17/07/2006CCXLII. - Le gemme - gemmepa project.
J’aime savoir qu’au moment où j'entre dans mon appartement je pourrais ôter le costume, et rester plusieurs minutes dans la salle de bain, à m'inonder de l'eau brûlante de la douche, et sentir à mes pieds les gros bouillons de la mousse et de liquide tenter avec peine de s'échapper par la bonde. J’aime l’eau qui m’inonde, m’étouffe, me fouette, m’aveugle, me fait hoqueter.
J’aime pas avoir la peau tirée le matin après m’être rasé, ça irrite, et c’est pire encore en hiver.
J’aime tirer le tiroir du réfrigérateur pour trouver, tout au fond, deux dernières canettes de Perrier qui me feront toute la soirée devant l'écran.
J’aime pas les chiens ni aucun de ces animaux qui ne se mange pas.
J’aime en repassant, me mettre brusquement à repenser à une histoire, une petite scène d'un livre.
J’aime pas devoir refaire mon nœud de cravate, au bout d’un moment on a toujours mal au bras gauche.
Quand je n’ai plus rien à lire, j’aime cette longue interrogation, devant mon mur pour hésiter entre plusieurs tomes, et piocher, enfin, un livre tout écorné pour le redécouvrir avec plus de plaisir encore. Le pire est que, le plaisir augmentant avec la relecture, j'en viens rien que pour celui-là, à me coucher plus tôt et éteindre plus tard. J’aime l’adorable petite culpabilité qui va avec.
J’aime pas les crampes aux mollets quand je m’étire.
J’aime prendre dans un pot de Nutella toute une cuiller de crème, et pouvoir la lécher pour finalement l'enfourner et mâcher à grandes dents.
J’aime pas qu’on prenne des photos de moi. J’aime pas non plus me voir dans un miroir.
À la fin d'un repas un peu trop arrosé, j’aime penser que je suis chez moi, et que je n'aurai pas, moi, à prendre le métro, ni à sortir dans le froid.
J’aime pas le téléphone, et surtout pas le portable. On a toujours l’impression de jouer dans un feuilleton des 70’s avec, avec un gadget ridicule qui va sauver le monde de l’invasion des putois blafards.
J’aime les petits déjeuners.
J’aime pas qu’on se mêle trop de ma vie, ni qu’on ne s’en mêle pas. J’aime pas être bousculé, pourtant je sais que ça me fait du bien.
J’aime pouvoir me dire que le jour est encore très long et que la nuit est douce.
J’aime pas les talons des femmes qui claquent dans le métro, surtout le matin. J’aime pas non plus les angles de leur sac à main, qu’elles serrent sous le coude et qui pointe vers moi.
J’aime traîner dans un musée que je connais, foncer d’une salle à l’autre et soudain me trouver face à une toile que j’avais oubliée, tout bête, tout étonné.
J’aime un peu trop la cuisine, surtout italienne.
J’aime pas le pain trop cuit, surtout lorsque la croûte forme des triangles qui font mal au palais.
J’aime traverser la Seine sur le Pont des Arts et sentir le bois résonner. Ce qui est encore mieux, c'est quand c'est en direction de Saint-Germain : c'est soit que je vais rentrer chez moi et me faire un thé, soit que je vais aller au pub, et boire de la Chimay. De toute façon, j’ai toujours l’Institut juste devant moi.
J’aime pas la fête de la musique, ni les petites vanités emmerderesses et embrennées liées à un quelconque territoire.
J’aime le petit silence dans la Neuvième, l’adagietto de la Cinquième et jouer au chef d’orchestre tout seul devant mon évier. J’aime aussi bramer pour que tu viennes, je t’emmène au vent, pour que tu te souviennes de notre amourette éternelle.
J’aime pas les sonneries, les sonnettes, les klaxons, les sirènes, le clairon mais un petit peu la trompette et la clarinette.
J’aime, le dimanche matin, me lever vers 10h, siroter un thé brûlant debout devant l'évier en piochant dans une boîte de Sprits, puis me recoucher pour allonger des bédés et en fin de compte me réveiller de nouveau bien après midi, sous une couette toute chaude.
J’aime pas les séances photos là c’est moi devant les épices, là c’est moi devant le chapiteau, moi devant une table et remoi devant un canasson. Je préfère les épices, le chapiteau, la table et le bourrin tous seuls.
J’aime finir un texte ou un dessin et me dire que pour une fois il est fini et qu’il me plaît.
J’aime pas Thomas Bernardt ni les fenêtres à simple vitrage.
J’aime danser, mais personne ne veut jamais : les filles croient que je les drague, et les garçons veulent pas que je les approche.
J’aime pas avoir l’impression d’étaler ma vie, et en même temps de ne pas pouvoir m’arrêter tout en sachant que je m’enferre et alarme tout le monde.
J’aime siffler, surtout en marchant, surtout du Mozart.
J’aime pas être interrompu dans mes rêveries ou siffleries par une musique de supermarché ou un branlotteur de crincrin.
J’aime après le déjeuner, rallonger le café d'un trait de cognac.
J’aime pas trop me vanter, et pourtant je ne fais que ça.
J’aime le bruit des hirondelles dans le ciel.
J’aime pas qu’on lise par-dessus mon épaule.
J’aime vaciller en marchant sur des têtes de chat ou de gros pavés.
J’aime pas les habits serrés, surtout lorsqu’il fait chaud. Ca colle, on étouffe.
J’aime marcher pieds nus.
J’aime pas arriver le second à un rendez-vous. Je préfère m’asseoir à l’avance, et lire, l’air de rien, pour voir si on me trouvera.
J’aime les hivers très froids et très secs, surtout le matin, dans l’enfilade des rues : le soleil fait des traînées roses et jaunes dans les rues, et ça fait mal aux yeux.
J’aime pas l’eau de pluie sur les lunettes, encore moins les traces.
J’aime bien les repas qui durent parce que les bouteilles sont vides mais que c’est pas une raison pour oublier de tâter la gougoutte, tout en s’engueulant pour des questions de politique ou d’épistémologie.
J’aime pas avoir les ongles longs, sales, encore moins les fils qui dépassent des vêtements.
J’aime me coucher en petite cuiller, même si je sais que je dors toujours très mal comme ça, surtout au début.
J’aime pas ceux qui essaient d’écrire des trucs et n’y parviennent pas, ou se compliquent de non-dits imbriqués. J’aime ceux qui savent ce qu’est l’OuLiPo et peuvent faire mumuse avec moi.
J’aime pouvoir me caler dans le canapé et regarder par la fenêtre, les mains sous les cuisses, pendant que le café monte dans la Bialetti.
J’aime qu’on me prenne dans ses bras, très longtemps.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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