04/06/2006CXCIV. - La tour de PiseSi je, puisque c'est l'usage d'un journal (intime), résume les choses à moi le vostre serviteur humble arrivées, Lecteur méconnu par moi aimé et adoré (car donnant à ma vie, toute simple et sans extravagance, l'aura d'un regard externe à tout le moins soupçonné, ainsi que l'oeil de Dieu sur les gestes humains), je ne pourrais qu'en venir à de fortes banalités, hélas. La vie, convenons-en et resservez-moi donc un petit verre de sérieux, n'est que chose futile, la chanson déclamée par un fou plein de rage et de furie.
Si je reprends mon existence, et essaie de la mettre sous une forme de carte postale, elle ressemble pas mal à la tour de Pise, depuis peu de temps. Trop de choses, en même temps. Enfin, trop de choses tout le temps depuis pas mal de mois, aussi. Quand un facteur arrête de me porter les lettres poussiéreuses du malheur, c'est un autre qui sonne pour vendre le calendrier PTT intégral d'une vaste interrogation, d'un énorme défaussement.
Dimanche passé, après une brève nuit, je me suis réveillé en tour de Pise. Bancal, groggy, et pourtant debout. Bizarrement, ce qui m'interroge le plus n'est pas tant qu'il y a eu vertige et décalage de tout mon être, mais que j'y ai suffisamment survécu. Il y a un temps, pas si loin, où durant des mois j'aurais été larmoyant. Je n'ai pas pleuré. Je n'ai pas hurlé. Je n'ai pas de peine profonde. Et pourtant, et pourtant, je sais combien tout ce que j'ai perdu était essentiel pour moi. Peut-être est-ce cela, vieillir.
Ce garçon que je n'ai connu que quelques mois était devenu en ces quelques mois la chose la plus profondément ancrée dans mon coeur. Cela fait emphatique, mais certes c'est celui qui jusqu'à présent a le plus compté. Et je ne le puis comparer qu'avec cet amour de jeunesse, sur sept ans étendu, avec combien d'autres modalités. Que cela ait duré l'éternité ou quelques jours, je l'ai aimé, je l'ai aimé intensément, je l'ai aimé toujours. Et c'est fini : sic transit, on n'y peut rien. Être accroché ! Oui, et la distance a certainement favorisé cet emballement, puisque tout n'était qu'exception et donc miracle. Ce garçon est un miracle, un soleil radieux. Il suffit de le rencontrer pour être transformé... sauf que je n'ai pas été le seul. Et que la longue course sur les collines de Canaan, là où coulent le lait et le miel, fatiguent certains plus vite que d'autres. Ce n'est pas moi qui vais agonir quelqu'un qu'il n'a pas le même souffle que moi. Je n'aurais jamais pu faire que des voeux pieux : que le monde suspende son élan, mais cela est toujours trop espérer.
Il y a bien sûr l'endurcissement... combien ai-je connu de personnes ? Même si je ne pourrais que difficilement rattraper la moyenne usuelle dont tout le monde se targue, et qui est peut-être vraie, il me faut maintenant beaucoup d'effort de mémoire pour me souvenir de tous et toutes. Dix ? Quinze ? Vingt ? Plus ? Alors, un de plus, un de moins. Ce n'est plus grand'chose, sinon un numéro dans le calendrier de mes ressources et de mes fautes.
(enfin, je mens un peu : tout à l'heure, voir un nom sur msn m'a pas mal fait pulser du palpitant)
Pourtant on se persuade que l'on peut faire autre chose. Ainsi fais-je. Je ne suis pas exceptionnel. Je n'ai fait que ce que beaucoup font : chercher à se revaloriser, à se rassurer, à se donner une meilleure image de soi. J'ai lu, beaucoup lu cette semaine, parce que je suis bête intellectuelle. J'ai senti, j'ai beaucoup senti, parce que je suis bête sensitive. J'ai cherché à fuir, peut-être. Mais sans savoir ce que je fuyais, puisqu'après tout rien n'était si grave. Pauvre folie que celle des hommes, toujours menés par l'envie et la gloriole.
Ce qui fait qu'après avoir quéri une âme charitable la semaine passée, j'en étais samedi, sans peine ni remords, dans une librairie pour acheter des livres revendiqués lors d'une discussion électronique par l'une des célébrités de ce site. Faulkner, voilà que ton Sanctuaire va compléter les piles en attente du salon. Un Perec et un Queneau, pour faire bonne mesure, et ne pas sacrifier totalement aux tenants du bon William et de Proust. C'est d'ailleurs Les Derniers jours que je feuilletais à la terrasse de l'Amazonial une heure durant, attendant le moment. Deux tables plus loin il y avait un quarteron de ce que je déteste, et qui fait que le Marais et ses alentours ne me sont chers. Ca braillait, déclamait et faisait des gestes. Et surtout c'était sérieux. Qu'on braille et déclame, cela ne me gêne pas. Mais le sérieux dans l'affaire pose beaucoup de questions... surtout lorsqu'il faut rire sérieusement, en s'y forçant.
