15/05/2006

15/05/06 - 22:13

CLXXIV. - Courrier des lecteurs

(En ce qui le concerne, le tenancier de ce blog a tout particulièrement aimé ce ouiquennede quand, assis en maugréant ou songeant sur sa chaise il regardait la table vide, tu l'as pris dans tes bras en passant derrière lui et dis que son parfum sentait bon. Ca a duré de magnifiques secondes.)


De madame Zaza, de Napoli



"J’aime bien plier les coins du couvercle de mon yaourt avant de l’ouvrir.

J’aime bien croiser le matin en allant à la fac le vieux monsieur qui dit bonjour aux passants.

J’aime bien manger un gâteau au chocolat à la main, debout devant le plat.

J’aime pas qu’on me dise qu’on ne comprend rien à ce que je dis parce que « c’est trop intelligent ».

J’aime pas les jeunes qui montent dans le bus en parlant très fort parce que leurs copains les regardent.

J’aime bien boire un verre de lait en fermant les yeux avant d’aller me coucher.

J’aime pas me réveiller le matin en ayant mal au cartilage.

J’aime bien effleurer du doigt les marques que mes habits m’ont laissé sur la peau.

J’aime bien sentir le vent me soulever les cheveux, alors que je serre mon manteau contre moi.

J’aime pas quand le vent souffle si fort que je peux à peine respirer.

J’aime bien observer les gens en souriant dans mon coin.

J’aime pas quand les gens klaxonnent quand le feu passe au vert.

J’aime bien touiller le Nutella avec un couteau avant de me servir.

J’aime pas quand je suis aussi butée que mon père.

J’aime bien être en avance le matin dans la salle de cours et reconnaître le pas d’une copine dans le couloir.

J’aime pas quand l’eau du pommeau de douche me tombe sur le sommet du crâne quand je nettoie la baignoire.

J’aime pas qu’on lise par-dessus mon épaule.

J’aime bien avoir mal aux fesses parce que je suis resté assise plusieurs heures à discuter avec quelqu’un.

J’aime pas éternuer plusieurs fois de suite sans avoir le temps de respirer.

J’aime bien surveiller dans le rétroviseur le moment où la voiture de derrière va se décider à me doubler.

J’aime bien traîner dans une librairie d’occasion à feuilleter tous les livres qui sentent la poussière.

J’aime bien voir des petits mots collés dans la rue par des inconnus.

J’aime pas sentir mon pantalon me coller aux cuisses à cause de la chaleur.

J’aime pas me lever et avoir des fourmis dans les pieds.

J’aime bien tremper des Princes dans mon chocolat chaud en regardant par la fenêtre, un après-midi d’hiver.

J’aime bien faire des bougies avec la peau des clémentines.

J’aime pas avoir la marque de mes draps sur mon vernis à ongle.

J’aime pas être acerbe avec les gens sans savoir pourquoi.

J’aime bien tortiller une mèche de mes cheveux, surtout quand elle est déjà bouclée.

J’aime bien me rappeler quelque chose et sourire toute seule dans la rue.

J’aime bien faire ventouse avec le dos de la cuillère sur la surface du flan.

J’aime bien faire des trous dans les glaçons en aspirant avec ma paille.

J’aime bien faire le marché de noël et sentir tous les savons exposés.

J’aime bien fredonner en sachant que je chante faux et en tapotant sur le volant.

J’aime pas poser les pieds nus sur le carrelage froid.

J’aime bien regarder les empreintes de pas que je laisse derrière moi après avoir marché dans une flaque.

J’aime pas m’acharner pour trouver le début du rouleau de papier toilette.

J’aime bien mettre en marche tous les jouets pour enfants dans un magasin.

J’aime bien attendre quelqu’un et le voir arriver de loin.

J’aime bien monter debout sur mon lit pour aplanir mon matelas quand j’ai trop tendu mes draps.

J’aime bien monter les escaliers de la maison quatre à quatre.

J’aime bien nager sous l’eau jusqu’à m’en faire exploser les poumons.

J’aime bien avoir mal aux abdominaux parce que j’ai trop rigolé.

J’aime pas quitter quelqu’un en me disant que j’ai encore trop parlé et pas assez écouté.

J’aime pas quand j’ai un texto et que c’est pour me dire que mon forfait est épuisé.

J’aime bien me prendre un fou rire sans que personne ne comprenne pourquoi.

J’aime pas avoir une goutte de pluie qui passe pile entre mes lunettes et mon œil.

J’aime pas ne plus me souvenir d’un mot alors que je suis sûre de le connaître.

J’aime pas manger des rillettes et avoir des bouts qui se coincent entre mes dents de devant.

J’aime bien tremper un carré de chocolat noir dans la tasse de café de quelqu’un d’autre.

J’aime pas avoir le bras endolori par la bretelle de mon sac.

J’aime pas quand quelqu’un s’assoie à côté de moi en puant le tabac froid.

J’aime bien marcher la nuit dans le couloir sans lumière en longeant le mur avec le doigt, avec la petite victoire de ne pas m’être pris la porte.

J’aime bien voir des petites mémés bien habillées marcher à petits pas précautionneux en s’appuyant sur leur canne.

J’aime pas quand un groupe se met juste devant moi à l’arrêt de bus alors que tout le trottoir est libre.

J’aime bien me coincer des cure-dents entre les dents et les faire bouger avec la langue.

J’aime pas les mémés qui me bousculent de façon assez discrète en marmottant.

J’aime bien le stress de noël quand on court de partout pour trouver les cadeaux. Dommage que tout le monde fasse pareil au même moment.

J’aime bien quand mon frère joue au grand frère.

J'aime bien regarder le ciel et voir quelqu'un d'autre intrigué lever la tête pour voir ce que je peux bien regarder."

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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