23/07/2006

23/07/06 - 13:56

CCLIII. - Contes modernes, section La Cathédrale : Bruckner



- Tu en reprends ?

Tu ne savais même pas si tu en avais goûté seulement. Ce que tu avais dans le gobelet entre tes jambes ne te rappelait rien. Tu n'avais pas vraiment envie d'être ici, ni ailleurs. Ils t'avaient croisé au pied de ton immeuble, ils t'y attendaient. Tu avais dû les suivre. Ils étaient tes amis, normalement.

- Tu devrais, c'est du bon. Avec le fromage, d'enfer.

- Attends, vise le cigare.

Le petit cigare était sorti de son enveloppe de plastique. Ils le pesaient, le tournaient. Le humaient, se le faisaient passer, le tenant au bout de la main comme une fleur. Posaient délicatement les cendres, en le caressant au bord de la boîte de conserve. La fumée bleue les faisaient toussoter parfois, lorsqu'ils aspiraient. Ils ne savaient pas trop s'il fallait ôter ou conserver la bague, et jusqu'à quel point. Ni d'où il venait. C'était un bon cigare en tout cas. Contentés, ils étiraient la tête dans les lumières des fumées, fermant leurs yeux rougis. L'un d'eux grattait son col de chemise.

Tu étais assis à côté d'eux. Les mains dans les cheveux coupés courts. Tu buvais du jus de fruits, puis du vin. Disons plutôt avalais ce qui échouait tu ne savais pas trop comment dans ton verre. En fait tu t'en foutais. Ç'aurait pu être la nuit, le jour. Du moment qu'ils t'avaient pris, tu restais. Trop fatigué pour protester ou pour écouter ce qu'ils disaient. Ni pour t'extraire de l'avalanche de tissu et de polystyrène qui te servait de fauteuil. Avec l'alcool, ça devenait presque agréable.

Ils étaient tous satisfaits. Ils faisaient des études, presque scientifiques. Ils dissertaient donc. Ils venaient des montagnes, traitaient du froid et de la tomme, des bars et des moissons. Des experts. Ils les avaient quittées à dix ans. Ils auraient pu parler de crime, ça ne t'aurait pas fait plus réagir. Ça t'aurait peut-être moins énervé : il y aurait eu moins de grands mots, en tout cas une science moins imaginaire.

L'essentiel était de boire. Tu avais perdu ton pucelage de la rate quelques semaines avant, il fallait entretenir un peu cette fierté, et te pinter encore. De façon plus agréable : la bière t'avait fait pisser trop longtemps. Là, ce que tu avais fumé juste avant t'aidait à rester calme. Ton pull devait empester, et t'étouffait. Tu étais trop las pour l'ôter.

Il y avait du pastis. C'est la première fois que tu en buvais. Tu avais dû avaler le gobelet d'un seul coup, pour ne pas hoqueter. L'épaisseur du réglisse te remplissait encore la gorge. Toujours l'odeur, comme un baiser de catin. Lorsque les volutes du cigare venaient sur ta bouche, elles s'y déposaient et laissaient avec elles une traînée de sueur âcre, poivrée. Ton estomac était plein de cette odeur, comme si tu t'en étais empiffré jusqu'au dégoût.

Ils étaient parfois un peu énervés que tu ne répondes pas. Quand tu y réfléchissais, il te semblait que tu les regardais, mais pas de la façon qu'ils devaient apprécier. C'est que tu devais regarder dans le vide, et que dans ce vague il y avait leur visage en plein milieu.

On était loin d'un tableau de Chardin. Remarque : l'un vautré dans les brumes, les deux autres concentrés sur leur tabac, le clair-obscur de la chambre, le mégot du cigare étouffé par sa propre cendre et la lampe à l'angle, ce devait être suffisamment intéressant pour te retenir de vomir. À moins que même cela soit trop fatigant. Lourdeurs de la fatigue et de l'hésitation. De toute manière, le fauteuil t'empêchait de somnoler tant il était mauvais. Un ressort sous ta fesse semblait plus dur, et battait régulièrement contre ta cuisse quand tu toussais.

Ils ressemblaient à deux ustensiles. Jetables. Tu aurais pu ne plus les voir, cela ne t'aurait rien fait. La peine ne serait que pour la forme. L'indifférence pour tout le reste. Tu as, même face à ceux qui te connaissent un peu mieux, comme de l'abrutissement, et un énervement à leur parler, l'envie de raccrocher le téléphone dès la première minute. Ou de laisser parler, en acquiesçant.

