27/08/2006

27/08/06 - 01:15

CCLXXXIX. - Dialogue imaginaire.



– Voilà pour moi… mais toi, que deviens-tu, depuis l’an passé ?

– Moi ? Tout et rien…

– Bah, fais pas ta chochotte, t’as forcément des trucs à me raconter.

– Je risque d’être long, et puis de toute façon ce n’est pas intéressant : rien de neuf.

– Minaude pas, j’ai bien passé un demi à tout te dire. Monsieur ! Vous nous remettez la même chose, s’il vous plaît ?

– Je vous amène ça de suite.

– Bon, alors ?

– Vraiment ?

– Vraiment.

– J’ai changé de travail, et je me suis acheté une machine à laver.

– Ah ? Tu travailles où, maintenant ?

– Pas beaucoup plus loin, toujours le même groupe… une tour à côté, à la Défense. Là, j’ai un bureau qui me donne une vue sur les Champs-Elysées, les Invalides, la Tour Eiffel… Le boulot est un peu plus varié, j’attends encore pour voir.

– Mais c’est bien, ça ! Et tu as amélioré ton salaire ?

– Non… j’ai juste une promesse pour janvier, ça reste une promesse, c’est-à-dire pas grand’chose. J’essaie de capitaliser plutôt sur l’expérience, parce que j’avais un job trop restreint jusque là.

– En voilà une bonne chose, tout de même !

– Oui.

– Et le reste ?

– Quel reste ?

– Roooooh ! Ca va, hein, je t’ai connu plus vantard ! Plus expansif !

– …

– Alleeeez !

– …

– T’accouches ?

– Tu y tiens ?

Il soupire, regarde droit dans les yeux, reprend son verre. Je fais de même.

– Bon. Alors… J’ai rompu avec le copain que tu connaissais, je me suis remis avec ma copine. Tu sais, celle de 1997… Elle m’a largué. Je me suis fritté suffisamment avec un collègue pour que ce soit la guerre continue. Je me suis mis à la peinture. J’ai fait quatre toiles, dont une merdeuse, une nulle, une mal construite et une réussie. J’ai passé trois fois le test VIH, syphilis et autres. J’ai passé des journées entières sur internet, à ne rien faire ou juste à passer sur des forums ou des blogs gays d’un sujet à l’autre pour voir ce que l’on disait, de manière fébrile. Des fois, j’essayais d’écrire un texte, mais je passais plus de temps à regarder l’avancement des sites qu’à écrire. J’ai trouvé un site très bien consacré à la Rome antique. J’en ai trouvé un autre, où les types ne photographient que leur bite, et se donnent des notes entre eux. J’ai pas mal bu. J’ai rencontré deux types très sympas, y’en a un qui est dessinateur. Bien sûr, on est devenu amants. Je les apprécie beaucoup. Je suis tombé amoureux de quelqu’un. Un pianiste. Follement amoureux. D’ailleurs, je crois que je le suis encore un peu, malgré tout. Amoureux comme on ne l’est que rarement dans sa vie. Enfin, je pense. Bien sûr, je n’ai pas le recul, je sais. Puis il m’a quitté. Je ne suis pas allé à un seul concert de zique classique, j’ai eu un mal fou à trouver des personnes qui m’accompagnent aux concerts de pop. J’ai un mal fou à trouver des personnes tout court, d’ailleurs. Je sors peu, je réponds encore moins au téléphone qu’avant. Je trouve toujours ce que je suis en train de faire plus important que la sonnerie du téléphone, même si c’est aller d’une pièce à l’autre. Je suis en train de perdre progressivement mes amis de prépa. Déjà que j’en avais pas beaucoup. C’est vrai que j’ai un peu l’impression que je suis toujours celui qui téléphone. Peut-être aussi qu’on n’a plus du tout les mêmes centres d’intérêt : ils sont tous profs, maintenant. J’ai couché cette année avec une quinzaine de personnes. Quand tu y réfléchis, au vu du temps passé sur internet, c’est absolument lamentable comme chiffre. J’ai posé quelques lapins. Je m’en suis vu posé un nombre assez faramineux. J’ai appris que l’homme face à la machine ne devenait lui-même qu’une machine, un rouage, un engrenage, un rien, en fait. Je ne suis, pour un type avec lequel j’ai pu discuter des heures, qu’un bouton qu’on presse pour l’oublier. J’ai chopé des morpions. J’ai été ignoble. J’ai été poursuivi à tort. J’ai marché dans le Marais tout en me forçant à ne croiser aucun regard, juste pour le frisson du risque. Je n’ai pratiquement visité aucun musée, j’ai réduit ma consommation de livre, et vu au pire deux pièces de théâtre. Je ne fais tourner ma vie qu’autour d’une chose : internet. J’y trouve le comble ironique de la solitude qu’il renforce. Je ne cuisine plus. J’ai

– Olivier ?

– Oui ?

– Tu es vraiment devenu un pauvre type.

– C’est vrai.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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