25/05/2006

25/05/06 - 20:13

CLXXIX. - Contes modernes (7) : Le légionnaire Gneius



D’un geste nerveux, que le soleil de ce damné pays allait un jour ou l’autre rendre habituel, Gneius rajusta son caleçon. Dire qu’il avait fallu crapahuter le barda de Germanie jusqu’ici, sentir toute l’eau des cieux couler entre la cotte et la tunique pour finir les cuisses noyées de sueur sur cette route. Si au moins Jupiter avait eu l’idée de remplacer la sueur par du falerne, on étoufferait heureux. Mais il fallait qu’il se le garde pour ses banquets, là-haut. Foudre et gloire, pesta-t-il en crachant.

Le nouvel optio ne fit qu’un geste de mécontentement. Il aurait dû sévir, mais il n’avait pas le courage. Dire que tout était écrasé par le soleil à cette heure n’aurait jamais été qu’une jolie formule pour un orateur bien au frais dans la Ville, à l’ombre d’un palmier-dattier, et quand on avait les clous des sandales défaits par les clous de la route, on ne pouvait que se contenter de crever de chaud.

Le chemin s’éternisait. Il ne faisait pas même la grâce d’un petit vallon un brin frais, maugréait Gneius. Toujours cette torture de pierres, ce jaune suffocant, cette lourdeur de plus en plus présente qui imprégnait le cuir de son bonnet d’une soupe poisseuse. Ça lui descendait dans les sourcils, gouttait le long des yeux, mais il aurait eu du mal à essuyer : pilum d’une main, bouclier de l’autre, et au pas s’il vous plaît. Le bellâtre d’optio, qui aimait bien qu’on se moque de lui quand on entrait dans une ville, pour faire démocratique, là il laissait pas causer, alors, s’essuyer du revers, pensez. Malgré tout dans son malheur il avait un peu de chance : il était le premier à marcher de la file, il n’avait pas la poussière des pas en cadeau de fiançailles pour lui garnir le gosier. Comme quoi quinze ans de service, ça a des petits avantages, à défaut de s’offrir un jour un petit lopin en Apulie ou chez Pluton.

Le chemin se faufila enfin dans un renfoncement du terrain, mais le soleil était trop haut maintenant, et ne pardonnait plus à quoi que ce soit d’exister. Il lardait tout, décrivait tout, montrait tout. Au moins, on aurait été en temps de guerre, avec ces barbares qui n’adorent faire autre chose que se vautrer dans ce marais de sable et de sueur, on les aurait vu venir de loin. Pas comme les Germains.

Terrible comme ce genre de pays vous fait rêver du passé, pensa Gneius. C’est qu’on s’y sent trop paisible, malgré tout. Pas à l’aise. Paisible. Qu’est-ce que vous voulez qu’il arrive, dans cette étendue de pierrailles ? Rien. Rien de rien. Si les dieux un jour voudraient se faire oublier, c’est ici qu’ils viendront s’enterrer. Un peu comme en Egypte, dis donc. Ils se feront de grands tombeaux, des mausolées immenses qui atteindront le ciel, mais que personne ne verra jamais. Rapport au chemin à faire dans le désert pour les découvrir. Repaire des dieux, ou des vermines. Pouah. Même s’il y avait pas d’eau, tiens, malgré tout, c’était pas si mal, ce désert, par rapport à la pouillerie qu’ils venaient de quitter. Des gens fous, ceux-là, à toujours tourner autour de leur temple. Et même pas de forum, même pas de théâtre, même pas de marché à l’ombre où passer du bon temps. À vous faire regretter le septentrion, tiens. Au moins, là-bas, les femmes elles étaient pas bégueules, et elles piaillaient pas dès qu’on leur dégoisait un bout de sein, avec leur mignon à frisottis aux yeux terribles sous son châle. Si au moins ils avaient le courage de se rebeller un peu, on pourrait s’offrir le petit plaisir de les tabasser, mais trop civilisés, à croire qu’eux aussi ils descendent d’Énée. Décidément, on ne fait bien la guerre qu’avec les barbares.

