18/04/2006CXXXV. - Listes de lecture
1. - Listes
Au risque de passer pour un simple raccourcisseur de pensées et de caricatures, s'il y a une chose que j'ai toujours apprécié dans la culture juive, dans le mal-être profondément juif, est cet art de la liste, cette affection perpétuelle, de la Torah jusqu'aux auteurs les plus récents, pour l'énonciation systématique. Comme si épuiser par l'énoncé l'intégralité d'une chose la décrivait, et, par la suite, permettait de la posséder - tout en ayant encore plus conscience de son aspect superfétatoire, vain.
Il y a bien sûr les listes interminables du Pentateuque, du Deutéronome, du Lévitique, des Nombres, qui se reprennent, se complètent, se superposent et surtout se contredisent par leur volonté d'une plus grande subtilité, jusqu'à perdre le lecteur dans des effrois interminables : la liste a noyé la réalité, l'a remplacée, et, du coup, l'a rendue vaine.
Aussi loin que je remonte, j'ai deux tous premiers souvenirs de lecture. Le tout premier, je devais avoir entre six et huit ans - c'était l'époque où je perdais mes dents. J'étais assis sur le lit, un Journal de Mickey sur les genoux. Sans sombrer dans le regret du monde d'hier, je peux cependant dire que c'était, encore, l'époque où ce magazine rééditait plus qu'il ne produisait. Je ne me souviens pas de l'histoire - sinon que le dessin, caractéristique, est celui d'une des toutes premières BD avec Mickey, des images des années 30-40 qu'on avait coloriées pour y mieux faire paraître énorme le géant et son vautour aux sourires immenses. Je devais triturer l'une de mes dents, puisque soudain je trouvais sur le papier glacé un éclaboussement de sang et, dedans, un bout de blanc. Je venais de découvrir un immense trou dans ma bouche. Mais je crois que je me rappelle avec plus de détail encore de la liste, qui trônait toujours dans un coin, de tous les collaborateurs du journal, les propriétaires, l'endroit où s'inscrire et le capital de la société.
Mon second souvenir est beaucoup plus exact. Epiphanie pour moi, chaque fois il lasse ma famille, qui s'en moque et se dit qu'il ne s'agit là que de rêvasseries d'intellectuel, boutonneux et à lunettes. J'étais en CM1, et c'était le pont de l'Ascension. M'ennuyant, j'avais décroché, sur la pointe des pieds, les immenses rééditions rouges et ors faites par l'Agora des Vingt mille lieux sous les mers. Je ne vais pas dire que j'ai lu. J'étais trop jeune pour comprendre, vraiment, ce dont il était question. Pourtant chaque tome n'a fait que deux jours et je revenais ébloui non seulement de la figure mystérieuse de Nemo, qui allait devenir tutélaire jusqu'à la fin du collège, mais aussi des listes merveilleuses d'animaux étranges établies par Aronax, Ned Land et le nécessairement imperturbable valet.
Bien sûr, je ne lis pas un livre pour les listes qu'il contiendrait. Une liste, en soit, est plus un objet de sciences humaines (liste de commissions, liste de candidats) que de lettres. Aux frontières de ces deux univers, que faire en effet d'une liste comme celle de Perec, qui recense tout ce qu'il a mangé en un an ? Mais il y a parfois, au détour d'un livre - et c'est un des multiples et inouïs plaisirs que j'ai avec Perec - une liste à merveilles, une liste bien écrite, une liste merveilleuse. Tragique ou drôle, peu importe. Elle est toujours une trouvaille.
2. - Lecture
La lecture n'a jamais été un devoir ou un droit. Ni même un plaisir. Je crois qu'il s'agit plutôt de quelque chose comme d'une nécessité, et d'un vol. Il y a des jours où je ne lis pas - tout juste d'un oeil distrait, dans le métro, pour passer le temps. Et d'autres où l'envie s'impose, ou quelque force extrêmement profonde m'empêche de laisser le livre, et je le dévore. Tout passe devant lui, rien ne reste : il n'y a que le livre, uniquement lui. Tout comme il peut n'y avoir pour moi que l'envie de dessiner, ou celle d'écrire. La sourde et silencieuse maturation qui se faisait aux fonds du corps brusquement semble se réveiller et éclore dans tous les interstices de l'être. Il faut lire - au mieux pour survivre.
Bien entendu, en notre époque d'action, lire est chose mesquine - peu importe le livre. Le livre n'est pas action. Il n'est même pas contemplation. Il est enfermement complet de l'être à quoi que ce soit, et surtout aux sollicitations extérieures. Il n'y a pas pire danger, pour ceux qui aiment posséder le temps de cerveau, que le livre. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils trouvent ce moyen détourné de produire, aussi, des "livres". Enfin, des recueils de choses diverses, imprimées et reliées, qui ressemblent beaucoup à des livres. Cette manière détournée de s'emparer de l'esprit passe bien sûr par les délectations du "ce qu'il faut faire" des hommes politiques. Mais aussi, et plus insidieusement, par les multiples pensées, acrostiches et autres sentences des comiques défunts, érigés en seuls philosophes dignes de notre modernité.
Je ne veux pas dire qu'il y a un bien et un mal dans le livre. De gare, antique, moderne, classique, il n'y a pas d'autre livre que le bon livre. Le reste est bon à jeter. En même temps, encore heureux que l'on a le mauvais, l'immense marais coagulant que l'on déverse sur les étalages télévisuels - on n'en apprécie que mieux les bons livres, les perles rares.
