08/08/2006

08/08/06 - 02:19

CCLXXIV. -
"Fifteen men on the dead man's chest
Yo-ho-ho, and a bottle of rum !
Drink and the devil had done for the rest
Yo-ho-ho, and a bottle of rum!"
"



Je prétends pas être artiste ; je suis actuaire. Mon boulot est de compter du pognon et de planifier la mort des gens.

Je suis aussi un type à la dérive, qui continue d'avancer sur son erre. L'inertie fait bien les choses. Elle permet d'écrire des textes, de dragouiller vaguement sur internet et, au bout d'un temps, de se lancer dans la peinture. Pour peu qu'il y ait vent favorable, un petit coup de suroît, mon vaisseau fantôme se la joue Hollandais volant et hisse le cacatois comme à la grande époque.

La semaine passée, j'ai aidé Eole en soufflant aussi dans les huniers. En fermant tous les sabords, en calfeutrant toutes les écoutilles et en tenant droit le cap, je n'ai pas découvert le trésor de Flint mais enfermé dans mon auberge de l'Amiral Benbow j'ai pondu un truc dont je savais à l'avance que ça allait être bien, dont je sais que c'est bien, et qu'on ne peut lui reprocher quoi que ce soit de légitime.

Je ne suis sorti que deux fois en une semaine, je ne me rasais pas, l'appartement virait à la bauge, suintait la thérébentine. L'ordinateur était allumé en permanence pour me vider l'esprit aux moments de fatigue et avoir de la musique (je ne dirai pas le nombre de fois où j'ai écouté la Messe en si mineur ou Rigoletto, c'est indécent). Le linge de la semaine passée est encore étendu, et attend largement d'être repassé. Je ne quittais des yeux cette foutue table que pour manger, boire, me laver, m'écrouler, parler sur internet à de nombreux inconnus et à de rares personnes (je pense que le nombre de sujets déposés sur ce blog font indice).

J'ai eu des crises de colère, des moments où je brandissais les pinceaux et marchais dans tout l'appartement. J'ai eu des moments d'abattement, et d'autres de paix profonde, où j'avais obtenu ce que je voulais et je profitais du calme de la nuit pour boire à ma fenêtre.

Comme je me l'étais promis, j'ai mis le terme à ces jours de travail aujourd'hui - je m'en suis vanté par ailleurs, après avoir joué au Monsieur Propre dans l'appart. Alors, pour fêter ça, je suis sorti, j'ai marché, et me suis installé au bout d'un temps dans un des rares cafés de Tarlouzie que j'apprécie, rue du Trésor. J'y ai siphonné ma Kriek, et ai essayé de me remettre dans Anna Karénine.

Impossible. Pourtant j'avais pas trop de sirènes de police et autres cornes de brume à côté. Tout simplement impossible. J'étais ailleurs. Menton dans les mains, pied sur la rambarde. J'avais besoin de dessiner un truc ; j'ai dessiné un truc. Ca suffisait pas. Je vivotais sur mon verre et je regardais autour de moi. Au bout d'un moment, j'ai compris : je ne voyais pas normalement. Je voyais en couleurs. Je voyais des plages de couleur et des traits pour faire les ossatures. Je ne voyais pas des corps en tant que tels. Je me sentais vide. Je me sens vide.

Je suis vide, et je me demande quoi faire maintenant. Parce que des semaines comme ça ne sont pas supportables ni physiquement ni moralement. Parce que j'ai l'impression d'être brutalement sevré d'une drogue terrible. Parce que j'ai fait quelque chose que je ne pourrai jamais réitérer. Parce qu'à côté beaucoup de choses perdent leur saveur, ou du moins ont un goût subitement plus fade.

On va se dire que j'ai une cinquantaine de messages qui m'attendent sur ce site, et que je peux les écluser : ça va me divertir. Mais bon...






L'incipit à la mode pirate :

"Squire Trelawney, Dr. Livesey, and the rest of these gentlemen having asked me to write down the whole particulars about Treasure Island, from the beginning to the end, keeping nothing back but the bearings of the island, and that only because there is still treasure not yet lifted, I take up my pen in the year of grace 17** and go back to the time when my father kept the Admiral Benbow inn and the brown old seaman with the sabre cut first took up his lodging under our roof. "

commentaires

21/08/06 - 16:56

Réponse, bande de moules :

Treasure Island, de Stevenson.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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