« Signa statuere ! » hurla l’optio en levant la main.

Enfin, pas trop tôt. L’autre zig en avait marre, tiens. C’était pas par pitié, c’était tout juste qu’il n’en pouvait plus, avec son beau petit manteau. Gneius aurait aimé le voir, avec la totale barda et fouscaillou comme eux autres, plutôt que son joli casque grec et son poignard que sa tendre avait dû lui offrir avec force promesse de fidélité juste avant qu’il s’embarque. Le vieux légionnaire pouffa, en pensant à la Gaia qui se montrait au théâtre et se faisait secouer le saquet mine de rien par un petit damoiseau, tandis que son bel officier paradait dans la poussière et la vermine.

Un des bleus, qui portait l’eau, s’approcha du triaire, et lui passa une outre en peau de chèvre. Gneius la prit, et regarda un temps l’outre. Il n’avait jamais compris pourquoi, mais ça lui avait toujours plu de sentir la peau rase, toute molle et rêche en même temps, qui glougloutait. Un léger geste de la main, tout se déplaçait, et manquait tomber hors de la paume. Et puis on levait l’index, la peau de l’outre venait, l’eau se bloquait et repartait en arrière avec un bruit de clapotis. Pas une chose que l’autre Maro raconterait dans ses poèmes. Non, monsieur, dans des trucs de vers, il faut de la gloire et des dieux, du sang élégant et pas du carnage. Surtout pas un peu de plaisir, et encore moins une bête peau de chèvre cousue. Allez, à ta santé, le Maro !

Gneius but à la régalade, mouilla son foulard pour avoir de la fraîcheur sur le cou, et rendit l’outre. Le jeunot s’éloigna, l’outre à moitié vide à la main, et partit vers le chariot où attendaient les types. Le vieux légionnaire le vit disparaître dans l’air brûlant, comme happé par un repli qui se serait soulevé juste derrière lui. Voilà déjà deux heures qu’on marchait, et je vous jure que c’était tout juste le début de cette foutue journée. Alors qu’on était déjà la quatrième heure. Les rochers autour d’eux exhalaient une odeur fétide, un mélange de cadavre déjà putréfié et de terre sèche, d’excréments racornis et d’ongles brûlés. L’officier essayait de rester stoïque, genre Caton à l’ancienne, mais ça devait pas mal lui cuire sous son beau casque à aigrettes. Il devait pas trop être habitué, lui qu’avait mûri dans les parfums et qu’avait dû avoir un jardin quand il était gosse. Oulaaaah, il avait du mal à pas froncer le nez, ça se sentait d’ici.

Sa blague lui plut. De contentement, Gneius gratta vigoureusement son crâne pelé en ricanant.

On avait dû le voir. L’optio rajusta son baudrier, faisant mine de s’approcher. Mais avec une moue de dégoût il prit au bleu l’outre pour y boire à nouveau. « Signa inferre, certo gradu ! »

Oui, oui, on y va. La troupe repartit. Au milieu, le chariot tanguait et grinçait. On entendait les chaînes qui claquaient à chaque caillou.

La route montait maintenant la colline. L’officier ralentit le pas, laissant Gneius le rejoindre. Voilà autre chose. Ils se regardèrent, sans aménité. Mais l’autre saligaud leva son poing, et ça semblait pas pour frapper. « Concursu !!! ». L’ordure. Gneius serra les dents, avalant sa rage.

C’est au pas de charge que la troupe finit de monter la colline.


*****



Gneius n’en pouvait plus. Courir comme ça, sous le cagna, et avec le barda ! Tout ça parce qu’il avait un brin rigolé. Je te jure, ces traditionalistes, avec leurs jambières et leurs principes, qu’avaient jamais combattu qu’aux thermes. Il cracha de dépit entre deux halètements. Je te jure, je le manquerai pas, dans la prochaine chanson, çui-là. Suffit de voir comment il prend soin de son petit manteau, limite il se la joue général qui triomphe des puces, à croire qu’il veut plus attirer les gladiateurs plutôt que les femmes dans le public. Agite ton manteau, agite ton manteau, l’optio, un jour tu crèveras bien de peur un gros pilum dans les fesses que tu auras bien mignonnement montrées aux sauvages.

