03/08/2006

03/08/06 - 21:15

CCLXIII. - En matant, en picolant.



Pendant que le glaçon essaie de rafraîchir la liqueur de cognac et d'orange, et que mon repas est sagement posé sur la table, je regarde cette journée. "Les choses se déforment facilement lorsqu'on regarde en arrière"... certes, et alors ? Jouer au désastre du bilan est un plaisir de l'existence. Se dire : moi, j'ai fait. Moi, moi, moi... moi, petit atome, début de pourrissure posé sur le cadavre de la terre, et déjà disparu quand un revers négligent m'aura chassé.

La petite molécule avait mis, comme d'usage auto-proclamé pour ces vacances, son réveil à sonner pour 8h. À dix heures, le corps composé ouvrait péniblement un oeil, et se disait qu'il était scandaleux d'être encore au lit, alors qu'il y avait froid, et qu'en plus il devait faire plein de choses. À dix heures trente, le morceau d'A.D.N. se levait, pour s'enfiler une tasse de thé et lire une bédé.

Passant ainsi progressivement par les phases du virus, du bacille, et de la cellule, l'assemblement gélatineux parvenait lentement à la douche. Un vague sursaut pour se demander s'il fallait se raser, et puis non. Depuis une semaine que je me rase pas, alors pourquoi ? En plus, il y a même des types qui me trouvent beau comme ça... doivent être en sacré manque de tendresse, les pauvres.

C'est en mâchouillant un bout de pain de mie tartiné copieusement de ricotta et de basilic que je cuisinais une tarte énaurme aux poireaux, celle qui attend là que je la mange, sur son matelas d'iceberg.

Qu'ai-je donc fait aujourd'hui ? Pas touché mes pinceaux... assisté de loin à un canular... bouquiné... fais de l'italien... choisi l'appareil photo qui me propulsera dans la modernité de ce vingt-et-unième siècle guerrier (comme les autres) et hypocrite (comme les autres) pour ne pas dire imbécile (comme les autres).

J'ai aussi bu un café frappé "impromptu" durant quelques heures. Doux Jésus que ce garçon a de beaux yeux - et le reste avec. Doux Jésus, qu'il n'est pas fait pour moi, qu'il me rendrait malheureux. Of, je n'en suis même pas sûr. Est-ce que c'est vraiment important ? Que nenni, que du tout, que surtout pas. J'étais surtout assis en tailleur, mes chaussettes en avant, sur un vieux canapé défoncé, à discuter. Il y eut des silences, j'essuyais l'humidité du verre sur le bois de la table pour les faire passer. Il y eut d'énormes allumages, et nous restions sages.

De quoi avons-nous parlé ? Je ne sais plus trop... d'informatique ? de cuisine ? de vêtement ? de sexe ? de travail ? Peut-être. Qu'importe le bilan, j'ai eu une ivresse. Avec du café ; on prend le plaisir comme il vient.

J'aimerais le frapper, ce garçon, et le lier. Et l'embrasser, à pleine bouche, en lui tenant le menton. La nuque. Et lui mordre le cou jusqu'à ce qu'il crie.






Alfredo
Libiamo, libiamo ne'
lieti calici,
Che la bellezza infiora ;
E la fuggevol, fuggevol ora
S'innebrii a voluttà.
Libiam ne' dolci fremiti
Che suscita l'amore,
Poichè quell' occhio al core
Omnipotente va.
Libiamo, amore, amor fra i calici
Più caldi baci avrà !

Tutti
Ah, libiamo ;
amor fra i calici
Più caldi baci avrà !



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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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