Avec les heures, ils devenaient plus mornes. Leur parole s'était étouffée. Comme un pétard de fête : mouillé, souillé, inutile, apaisé. Les paroles n'étaient plus que des abréviations. La satisfaction d'être là, entre gens si biens, et pas avec les tocards du dehors. Ceux qui ne comprenaient rien. Pas forcément des notions de droite ou de gauche, ni des subtilités qu'on apprend sagement à l'école. Qui ne comprenaient pas, c'était tout. C'est-à-dire qui ne buvaient pas pour l'instant.

Tu n'écoutais plus. Il n'y avait que des mots, il te semblait poli de grogner quand certains te semblaient plus distincts.

Ils se repliaient, l'un sur le lit, l'autre à son pied, renversé. Le ventre tremblant. Ils ne te regardaient que par instants, sans ciller. L'hostilité se dessinait.

Celui qui était sur le lit devait glisser sa main vers son pantalon. Il devait être gêné, il commença alors de desserrer la ceinture. L'autre peut-être lui caressait la cuisse, en reposant son bras. En tout cas, de la bave blanchissait aux coins de ses lèvres.

Tu détournas la tête. Parce que tu avais mal au cou. L'impuissance la plus complète te remplissait. Tout juste pouvais-tu empêcher le verre entre tes jambes de glisser. Puis alors que tu les regardais, tu te disais qu'il faudrait nettoyer ton studio. À un instant, ils glissèrent sous le drap, et tu voyais une chauve-souris lever et baisser ses ailes dans son vol immobile et lent. Les respirations ne te semblaient pas plus distinctes que les mots avant, et le ressort décidément te gênait.

Tu n'avais pas bougé. Comme du fonds d'un puits, tu croyais voir les agitations d'un arbre, loin au-dessus. Si une onde avait parcouru un muscle, ce n'aurait été que pour crier. Un hurlement long, aigu, de la bête qui a une patte continûment broyée. Celui que ferait une machine si entre ses rouages s'étirait peu à peu la chair d'un enfant.

Le lampadaire teintait la rue avec des rivières de sang. Tu pensais que la ville n'était qu'une cataracte de sang, continue, infinie. Éternelle. Tu pensais que la vie n'était qu'un immense massacre. En face les murs blanchis de l'immeuble brillaient, os dans le crépuscule, et dans les portes s'entrouvraient les yeux étranges de crânes putréfiés. Partout tu voyais le sang, le meurtre, le carnage, la mort, la cruauté. La ville était une valse de meurtres. Partout le sang, partout. Le cœur qui le perdait battait sur le lit, et tu avais mal aux reins. Tu te levas pour tirer les rideaux.

Dans la rue, il y avait le marbre d'un mendiant, assis dans des vêtements de paysan. On aurait dit Bruckner devant sa tombe. Lui aussi avait les mains entre les genoux. Le sang l'emporta hors de tes yeux.

C'est peut-être à ce moment que te vint l'idée de tout mettre peu à peu à plat, un jour. Déjà cette amertume de n'avoir qu'une vie composée de saynètes décousues, d'intérêt inégal. Puis tu oublias, tu étais trop loin de tout ça. En tout cas, l'Anton devant son sarcophage de cartons devait geler : tu frissonnais de n'être qu'à la fenêtre.

L'artère de la fenêtre était bouchée maintenant. La moquette continuait de rester beige sale. Les marques de bouteilles séchaient peu à peu, tandis qu'entre l'usure du rideau passait la lumière du lampadaire. Avec un intérêt accru, tu t'accroupis pour compter les brisures de chips.

Un bras se dressa sur le matelas, s'étirant. Puis une jambe se lança le long des draps. L'un d'entre eux se leva. Sa chair commençait de faire des plis par endroit. Il s'accroupit face à toi, l'air songeur. Son sexe, plissé et bruni, pendait un peu de travers. Il te poussa le nez de son doigt. Il était sombre et sentait. Tu n'avais pas plus envie de bouger, ni de regarder quoi que ce soit avec décision.

- Tu l'as fait ?

Tu ne comprenais pas. Ce pouvait être les regarder, avoir fait comme eux, être excité par ce qu'ils avaient fait, vouloir le faire, s'être masturbé durant. C'était entre faire le bravache et courir dehors, mais l'un et l'autre te fatiguaient. Tu n'étais qu'un poids engourdi, somnolant presque. La question n'avait aucun sens. Elle en aurait eu un qu'il ne t'aurait pas plus intéressé.

Tu aurais tout de même préféré qu'il se pousse, pour pouvoir étendre les jambes.

De l'index il recommença de te pousser le nez. Tu ne comprenais toujours pas. Tu n'avais pas envie de comprendre. Tu lui dis qu'il ne pouvait que te laisser tranquille, ce serait très bien. Ça n'avait aucune importance.