Une quinte de toux le reprit, et il se plia de douleur dans la poussière soulevée par le chariot. Elle se collait à son visage, et malgré tout il fallait respecter les règles et faire un semblant de haie alors qu’il y avait pas l’ombre d’une caille à l’horizon. Tout ça au moins pour éviter qu’un aigle vienne emporter l’un des Ganymède du chariot. La forme, c’est la forme, oui, et c’est l’ordre qui a fait la grandeur de Rome, on sait. Mais ça c’est juste au forum quand le vin est frais pour les orateurs et les municipes. Là, on crève. Qu’elle passe, la carriole, et qu’on accélère avec le bagage.

Lourd et tonitruant de ferrailles, le chariot cahota devant la rangée des légionnaires, suivie des derniers restes de crottin que les mules avaient laissés.

De sa voix qui s’éraillait, l’optio leur ordonna de faire un cordon tout autour de la colline.
Qu’est-ce qu’il veut qu’on surveille, les yeux crevés de soleil, alors qu’il y a pas encore un mort à cent lieues ? L’irruption de Mars d’entre les fesses de Vénus ? Il préférait leur moiteur que la crevure de fournaise de ce foutu désert !

La troupe commençait de se positionner, selon l’ordre. Les bleus avaient déjà descendu la colline de vingt pas, et lui montraient le dos. S’il n’y en avait pas un qui s’effondrait dans l’heure, Gneius se promit de leur payer à tous un coup avec sa prochaine solde, aux frais de Tibère. La file des principes commençait de se dérouler, et Gneius allait suivre le mouvement quand l’officier l’arrêta avec sept autres de ses camarades. Allons bon, qu’est-ce qu’il veut encore. Il avait son sourire mauvais, décidément Gneius l’aimait de moins en moins, pour sûr.

L’optio fit un geste du menton vers le chariot.

Gneius blanchit. Non ! Il était triaire, par Hercule ! Il allait pas faire la besogne d’un bleu ! Hors de question ! Il vit qu’à côté Lucius Mâchefer tremblait en serrant sa lance. L’air était épais, la chaleur leur prenait la gorge. La moindre de leurs respirations devenait un sifflement douloureux. Le vieux légionnaire faillit lever la main pour écarter un filet de sueur qui lui descendait vers les yeux. Il regardait distraitement le sol que la lumière rendait blême, indifférent comme une peinture. Sol distrait, sol de poussière, sol maudit. Foudre et gloire ! Pas ça, à lui ! Pas lui faire ça alors qu’il avait crapahuté chez tous les barbares possibles et bavé tout ce qu’il avait bu dans l’Océan !

Il sentit son bonnet se déplacer sous son casque, tant il suait. La bouche tordue de l’optio hurla son ordre. Les vétérans, dos ronds, plantèrent leur lance et posèrent contre bouclier et barda. En file indienne, ils suivirent Gneius vers le chariot.

Le triaire fit un geste, pour que l’un des prisonniers descende.


*****



Ces sauvages n’avaient pas dû voir. Tu parles. Pourtant, sales bougres, c’était pas trop leur faute. Enfin. Il tapa en criant sur la ridelle. Pas mieux. Tout faire soi-même. Dans un souffle que le soleil coupa, il se hissa lourdement sur le plateau. Les mulets bronchèrent, il fallut qu’il se rattrape, mais son pied tomba sur un amas, devant lui.

