23/07/2006

23/07/06 - 13:17

CCLII. - Maille laïllefeuh


Le lendemain matin : Voilà des semaines, pour ne pas dire des mois, que je vis cloîtré le ouiquennede, et ne vois personne. Je trouve toujours un prétexte pour ne rien faire de ce que des bonnes âmes me proposent. Je dessine, je lis, j'écrivaillonne et j'entretiens désormais ce blog comme un bonzaï, ôtant une feuille ici, raccourcissant telle branche, torsadant ici et bouturant là.

J'ai engraissé d'inaction, je deviens bouffi. Mes quelques excursions du samedi sont 1/ alimentaires, 2/ bibliophiles (vue la vitesse de descente et du stock de fromages et de livres). Huître fermée, qui doit suer la tristesse et l'ennui, je ne fais rien, et certainement volontairement, de ce qui serait susceptible de me "tirer de là". A-t-on seulement envie, dans le confort de la fosse à purin, d'en être extirpé...

Pourtant (séquence vaniteuse), et tout le paradoxe imbécile de l'existence s'y résume plutôt bien, on fait tout pour m'en extraire. Je voudrais, je chercherais et toute cette sorte de chose, j'aurais les yeux d'un désespéré et les décomptes d'un impatient, je ne trouverais rien ; je n'ai que négligence et extrême égoïsme, et tout me vient.

Continuation de la séquence vaniteuse : depuis un mois, j'en suis à trois personnes qui se sont déclarées fondant intégralement de passion pour moi, et désirant par voie de conséquence et avis d'huissier s'intéresser de façon plus qu'intime à mon être profond, avec installation commune et publication des bans. Rajoutons à cela, outre les traditionnels slt t ch koa qui m'amusent autant qu'ils m'exaspèrent, cette petite consultante avec laquelle j'ai eu à subir les affres de la Commission Européenne et qui, plusieurs matins ou soirs de suite et alors que sa mission était achevée, est venue par incidence et grande présence s'enquérir de mon activité ; mardi, elle était toute pomponnée, j'ai eu du mal à être rude, mais je pense que c'était mieux pour elle.

Je ne suis pas tout blanc, non plus : je passe des heures à tenter de m'abrutir devant l'écran, sondant les abymes de l'électronique, quêtant des messages d'une façon maniaque. Cette nuit, à mon bureau, j'avais sur les genoux les 65 x 54 cm de toile évoqués au sujet n°CCLI, et ma main passait de la mine de plomb à la souris. Je discutais avec un parfait inconnu, et nous y avons passé quelques heures. Je devais bien vouloir le trimballer vers des conséquences mutuelles, mais sans réelle conviction, plutôt par badinage. En plus, il semble n'être pas bête, ce qui n'est pas toujours pratique dans ces cas. En fin de compte, j'ai fini l'esquisse, et la "conversation" s'est délitée vers une heure.

Claqué de concentration - si le Lecteur croit qu'essayer de dessiner un type à oilpé sans modèle et en plus dans une position invraisemblable est une balade sur voie praticable dans le bois de Boulogne, il s'enfonce le doigt dans l'oeil jusqu'à l'omoplate - exténué de bêtise et de chaleur, je n'ai plus eu qu'à me coucher, pour dormir d'un sommeil de brute.

Accessoirement, pour les détailleux, cela fait une semaine que j'essaie d'apprendre à dormir avec des coussins, mais vous vous en tapez le fondement par terre, et vous avez raison.

Tout ça pourtant ne signifie pas que je suis un être désespéré, sinistre, morose, inaccessible au plaisir. En-dehors de celui de la chair, qui, bof, passons, ne rentrons pas dans les détails pour cette fois, je me suis trouvé hier après-midi deux heures relevant du paradis terrestre sur une chaise impossible, les pieds sur les pavés, la tête sous un parasol, à enchaîner sodas et cafés frappés en lisant pendant que les moines sortaient de l'église. La vie d'ours a aussi ses douceurs, et le nom de la rue où il y a ça, vous pouvez toujours courir.

Conclusion du samedi : Dormi, mitonné une ratatouille monstre, quéri un Ralph Koenig, une méthode Assimil et le livre de Lampedusa, quéri sans succès un pantashort, bullé à un café en lisant Anna Karénine, dragouillé sans envie, dessiné et discuté avec plus de plaisir. Le dimanche étant déjà entamé, on peut le considérer comme foutu.

Résumons : Je suis un merdeux de petit con égoïste et reclus. Et gras, en plus.

Avertisement : Il ne s'agit pas d'une pose pour qu'on me vienne dire "mais nooooon..." ou "qu'est-ce qu'il faut pas lire...", etc.






L'incipit à la mode du dimanche :

""Nunc et in hora mortis nostrae, amen." Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mot insolites : amour, virginité, mort."

commentaires

27/07/06 - 21:11

Réponse, bande de moules :

Le Guépard, de Lampedusa.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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