08/05/2006

08/05/06 - 13:15

Cent et septante. - Gloire au je

(J'essaie de commencer chaque chapitre par "je" : pas facile)


1. - La mort du travail

Je suis chômeur depuis jeudi soir.

Je commence mon nouveau travail mercredi prochain.

Je pense et j'espère que le prochain job me permettra de bénéficier d'une ambiance moins "peau de bananière" que le précédent.


2. - La mort de la cantina

J'ai mangé à la cantina vendredi soir avec Mulot et Ben. La cantina, pour ceux qui n'ont pas encore eu l'heur de me découvrir autour d'un chianti, c'est le resto rital qui nous sert de quartier général depuis quelques années maintenant (quatre ? cinq ? six ?), et où nous avons nos habitudes. À tout le moins une fois le mois nous y allions bâffrer des tortellini aux quatre fromages et nous enfiler le limoncello offert par le patron. Un tel resto à Paris étant du domaine de l'inouï, j'en conservais l'adresse précieusement et les pourboires, assez conséquents, que nous laissions n'étaient là que pour les encourager à poursuivre dans cette voie salutaire : des plats excellents à des prix raisonnables, une cave toujours en évolution et toujours à redécouvrir (j'ai jamais dû boire le même Chianti), un service agréable, cordial, sympathique, ouvert.

J'ai découvert que ça a changé de patron : des trois serveurs que nous connaissions, le plus âgé, un petit brun tout poilu a disparu au lieu de venir carrément avec la bouteille de limoncello histoire de nous en resservir plusieurs fois. Le deuxième, un petit blondinet au charme ravageur dont les fesses me faisaient bien des choses et le sourire encore plus (il avait un peu ton nez, Chiri), nous a fait ses adieux avec des larmes dans la voix et une enveloppe contenant son dernier salaire dans l'autre. Le troisième était encore là, d'humeur quasi massacrante (mais toujours avec le sourire) : de directeur de salle il est passé simple serveur.

J'ai donc joui du nouveau serveur, un magnifique rital dans la plus grande tradition hollywoodienne : pas un sourire, pas une politesse, il m'a ôté l'assiette des mains avant que j'ai pu la finir, il nous renvoyait la suivante comme s'il voulait nous la verser sur le pantalon et il mâchait perpétuellement son chewing-gum, ce qui est toujours du plus agréable.

Je pense que je ne vais plus y retourner, et ça me désole. Ou peut-être encore une fois, histoire d'être sûr que c'est devenu mauvais. Le cuisinier reste pour l'instant le même, mais perdre toute la qualité du service fait qu'on n'a plus guère de plaisir à manger, fût-ce la meilleure pâte de tout Paris.


3. - La mort du ouiquennede

J'ai fait une expédition samedi et dimanche chez Zeph, en ses terres angoumoisines. Nous bâffrâmes de nouveau - cette fois-ci, des pièces de boeuf d'une énormité monstrueuse, sans compter le camembert sous la cendre dans lequel on trempe la tranche de miche. Nous picolâmes encore plus, et dégustâmes d'autres plaisirs.

J'entends par autre plaisir le fait de crapahuter en pleins rochers, le barda sur l'épaule et le bouquin entre les dents, les mains servant à s'agripper aux interstices et aux branches. Tout ça parce que c'est plus élégant de monter la falaise par l'à-pic que de prendre le sentier des familles, pépère et plat. Je vous jure, où va se nicher l'héroïsme, maintenant.

J'entends aussi par plaisir le fait de devoir ouvrir une bouteille de bordeaupif avec : un couteau (rond et sans dent), une cuiller et des doigts. Zeph avait oublié le tire-bouschtroumpf. Au bout d'une demi-heure de laborieux efforts, quand tout a giclé à cause de la pression, nous ne pûmes que remplir nos verres et louer tous les dieux ouraniens et chtoniens d'un si grand plaisir. Le dernier tiers de la bouteille fut renversé par le vent sur la nappe.


4. - La mort des pédales

J'ai lu dans le train Le Complot des franciscains, de John Sack, qui est nul, et Les Nouveaux mecs, 2, de Ralph König, qui est drôlissime.

J'ai donc aussi découvert dans la bibliothèque de Zeph Homophobie 2004 France de Serge Simon, un recensement de quelques-unes des 4000 lettres d'insultes reçues par la mairie de Bègles lors du médiatique mariage de 2004.

Je n'avais jamais reçu une telle bouffée de haine en pleine poire. Même la fois où je me suis fait courser en pleine place Saint-Michel par des honnêtes et braves gens indignés par ce que j'osais faire (tenir une main) et qui donc en voulaient à mon mignon minois. Et là je me dis 1/ que ce jour-là à Saint-Michel on a eu tout de même de la chance, et qu'en plein métro ou en pleine soirée c'eût été une autre paire de manches, 2/ qu'il faudrait que j'arrête d'être innocent et naïf quant à l'intelligence humaine et 3/ que beaucoup devraient lire ce bouquin, ça les descillerait sur ce qui se passe en-dehors du cocon protecteur et si rassurant du ghetto.


5. - La mort du matin

Je vois que la matinée est défuntée, et ma machine finie. Je vais donc songer à étendre le linge, me laver, me raser, me sustenter et finir cette putain de missive parentale à caractère pédagogique.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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