Ouais, ça bouge. Gneius ne savait pas trop si c’étaient les mouches ou de la chair qui avait bougé. Ça sentait, ses pieds collaient au plateau. Prudemment, il tira le rideau qu’on leur avait posé dessus. Il y eut un mouvement, comme un râle. Quelques mouches se déplacèrent, dans un bourdonnement, étouffé par le soleil. Il y eut dessous le bruit des insectes et les mouvements qui commençaient trois formes, avec des bras et des jambes. Ils étaient pas bien en point. Pourtant, les ordres avaient été d’une seule vingtaine de coups. Bien sûr, y’en avait eu deux ou trois en complément, mais c’était histoire de s’échauffer. Gneius s’inquiéta. Ils risquaient de pas tenir jusqu’au bout, et ils en avaient autant encore. Voilà ce que c’était, que de vouloir jouer au bonhomme respectable, au petit Caton de province, à ne manger qu’un ou deux rayons de miel et un peu de pain. Plus de chair, plus de muscle, rien qui accroche la peau quand le fouet vient caresser le petit père.

Devant la carriole, les autres triaires s’impatientaient de sa lenteur. Gneius cogna du pied dans la masse, se servant du rideau pour filer des torgnoles sans trop se saloper. Le triaire sentit sa colère devenir comme mauvaise. Il baissa la tête dans les mouches et l’odeur, prit quelque chose comme un bras ou une jambe et tira. L’autre ne se défendit pas, mais ne se laissa pas faire non plus. Corps mort. À se demander pourquoi on se tuait à les trimbaler si loin, s’ils crevaient avant l’arrivée.

L’optio venait de finir son inspection des bleus, et approchait du chariot en marchant en compas. Gneius s’accroupit et, d’un coup de rein, réussit à tirer le premier et le faire tomber du plateau. Les légionnaires le prirent aux épaules et le traînèrent vers les rochers. Les deux autres suivirent avant que l’autre micheton à plumet ait pu gueuler. Gneius se retrouvait seul contre la ridelle, pas mécontent d’en avoir fini au moins avec ça, et sans gueulements. Il s’essuya les mains aux bords, descendit, et partit militairement vers les rochers devant l’optio qui semblait écumer de rage. Espère et prie, charogne, tu vas voir comme je vais te faire tout ça limite bien à chaque fois.


*****



Il y avait un petit tas, devant les rochers. On aurait dit qu’une vache venait de vêler. C’était un mélange de tissus, de sang, de sueur et de crasse. Il y avait de la peur, dans ces trois loques sanguinolentes, de la souffrance et pas mal d’ambition de mourir dignement.

Fini pour eux, la dignité était déjà à l’air et c’était qu’un début. Ils n’avaient aucune idée du degré de ce à quoi ils allaient faire face, et Gneius n’avait pas trop envie d’essayer à leur place. Les quelques fois où il avait assisté à ça, c’était jamais ragoûtant, et il voulait surtout pas s’imaginer ce que ça représentait.

Gneius enjamba les pagnes, et s’approcha des prisonniers. Ils étaient nus, les légionnaires les avaient couchés ventre contre la roche. Pour la forme, on les tenait aux poignets et aux pieds, mais tout le monde savait très bien qu’ils avaient déjà plus trop le courage de se débiner. Ils allaient essayer pendant un temps la comédie de la résignation, le petit luxe de gémir mais en se soumettant de leur plein gré, jusqu’à ce que la douleur les enferme dans un monde qui n’était qu’un immense soleil de chair souffrante.

L’optio, qui le suivait, lui donna une bourrade pour qu’il s’écarte, tout en tendant le fouet à Mâchefer. Au hasard, il désigna l’un des dos, pour qu’on commence par là, puis un deuxième. Beau tirage au sort. Si même l’off se mettait à ne pas respecter la règle.

Lucius commença à frapper, lourdement, sans grande conviction. On sentait qu’on n’était plus à la caserne, qu’on n’était plus trop au frais. Fouetter quelqu’un lié à un poteau, à l’ombre d’une cour ou d’une cave, ça va, surtout quand on a déjà quelques années de Germanie dans les reins. Mais des dos au sol en plein cagna, c’est pas pareil. Faut se baisser, pas taper les copains, éviter que le fouet vienne contre ses propres jambes. Et puis là, il y avait le soleil, et ces mouches. Gneius avait l’impression que Mâchefer éventait l’autre sauvage, le faisant sécher après un bain.

