23/06/2006

23/06/06 - 23:02

CCXI. - Comment des pompiers m'ont sauvé de l'ammoniaque



Ce soir a été exceptionnel. Non seulement c'était vendredi, non seulement le lendemain c'était samedi, mais en sus et complément je cumulais deux éléments favorables :

i. J'étais sorti 'achement tôt du turbin - 17h30, si, si, des fois ça m'arrive ;

ii. Je n'avais rien de prévu pour la soirée, fors me soucier de moi et soigner mes cernes en compissant vigoureusement le patriotisme national-chauvin que j'entendrais de ma fenêtre.

Las. Les Destinées, ces G.O. de la vie de tout individu qui aspire à se fondre dans la masse (votre serviteur, Lecteur) m'avaient concocté un comité d'accueil en mon logis des plus joyeux, pimpants et revigorants.

Car, à peine débarquais-je en ma rue, la main ornée de mon livre sur l'Erotisme masculin dans la Rome antique et d'un papier alu recouvrant la petite quiche du vendredi soir quérie auprès de Charlotte-ma-boulangère-au-sourire-si-doux, je vis, je dis bien que je vis-je, un magnifique camion rougeoyant et rutilant stopper, toutes sirènes dehors, devant l'huis de mon palais.

Dix vigoureux jeunes gens casqués et uniformisés en sortirent au pas de course ("Iuuenum manus emicat ardens // litus in Hesperium", comme on dit chez moi), dont certains avec des masques à air sur leur fier minois. Une damoiselle à moi méconnue, suivie du pépé que je croise des fois, apparurent à la porte cochère, le visage dans un Sopalin. J'avais le choix entre un incendie, mais je ne voyais rien aux fenêtres ni aux cieux, ou un massacre - le véhicule n'avait pas la grande échelle vroum vroum mais un rescrit du type "Aide d'urgence aux blessés" ou un truc commac.

Raisonnant ainsi avec le brio qui m'est propre, et profondément parisien en l'affaire, je me dis qu'il s'agissait d'un accident de personne, et qu'il fallait mieux pépèrement rentrer en mon logis, ne déranger pas les pompiers quoi que mignons, et ne pas me mêler de tout ça.

Oui, mais voilà-t-il pas tandis que mine de rien je m'avançais vers l'escalier, yeux penchés vers mon courrier genre je t'embrouille sans en avoir l'air, je vois de mes zieuvu la main gantée, que prolonge un corps respirant par le moyen d'une bouteille, m'interdire l'intromission en icelle geca de calieres.

L'affaire était grave, puisque j'y étais impliqué. Il ne s'agissait pas du décès d'une troisièmagée défuntée et pourrissante depuis quelques mois. C'était bien pire : la cage d'escalier sentait l'ammoniaque, et le pépé, tout juste sauvé par sa fille, avait les yeux qui vasouillaient.

Après expédition de la gent pompière dans les combles, les caves, les escaliers, après fracas des pieds et des mains pour réveiller les morts éventuels calfeutrés derrière leur porte, les pompiers découvrirent non pas une bouteille de gaz explosée, non pas un cadavre déjà rongé par les gaz qui exsuderait des liqueurs ammoniaquées comme Ajax une fois qu'il eut trucidé son troupeau ovin, mais une bête bouteille format Yop (soit environ 50-75cl), renversée près d'une des vieilles chiottes palières inusitées de l'escalier.

Tous les soupçons des locataires, qui traînaient dans la cour et par la même occasion découvraient qu'ils avaient le même âge ou presque (le mien, bien que je sois forcément le plus jeune, faut pas déconner), se portèrent de manière quasi ailée pour ne pas dire instantanée sur les ouvriers qui depuis deux ans vaquent avec un contrat d'intermittence dans l'immeuble, commençant un badigeon par-ci et entamant une excavation dans un appart par l'autre - sans jamais se décider à finir.

Bref, les Darth Vader rutilants trouvèrent un coupable potentiel, d'autant plus suspect qu'il traînait la gueule ouverte et sur le côté. Ils l'exhibèrent devant témoins. Mais las ! Oncques ne trouvèrent le liquide que l'infâme aurait subrepticement répandu, empuantissant la cage d'escalier de mon immeuble capitale.

En même temps, avec le cagna, pensez si l'ammoniaque avait eu le temps de s'évaporer, et d'empuantir par voies de fait et respiratoire les escaliers...

Ceci n'empêcha pas mes fiers soldats du feu de briser un ou deux carreaux dans l'escalier (les fenêtres sont inouvrables), histoire d'aérer plus rapidement et de permettre au pépé de retourner plus rapidement vers sa tambouille qui mijotait - un pépé ça mange à des horaires très précis.

Comble du bonheur, le sous-off qui commandait l'escouade - des renforts étaient venus entretemps - décréta qu'un pompier accompagnerait chaque locataire dans son appart, histoire de vérifier si tout allait bien. Pensez si je fus heureux, seul dans mon salon, avec un homme sanglé dans son uniforme...

Accessoirement, j'ai découvert mes voisins, gens fort charmants. L'éventualité d'un pot dans la cour est désormais envisageable.

commentaires

24/06/06 - 00:57

j'adore ton écriture, tu as un style joyeux et fantasque, tu devrais écrire!
Non, vraiment, je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas d'autres commentaires...

Mon passage préféré:
Tous les soupçons des locataires, qui traînaient dans la cour et par la même occasion découvraient qu'ils avaient le même âge ou presque (le mien, donc, bien que je sois forcément le plus jeune, faut pas déconner), se portèrent donc de manière quasi ailée pour ne pas dire instantanée sur les ouvriers qui depuis deux ans vaquent avec un contrat d'intermittence dans l'immeuble, commençant un badigeon par-ci et entamant une excavation dans un appart par l'autre - sans jamais se décider à finir.

25/06/06 - 14:54

Eh bien, m'sieur bad, c'est très odorifère, ces temps-ci, de par chez vous...

04/07/06 - 10:12

Oui, c'est vrai pourquoi pas plus de commentaires ?
Peut être simplement parce qu'ils passent par un autre canal ?
Mais, promis, promis, je tâcherai pour ma part à l'avenir, de prendre le temps nécessaire de coucher quelques gribouillis illisibles et incompréhensibles....
Et vu le retard que j'ai, j'espère que vous me laisserez au moins un an pour réparer cet affront ;)

Au fait, vous n'avez pas simulé de malaise ou d'évanouissement avec ces gentils messieurs à votre service ???
Un de ceux là aurait peut être eu plaisir à vous réanimer ?

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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