02/06/2006

02/06/06 - 23:48

CXC. - Contes Modernes (8) : L'Avent

Jérôme Lasserve sortit de la Tour. La nuit s'était depuis longtemps étendue sur la Défense, et seuls quelques marchands tentaient encore de héler les cadres en retard, depuis les petites casemates de bois installées pour le marché «traditionnel» de Noël. Des branches de houx en plastique oscillaient au bout d'une punaise, violemment éclairées par le ballon à gaz que l'on avait posé dans un coin de la dalle de béton. Les tours papillotaient des reflets de lampes de bureau, d'halogènes et de néons dans l'air humide et froid.

Fait rare pour la semaine, le métro était quasi vide. Jérôme put rapidement se carrer sur un strapontin, rassemblant les angles de son manteau sur les cuisses pour que son voisin ne l'écrase pas.

Les secousses n'étaient pas plus violentes que d'habitude, et l'homme ne se pressait pas plus qu'il n'est normal contre les épaulettes de sa veste. Pourtant, Jérôme ressentait une légère irritation, qui le gagnait peu à peu. Peut-être était-ce dû à la manie que l'homme, un cadre à peine plus âgé que lui, avait de sortir sans cesse son portable pour y vérifier l'heure, comme s'il était en retard. Ou le grand sac de papier, rempli de boîtes enrubannées, qui à chaque virage venait régulièrement lui frotter le pantalon.

Au Palais-Royal, l'irritation était devenue de la colère. Malgré tout, la foule s'était accentuée depuis quelques stations, et il avait dû se lever, pressant son nez dans son écharpe pour moins sentir le fumet de crasse qui sortait d'une vieillarde à pardessus beige devant lui. À l'instant où le signal commençait de couiner, il se mit à bousculer les touristes à sac à dos pour se jeter sur le quai.

Dans l'escalier, un vent violent faillit le repousser contre les carreaux jaunes et oranges. Au pied du Louvre, il dut ajuster son manteau avant de mettre ses gants, vérifiant d'un léger tapotement la présence de son portefeuille contre son cœur. La rue de Rivoli était étrangement vide, ormis les familles habituelles, coiffées de mauvais chapeaux aux rubans de cuir plastifié qu'elles avaient achetés aux étals du boulevard Saint-Michel, et qui cherchaient maintenant le chemin le plus court pour aller au Sacré-Cœur.

Il traversa le guichet, s'arrêta un instant devant la grande baie pour regarder l'angle tragique du Milon, et un instant un peu plus long près du pavillon de l'Horloge pour chercher ses cigarettes. Il n'avait plus que des allumettes, il lui fallut plusieurs fois avant de pouvoir toussoter: il n'avait pas trop l'habitude, c'était plus pour crapoter.

Malgré ses horaires et son ennui, il continuait d'aimer la Cour Carrée. Des lumières rasantes éclairaient les façades, et mettaient aux pubis des Hercules des serpents monstrueux. La fontaine ne marchait pas. Il trébucha sur les pavés jusqu'à elle, le temps d'en faire le tour. L'humidité avait laissé des flaques, il ne pouvait s'y asseoir. De toute façon, il faisait trop froid. Il tourna sur lui-même, essayant de ne pas faire tomber de son gant le bout mouillé de la cigarette.

Il passa sous la galerie Campana, regardant déjà, par-dessus les toits des voitures qui s'étiraient calmement, le dôme. Comme d'habitude, il faillit se cogner contre la chaîne qui marquait le bord de la rue. Il put traverser sans problème, la circulation était plus calme encore de ce côté-ci, malgré l'heure. Son pas était le seul à résonner sur le bois du pont des Arts, et aucun Japonais ne lui demanda de le prendre en photo, le pied vainqueur posé sur une bitte devant le Louvre.

La rambarde lui mouilla les manches, mais il s'en moqua un peu sur le moment. Il regarderait ça plus tard, ça l'occuperait. Il alluma sa deuxième cigarette. À cause du vent, il devait la respirer plus souvent qu'il n'aurait voulu pour la tenir allumée. Le fleuve était lent, comme absent lui aussi. Un homme pressé, lui aussi chargé de sacs papiers, passa derrière lui. À croire que les magasins de marque n'avaient que cette utilité: fournir de grands sacs en papier solide, avec la griffe dessus. Jérôme se rappela, il eut un moment où sa gorge se noua. Le fleuve continuait de passer.