Le dos et les jambes se raidissaient, bien sûr, et on entendait les beuglements juste après le coup, le halètement pour le suivant. Un des condamnés se mit à tousser, il avait trop enfoncé le visage dans la terre pour étouffer son tourment. Son dos se tendait, ça fit sourire Gneius : comme s’il cherchait le fouet, l’attendait, l’espérait. Comme une pute déjà dégoulinante, plutôt. Le sang coulait finement sur le rocher, pour disparaître, happé entre soleil et poussière.

L’optio comptait les coups, posant ses doigts sur le pommeau de son poignard.

« Satis ! »

Allez, au suivant. Mâchefer s’accroupit pour retrouver son souffle, les mains sur les genoux. De la salive lui tombait le long du cou, ses yeux tournaient dans tous les sens, cherchant quelque chose. Il mit sa main en visière, pour regarder plus loin que ce foutu dos, mais il dut pas trouver grand’chose, tu parles. Il s’essuya les lèvres et cracha.
La lumière ne cessait de monter, de devenir de plus en plus blanche. Gneius s’était assis, attendant que ça se passe. Deux autres soldats s’occupèrent du reste.

Et ce fut fini. Le bleu qui s’était chargé de l’eau amena un sac de sel et de salpêtre, qu’il coupa en trois parts pour les étaler sur les dos. Les hommes n’avaient plus le courage de se raidir, mais un grand frémissement les prenait quand le soldat, d’un geste large, posait le mélange sur les blessures, l’étalant d’un coup en s’aidant des hardes comme de chiffons. Gneius leur fit donner du vinaigre. Décidément, faisait trop chaud, ils allaient pas tenir le temps qu’il fallait. Le triaire s’empara du tonneau et le renversa sur les trois têtes. L’un des barbus se tordait la nuque pour faire glisser le liquide vers ses lèvres, ou quelque chose comme ça. Eh, c’était peut-être qu’il voulait jouer au coquet, qu’il voulait avoir un visage propre. Quelle bête ! D’un revers du pied, Gneius lui envoya du sable et des graviers sur la tête. Ça le protégerait plus longtemps des colères de cette foutue chaleur.

L’autre phénomène faisait encore une inspection de la bleusaille, histoire d’être sûr que pas même un lézard allait lui rentrer dans ce mitard de pierre. Les soldats qui venaient d’aider au fouet s’assirent à côté des prisonniers. Deux d’entre eux sortirent des dés. Gneius les laissait faire. Toujours ça de pris, pendant que les autres travaillaient.


*****



Bien sûr, c’est toujours quand on a la tête ailleurs qu’on vient vous déranger. Ita, optio, eo. Gneius se redressa d’un geste las, s’essuya les mains sur la tunique et rejoignit le gibet. Les collègues venaient de vérifier les poteaux, pour qu’ils ne s’effondrent pas durant le reste de la journée. Bien sûr qu’il y avait de l’humidité qui pouvait les ronger, ou des charançons. Le vieux soldat les contourna, et regarda la route de Césarée en contrebas. Bon, d’accord, le gibet devait s’apercevoir de là, mais qu’est-ce que les passants pouvaient bien y voir ? Le gibet, deux-trois formes au pire, quand le soleil était bas. Alors, la paix du procurateur… Rien ne valait décidément une bonne petite démonstration à l’entrée des villes, une bonne petite saucée d’exemples à la Crassus pour faire de l’ombre aux voyageurs. Gneius ne comprendrait jamais rien à ce pays. Il y fallait de la dissuasion, dans leur justice, ils manquaient jamais un petit massacre à coups de pierre même pour des riens, mais ça devait toujours se faire à l’écart. Pour pas tacher la ville. Tu parles. Surtout pour se donner bonne conscience. Je tue, je suis pur. Dommage, en voilà trois qui passent, ils sont trop tôt pour le spectacle. En plus, comme ils se pressent, c’est qu’ils veulent arriver à la ville bien avant la nuit pour y faire bombance, je parie.

