21/08/2006

21/08/06 - 16:55

CCLXXVI. - Liste de lecture estivale



De retour de mes diverses montagnes provençales, j'avais le sac énormément alourdi de livres que je ramène de Lyon, périodiquement, lentement, mais sûrement, jusqu'à saturation de mon salon. Mes livres de Hugo, Stendhal, Stevenson, Orwell, Pétrone, César et quelques autres vont devoir d'ici peu s'insérer entre les autres, pousser les rebords de ma bibliothèque qui n'en peut plus.

Ce qui n'interdit pas l'érection de cette liste de lecture, comme une stèle à ma propre gloriole d'aoûtat aoûtien :

i. Anna Karénine, de Léon Tolstoï, mais je n'eusse pas dû lire avant Belle du Seigneur, les amours de Vronski en ont perdu de la saveur. Et je crains d'avoir nettement plus apprécié le deuxième roman, celui de Lévine, que celui de la pauvre Anna...

ii. Le Guépard, de Giuseppe Tomasi, duc de Palma, prince de Lampedusa. Je n'ai qu'un mot : ouaoooooouuuuuuuuh !!!!

iii. On achève bien les chevaux, d'Horace McCoy, ou comment on avait déjà inventé la télé-réalité dans les années trente. Imaginez des types crèvant de faim, rêvant de célébrité, qui participent à des marathons de danse : durant des semaines de suite, ils doivent danser en continu, avec une pause de dix minutes seulement toutes les deux heures pour dormir, manger, se raser... Et les organisateurs qui montent des trucs bidons, dans le genre faux mariages ou vraies descentes de police pour rappliquer le chaland.

iv. L'Empereur-Dieu de Dune, de Frank Herbert : Dune, on continue, laborieusement. Ca devient tout de même de plus en plus verbeux, y'a pas à dire. Je dirais même que ça se noie dans une complexité de circonvolutions et d'indicibles évidents qui ne sont pas forcément nécessaires.

v. Le Sexe et l'effroi, de Pascal Quignard. Un essai sur le rapport au sexe sous l'Empire romain qui oscille entre la nullité et la fatuité. Non seulement du point de vue du contenu il n'y a aucune nouveauté, aucune idée, aucune innovation (ni même réécriture d'une idée quelconque un tant soit peut pertinente) mais en plus le style est pompier, pédant, et absolument en-dehors du ton qui conviendrait à un essai. M. Quignard s'essaie à quelque chose qui me rappelle beaucoup les espèces de démonstration de ma prof de philo de prépa : il fait dans la fulgurance, les accumulations inutiles, les coq-à-l'âne, sans avancée du discours.

Ajoutons à cela que sa prose est un mélange d'approximations et de banalités assez affligeant. Il mélange réalité historique et discours sur l'histoire, symboles et vérité, regard et réalité. Sans compter que M. Quignard fait ses propres traductions latines (toutes approximatives, même moi je le vois, c'est dire...), il joue au philosophe traduit dans les années septante (casant les mots latins, le plus souvent inutiles, après leur traduction en français), référençant mal en complément.

Il faut reconnaître que M. Quignard, dans cet essai publié en 1994, a réussi à me faire réagir, tellement c'était mauvais : d'indignation, et de colère. Le pompon est décroché quand il se met à soliloquer sur l'Evangile du "docteur Luc" (sic !), qui montre une superbe ignorance des avancées de la philologie depuis quelques siècles (au moins). Tant qu'à se la péter en parachutant un texte hors-sujet, M. Quignard aurait pu citer le texte dans sa vraie langue de rédaction, le grec, et pas dans une traduction latine qui sent certes sa messe mais qui fait déjà preuve d'interprétation sur le texte d'origine.

J'ai décroché à la page 260. Et dire que ça a eut le prix Goncourt : j'espère pour M. Quignard qu'il est meilleur romancier.






L'incipit du jour :

"En 1985 à Paris et par une soirée fraîche de la fin d'octobre, je pris pour la première fois conscience que la lutte contre le trouble dont souffrait mon esprit - une lutte qui m'accaparait depuis plusieurs mois - risquait d'avoir une issue fatale."


commentaires

21/08/06 - 21:49

Badinou, tu vieillis !

22/08/06 - 13:40

Groumpf.

Oui, je sais.

22/08/06 - 14:36

Réponse, bande de moules :

William Styron, Face aux ténèbres.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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