C'était vrai que tous ses collègues étaient partis tôt tout à l'heure. Lui, il n'en avait pas vu la peine. L'eau maintenant le tentait un peu, comme lorsqu'il y songeait dans son appartement. Il se contenta d'y faire tomber son mégot.

La petite incandescence disparu dès le premier mètre dans les airs. Elle n'eut pas le temps de faire une courbe élégante: une brise la rabattit Dieu sait où. Il ne la vit plus, et l'oublia. De toute façon, il devait bien faire quelque chose pour ce soir-là.

Autant faire un truc qui l'occuperait, et qui marquerait le coup. Jérôme se dit qu'en plus ça pourrait servir longtemps.

Il marchait un peu plus vite. Il longea l'Institut et remonta la rue de Seine. Malgré tout, il avait beau se répéter comment faire, se dire qu'il y serait bien amené un jour ou l'autre, et que c'était l'occasion, un léger soupçon traînait encore. Il ralentit, pour voir de temps à autre une devanture de galerie. Un tableau l'arrêta un peu plus longtemps. On aurait dit les restes d'un repas sur une table, qu'un pinceau avait étirés par longues bavures de couleurs malsaines. Ce n'était pas du Bacon, mais il se promit de repasser le week-end prochain pour le voir à la lumière.

Le long du boulevard Saint-Germain, plusieurs fois il faillit le faire, et plusieurs fois il passa, plein de honte. Se disant qu'après tout ce n'était pas bien, et qu'il aurait mieux à faire. Un gros homme soudain devant lui s'accota contre un mur, le regardant fixement. Il allait sourire quand Jérôme le dépassa. Il l'entendit derrière lui se redresser pesamment et reprendre sa marche. Des couples, parfois avec des enfants, se pressaient, traînant des sacs. Le trottoir de la rue de Rennes était envahi par les voitures qui s'y étaient garées, comme pour un jour de fête.

Cela devait faire une bonne heure que Jérôme marchait. Son cou commençait à le tirailler, et il maugréait de plus en plus contre sa propre incurie.

Jérôme souffla profondément par le nez. Enfin, il stoppa devant le septième kiosque de presse.

Au début, il manqua se raviser, et n'acheter que le journal. Puis il s'arrêta et se retourna vers le buraliste. Il n'eut même pas envie d'évoquer le pari stupide perdu qu'il avait inventé. Il se contenta de demander deux magazines pornos, un hétéro, un homo.

Malgré tout, il était surpris de son assurance. Le marchand lui demanda lesquels. N'importe, les pires ou les mieux qu'il avait. Il ne connaissait pas de nom.

L'homme ne réagissait pas, et c'est ce qui mit Jérôme mal à l'aise. Il s'était attendu à tout: du sourire, du rictus plein de compréhension ou de pitié, du dédain, de l'œil égrillard. Pas de cette indifférence, ni plutôt de ce naturel, comme s'il avait acheté un quotidien. Jérôme se vit bafouiller lorsqu'il paya.

Il ne devait pas être huit heures, et la tour Montparnasse trônait sur des rues qui s'étaient vidées étrangement, comme si l'achat de Jérôme avait coupé le monde, avait forcé toute la ville de s'abriter derrière toutes les fenêtres, qui étaient toutes allumées, pendant qu'il restait dans la rue.

Jérôme Lasserve rentra chez lui. Il n'avait pas de culpabilité, de souffle coupé, et n'entendait pas le plastique d'emballage se froisser dans sa sacoche - tout comme personne ne l'entendait, ce qui était normal. Cependant, il ne prit pas son livre dans le métro pour n'avoir pas à l'ouvrir devant les quelques familles endimanchées qui piaillaient, pleines de joie.

Dans son appartement, il ôta son manteau et se changea. Il rangea la cravate et le costume, puis se mit à regarder attentivement les manches du manteau; l'eau du pont des Arts les avaient laissées mouillées imperceptiblement. Il suspendit le vêtement dans la douche pour qu'il sèche, et y monta le chauffage.

Il mangea rapidement un bol de la soupe faite la veille, remplissant son studio d'un nuage de buée qui avait couvert les murs. La radio chuintait à petits bruits.

Avant de se coucher, Jérôme se rappela la sacoche. Il en sortit les magazines. Des bouches et des torses s'y étalaient, entre des points d'exclamation et de grandes étoiles rouges comme celles où l'on affiche les prix durant les soldes. Il posa les journaux dans leur emballage près de la porte, pour les jeter dans la benne à papier le lendemain. Puis Jérôme se coucha avec une légère moue.

« C'était un bon Noël », pensa-t-il.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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