Derrière lui, six légionnaires tiraient les poutres du chariot pour aller au gibet. Le bleu à tout faire, planches sous le bras, portait le sac avec les instruments. Ça battait contre sa jambe, en faisant un bruit métallique. C’était bien un des rares qui parvenait à traverser l’épaisseur de l’air. On tirait les prisonniers, dos au ciel et tête à terre, jusqu’au poutres. Gneius vit l’optio accélérer pour rattraper le groupe, bras en l’air. Les paroles ne venaient pas. C’était au moins la faute au vent, hein. Qu’est-ce qu’il voulait encore, l’autre traditionaliste ?

L'off semblait couiner quelque chose, il tapait du pied. Les soldats haussaient les épaules, toujours en tenant entre eux les trois condamnés. Non, il va tout de même pas les forcer à ça ? Gneius se mit à rire. D’un rire léger, doux, qui montait progressivement jusqu’à ce que tout son corps soit secoué et qu’il doive se baisser pour respirer. Les autres soldats aussi souriaient. L’officier tourna la tête, leur jeta un regard terrible. Vraiment, çui-là, avec ses aigrettes, on aurait voulu l’inventer qu’on aurait pas mieux réussi ! La règle ! La forme ! Mais ils pouvaient même pas marcher !

Les soldats les plantèrent debout et leur posèrent les poutres sur les épaules. L’un d’eux s’effondra de suite, les deux autres après quelques pas. Dans tous les cas, il fallut toujours les tenir sous les aisselles et les pousser, pendant que derrière eux un légionnaire maintenait la poutre sur le dos tant bien que mal. On riait de la farce. Quel triomphe d’esclaves, avec les deux canassons et celui qui tient la couronne ! L’optio hurlait. À quoi bon ? Rigoler, au moins, soulageait du chaud. Quelle bête ! Et tout ça pour trente mètres ! Avec tout ça, on en aurait jusqu’au soir. Ah ben, pas trop tôt.

Pendant que les types respiraient, Gneius fit placer les poutres devant le gibet. On apporta le sac et l’un des prisonniers, pendant qu’on tirait au sort. Gneius serait le premier. De toute façon, mauvaise journée pour mauvaise journée, autant que ça soit complet. Le triaire cracha dans ses mains calleuses, prit dans le sac un maillet et des clous et se pencha vers le bras qu’on avait lié au poteau avec de la grosse filasse. Le bleu posa une planchette sur le poignet, et Gneius enfonça le clou en quelques coups. Il se baissa pour regarder sous la planche. Ça va, ça saigne pas trop, bien frappé. Pile là où il faut. En plus l’autre avait pas trop crié, c’est qu’il avait bien fait. Au deuxième.

Porteflamme s’occupa du deuxième, Mâchefer du dernier. Il n’y avait plus qu’à hisser tout ça sur le gibet. À plusieurs, avec une bonne corde passée dessus le poteau, et deux ou trois coups de l’off qui en pouvait plus de crier, on y arrive rapidement. L’une des poutres fut très dure à accrocher, l’encoche était usée. Mais avec un peu de la corde qui restait Lucius réussit à maintenir le tout de façon honorable. D’accord, c’était un brin bancal, pas très droit. Ça penchait même un peu sur le côté, mais bon. De la route, on verra pas la différence, c’est l’essentiel. De toute façon, c’était la sixième heure. On ne verrait rien, oui. Y’a plus qu’à. Fallait se presser, parce qu’à pendouiller par les bras ils allaient pas tenir longtemps, ceux-là.

Gneius s’approcha du sien. Deux légionnaires essayèrent lourdement de soulever par-dessous, pour amener tout ça sur la planche qui ferait siège. Mâchefer tourna les jambes, et le bleu maintient la planchette. Un bon coup de burin et il pourrait se reposer. Gneius plaça le clou.