Une heure plus tard, j'étais à Sainte-Opportune, pour y trouver un parfait inconnu et seconde célébrité de ce site. Nous avons marché, un peu parlé, un peu bu innocemment pas loin d'un coucher de soleil. Comment nous en étions venus là - pas les moyens, que je connais, mais le cheminement d'esprit - je ne l'ai toujours pas bien compris. Tout comme si cela avait été agréable ou simplement banal. Qu'importe, c'était quelques minutes et, pourquoi pas, ce n'était pas mal. Car ça changeait. J'espère ne l'avoir pas trop emmerdé, à être désaxé. D'autant plus qu'on n'a pas coupé à la séquence "roue du paon" quasi inévitable lors de ces premières rencontres : c'est là où l'on se jauge, se juge, se justifie socialement et tout le tralala.
Encore quelques minutes et, lui quitté, je marchais dans les rues de la ville. L'air était doux, et la nuit se glissait lentement entre les cuisses des façades. Je crois que j'ai toujours aimé ce genre d'aventures médiocres, lorsque la lumière devient grise. Je ne suis qu'un bout de pollen, qui n'existe pour personne. Il me faut circuler, esquiver, me déhancher pour éviter le sac qui va me cogner. Aux passages cloutés, on me fonce toujours dessus, et c'est à moi de m'écarter. Je ne suis pas de ces physiques qui écrasent, de ceux qui font peur. Je fais partie de la foule, des transparents, des éléments nécessaires à la constitution des villes mais entièrement remplaçables car sans originalité. Je ne suis qu'un petit monsieur à moustache, un petit homme sans cheveux à la veste trop grande, une femme timide aux cheveux lisses, une femme à la jupe sage qui cogne son sac contre ses seins. Pourtant, c'est dans cet anonymat que je me sens le mieux. Je n'ai pas envie qu'on me reconnaisse. Je n'ai pas envie qu'on m'envie. Les regards me gênent, et moi-même j'ai tendance à marcher tête en l'air, sans vraiment regarder qui vient ou part.
Tout n'étant qu'affaire d'heures pleines ce samedi soir, j'ai dû marcher une petite heure, avant de prendre le métro et de rentrer.
À minuit, je quittais de nouveau mon appartement, pour me retrouver après quelques temps de marche aux angles des boulevards de l'Ecole militaire. Quelques temps auparavant, jamais je n'aurais pensé que je me trouverais volontairement à faire cela - au pire, peut-être, me serais-je réfugié dans la position si confortable de la personne qui attend, et qui du coup se trouve un peu face aux événements mais fait preuve de bonté et de politesse en accueillant. Ben non. Je partais, et en plus je marchais, parce qu'il n'y avait plus de métro.
Le garçon était en retard, ce qui me permit de me calmer un peu en me réfugiant dans mon livre, assis sur une rambarde. Puis il vint, il me cherchait un peu. Nous sommes partis vers son studio, marchant et tâtonnant sur la façon de parler. Etrangement, ce ne fut pas trop dur. Etrangement, nous nous parlions. Nous aurions tout aussi bien pu parler, entrer, et la suite. Je pense que nous avons parlé un bout de temps, de tout, de rien, et que j'aurais pu partir sans qu'il y ait peine ou dommage pour qui que ce soit. Tout comme nous aurions pu nous endormir, sans qu'il y ait peine ou dommage pour qui que ce soit. Les sentiments et les gestes du physique sont parfois surprenants.
Bien sûr, il fit une proposition implicite. Bien sûr, j'étais venu en sachant. Il était aussi bête que moi : pas tant l'habitude que ça, et surtout pas comme ça. À croire que la solution la plus facile, malgré tout, pour l'esprit, est de ne pas se parler. Mais nous avions parlé, et même un peu bu, selon les moyens du bord, c'est-à-dire pas grand'chose. Ce qui fait que c'était à moi de jouer au grand, et d'ôter mes lunettes, et de m'approcher, tout en disant ce que j'allais faire, afin de dédramatiser. Le métalangage marche toujours aussi bien, et il fait sourire.
J'étais à califourchon dessus lui, il me caressait les hanches, et nous nous embrassions. Il ôta ma chemise, je l'aidais à déplier le BZ, et ainsi de suite.
Il était timide, et parlait beaucoup, comme pour montrer qu'il était grand et savait - alors qu'il avait mon âge. Il semblait avoir besoin d'encore plus de tendresse que moi. Nous nous sommes endormis côte à côte, lui serré contre moi comme pour me fixer, se garantir que j'étais là. Je n'avais pas fait beaucoup, lui avait profité un peu plus - alors, se trouver l'un contre l'autre, pourquoi pas. C'était plus simple, en somme. Je laissais faire, ça me rappelait des illusions.
Ce matin, nous avons recommencé, un peu. Puis je suis rentré, pour me doucher, et manger. Je n'étais pas joyeux, mais je n'avais pas ce sentiment de honte et de dégoût que dans d'autres circonstances auparavant j'avais eu.
Le reste du dimanche s'est cantonné à faire le ménage, recevoir Mulot, se balader dans le parc, et écrire ceci. On peut faire des choses innocentes, aussi. Ainsi vont le corps et l'âme.
Frères humains qui après nous vivez
N'ayez les coeurs contre nous endurciz,
Car, ce pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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