Les yeux du second, vitreux, se fermaient déjà dans le lit en te regardant.

Entre tes jambes, le reste d'alcool tremblait, et tu ne parvenais pas à avoir une érection. Tu souhaitais qu'il y ait des médicaments dans la salle de bain, n'importe quoi.


*****



Si tu te souviens bien alors, c'était un breuvage couleur de sucre brûlé. Comme s'il y avait une certaine lumière en son centre, ou plutôt comme si la lumière, une fois le verre une première fois traversé, était contrainte de rester au centre du gobelet. Légère luminescence insidieuse qui transformait la couleur même du verre. La coupe bleu outremer, décorée de raisins, épaisse comme du verre de Biot, était devenue avec le liquide une étrange fleur, portant dans son calice cette couleur de rose thé. Avec toujours au milieu cette relique de lumière.

Ce miel avait été fait d'eau et d'une dose de sirop tout simple, devant toi. La bouteille avait la forme de celles à limonade ou à vins d'Alsace : fine, délicate, fragile, presque élégante. La mixture y avait le même aspect que dans ton verre : la couleur étrange, mélange de rose thé et de caramel, et la lumière au centre, comme du sucre épaissi.

Tu pris le verre en hésitant, et sentis le liquide. Ça avait une odeur très légère, s'il y en avait une. En rapprocher tes narines ne te renseigna pas plus. Il te semblait que le parfum était tout juste une brume à la surface du sirop, et qu'il s'effaçait aussitôt pour ne laisser que l'imprécision d'un goût très doux, un peu épicé. Celui qu'on trouve quelques heures après dans les cuisines où l'on a chauffé du sucre avec un peu d'eau, jusqu'à ce qu'il devienne blanc et fasse des bulles lourdes. Pas tout à fait une odeur, plutôt sa trace.

Tu goûtas. C'était très doux, très épais en fait, ou semblait l'être. Tu avais juste pris une gorgée, et tu croyais que ta bouche en était toute pleine, de l'espace entre les dents et la joue, jusqu'au palais. Il te semblait qu'avec la même générosité bizarre que dans le verre le même centre fragile de lumière s'était réfugié sur ta langue.

Il n'y avait rien eu jusqu'à ce que tu déglutisses. Les relents vinrent alors dans la gorge, envahirent le nez et la bouche. Ce n'était pas une invasion, ni quelque chose de nécessaire ou d'évident. Le goût le plus
nécessaire était cette impression de sucre brûlé qui continuait, et puis toutes les variations de la cannelle. Les deux notes : une très douce, quasi absente, dans le nez, et à la pointe de la langue ce poids plus affirmé avec l'impression de la poudre, comme moins humide, du sirop de cannelle.

Elle t'en avait offert. C'était sa grande fierté, sa grande gloire. Tu n'en as pas trouvé depuis.



*****



Plus tard, tu commenças d'avoir froid. Ce n'était pas le froid qui fait frissonner, mais celui qui laisse une sueur lointaine et puante par endroits. Un goût épais et douceâtre traînait dans ta bouche. Tu avais envie de sirop froid, mais quelque chose te grattait la jambe. Tu t'aperçus en ouvrant les yeux que c'était toi.

La fenêtre était restée ouverte depuis que l'un d'entre vous avait tenté de chasser les odeurs, et la fumée - dans un sursaut de conscience, ou plutôt avant de se sentir mal. De la lumière grise rentrait par le rideau. Elle venait se poser sur ta poitrine, striée de traces, comme une partie de tes côtes. La joue sur ton nombril, la bouche grande ouverte, quelque chose qui devait être une femme, vu les cheveux, dormait. Ses cheveux étaient collés par plaques claires. Sur ses lèvres gercées hésitait une fine sueur de salive presque sèche.

Tu ne savais plus trop comment elle était arrivée. Peut-être lui avaient-ils téléphoné. Ou était-elle passée, mais ce devait être tard déjà. À moins que tu ne sois revenu le soir suivant. Il te semble que tu étais déjà accroupi la première fois qu'elle était entrée. Ou nu.

Qu'importe.

Et si tu te mentais ? Et si ce truc aux seins écrasés par le sommeil n'était là que pour t'éviter d'avoir peur ? Pour ne pas penser que vous étiez plutôt simplement trois. Tout avait dû être jeté soigneusement. Tout pouvait avoir été nettoyé.

Ne pas penser à tous les cours de biologie que pour voir qu'il y avait un avantage : tu avais réagi un peu. Tu t'étais même soulevé, poussant la tête qui grognait, pour tâter avec hésitation tes fesses, dont les poils collaient. Un léger sursaut avant de retomber dans l'univers cotonneux du sommeil, qui remplissait ton cerveau par longues décharges.





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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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