Le marteau avait ripé. Par Mars, c’était pas passé loin ! La main du minot avait failli y rester, et la planche était foutue. Mais le comble, c’est que sous le choc l’autre s’était mis à trembler, à pisser et chier tout à la fois. Lucius en avait plein les bras. Il jura, et flanqua un coup de poing dans la cuisse pour se soulager. Rien pour s’essuyer, en plus. Il torcha l’essentiel avec les mains, et racla ses mains sur les cuisses du type, en lançant un sale regard à Gneius. Le vieux triaire, pas très à l’aise, frotta l’amulette qu’il avait achetée à Genabum sous son foulard. Ce soir, il y aurait des comptes qui risquaient de se rendre, à moins qu’il donne une part de sa soupe. Surtout que Mâchefer, qu’était plus jeune, avait encore pas mal de muscles.

Gneius souffla une bonne fois. Cette fois-ci, le clou s’enfonça sans glisser, et traversa jusqu’au poteau en quatre fois. Il n’en restait plus que deux à mettre.


*****



L’optio sortit de sa ceinture les placards et les tendit au jeunot. Les accrocher fut rapide, maintenant tout le monde pouvait voir les trois bougres et leur crime de majesté ou de brigandage. Enfin. À condition d’avoir de bons yeux. Parce que vu l’épaisseur des caractères, de la route on devait à peine apercevoir si c’était un I ou un N.

Qu’importe, tout était fini. Il n’y avait qu’à attendre, tranquillement, sans se soucier trop des râles qui viendraient. Au moins, Gneius n’aurait pas à rester debout raide comme une colonne à fixer martialement l’horizon comme les collègues qui gardaient la colline.

Il alla s’affaler au bord de la falaise, les pieds au-dessus de la route. L’optio continuait de marcher d’un pas militaire, et de faire ses rondes pour s’assurer que les bleus restaient bien romains à l’ancienne. On leur portait à boire, de temps à autre, et le soleil commençait lentement de descendre. Gneius put même profiter un instant de l’ombre du gibet.


*****



Le ciel devenait plus terne, il n’avait plus sa blancheur éclatante. Toujours aussi lentement, le soleil du mois de Nissan progressait sur la route qui menait à Césarée. Il y avait maintenant quelques taches de rose et de rouge, tout juste dessinées par le petit nuage qui enfin s’élevait, là-bas, sous la voûte imperturbable. Le vieux triaire, les mains posées derrière lui, savourait le plaisir de pouvoir regarder sans plisser les yeux. Face à lui, il devinait enfin l’autre partie de la chaîne de montagnes, où le soleil fatigué traçait des blocs immenses aux reliefs fantastiques. Les ombres profondes dessinaient des visages de Titans, couchés là pour attendre la chute des Dieux. On voyait même un poing se dresser hors des replis d’une toge de calcaire.

La route était vide maintenant, et Gneius renversa la tête pour sentir le début d’une fraîcheur à venir. Il y avait plus de délices dans ce que promettait ce nuage qui ne viendrait jamais jusqu’ici que dans les thermes les plus merveilleusement remplies d’eau.

Porteflamme vint s’asseoir à côté de lui, et ils regardèrent ensemble la terrible paix de ce monde de pierres. Quelques soldats jouaient aux dés, mais sans parler, comme pour ne pas déranger la pourpre impériale qui s’étendait de l’horizon. L’officier lui-même lors de sa ronde s’arrêtait un peu trop longtemps au bord de la falaise pour que ce soit honnête. Gneius le regardait du coin de l’œil, tout humide sous son casque, tout guindé, tout gêné face à la puissance de ce qui était en train de se passer. Mais un des bourrins hennissait : il repartait, l’ombre de ses aigrettes le précédant de plus en plus. Tout était calme, splendeur, et silence. La poussière elle-même semblait vaincue, et ne volait plus pour étouffer.

On ne devait pas être loin de la neuvième heure. L’optio fit un geste, comme s’il n’osait plus trop parler maintenant. L’un des soldats prit un maillet dans le sac, et frôla Gneius en allant vers le gibet. L’un des types était déjà mort.

commentaires

26/05/06 - 00:46

c'est vraiment très LONG

26/05/06 - 08:03

La longueur fait durer le plasir. Olivier, tu peux faire comme moi, lire en 2 ou 3 temps, quand tu as le temps.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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