Le lien que l'on fait souvent avec la lecture est celui de l'école : l'école n'apprend plus à lire ! l'école ne fait plus son métier ! Il est évident que c'est encore à l'école qu'on apprend à lire, c'est-à-dire à écrire des sons et à les comprendre. Mais jamais en ce qui me concerne l'école ne m'a appris à lire. Ou, si, mais malgré elle. Les programmes poussiéreux qu'on nous serinait, en primaire, au collège, au lycée, pleins de mièveries et de silences, les litanies stupides sur Racine et sur Molière, l'indécrottable Scapin, la somnifère Phèdre, ça ne donnait pas envie de lire. Je me souviens encore d'un interminable samedi matin, au CM2, où toute la classe, tour à tour, avait lu la même page de Perle et les ménestrels, un roman niais pour enfants en attente d'une morale dont ils n'ont que faire.
Adolescent, comment peut-on comprendre L'Education sentimentale ? Ca me faisait vomir, ça me faisait chier. J'avais envie de baffer et l'auteur et le prof. Non parce que le livre est mauvais, au contraire. Parce que la présentation est nulle. Je lisais avec le corps, avec le coeur. L'école ne voulait que nos têtes, et encore - la manière scolaire de nos têtes. Si ma mémoire est bonne, c'est en sixième que je lisais l'essentiel de Verne, et de Defoe. Je crois même que, durant les vacances, j'avais entamé l'Illiade - je me rappelle encore la couverture. En seconde, je dévorais Dante et apprenais quelques vers. En terminale, j'en étais à Virgile et Horace, juste après La Guerre des Gaules.
Je ne veux pas prétendre que j'étais favorisé, ou un petit génie. En y repensant, je revois encore certains de mes petits camarades d'alors avec des livres qui dépassaient du sac. Mais c'était des livres honteux, pensez ! Je me rappelle l'un d'entre eux avoir parlé à voix basse, comme d'une chose condamnable, d'un type que je ne connaissais pas, qui écrivait vachement bien, et qui s'appelait Céline ; ce devait être en troisième. Je me vois encore faire passer Robinson en espérant que le prof ne voit pas. Plus tard un autre m'évoqua Tolkien et ce n'est que dix ans plus tard que je compris de quoi il s'agissait. Si terrible était l'écart entre ce que nous pouvions lire, et ce qu'on attendait de nous, que nous ne pouvions même pas faire le lien entre ce qu'il nous arrivait de dévorer, Leon Tolstoï et Odile Weulersse tout en vrac, et les cours où se succédaient les wagons sénatoriaux du champ lexical et de la forme syntaxique.
Pour lire, il faut du courage, donc. Non seulement contre soi, contre toutes les tentations et les facilités autres de l'existence. Mais aussi contre cette école, qui transforme tout bouquin en "matière", c'est-à-dire en objet informe auquel elle peine ensuite à redonner vie. Des professeurs dont je me souviens, jusqu'au baccalauréat, le plus souvent je ne comprenais rien à leur cours. Pire, il m'agaçait. Je ne voyais pas pourquoi on me faisait dormir avec Molière (car je ne l'avais pas encore vu sur scène) alors que L'Enfer du Florentin m'ébranlait tout autrement.
Je n'en vois qu'un de ces profs, qui avait quelque chose comme un feu sacré - peut-être était-ce à cause de sa jeunesse. Même la grammaire, il la rendait agréable, car il se mettait à ce qui était, bien lamentablement (bien sûr), notre niveau : les subjonctifs imparfaits devenaient des équivoques coquins qui nous affolaient et nous faisaient rougir. L'Avare, déjà vu, déjà appris, devenait enfin vivant, parce que non seulement nous le jouions, mais aussi parce que nous devions en écrire la scène zéro, pas moins, et en alexandrins, s'il vous plaît. Et, merveille ! durant plusieurs mois on parla de science-fiction ! de Bradbury ! d'Asimov ! de Poe ! et bien sûr, la déclinaison étant naturelle, de Baudelaire ! Rien que pour ces quelques mois de fin de collège que vous aviez consacrés à nous qui étions si niais, et en même temps capables de tant d'enthousiasme, je ne puis encore que vous remercier, Denis R***.
3. - Liste de lecture
Je me suis encore perdu dans un soliloque long. L'objet de tout cela n'était en fait que de faire coincider liste et lecture, pour donner ainsi un nouvel objet à ce blog. Il a déjà trois axes, que j'essaie de tenir tant bien que mal : les contes, l'OuLiPo, et bien entendu, le moi. Je vais donc m'essayer désormais d'adorner ce moi d'une liste, celle des livres lus, achetés, des livres que je lirais... Pas forcément pour dire "ouais, il est vachement bien/nul". Juste pour le plaisir de l'énonciation, de l'enregistrement du temps qui passe à travers le défilement des livres.
Et aussi, bien sûr, pour me vanter de l'excellence de mes goûts, mais c'est autre chose.
Derniers livres lus :
Le Monde d'hier, de Stephan Zweig - suite à la lecture du blog de Chapichapo, comme quoi la blogosphère permet de belles découvertes.
Tout Ubu, d'Alfred Jarry - suite à la déclaration solennelle de Jacques Chirac, Président de notre belle république, une bonne relecture ne fait jamais de mal.
La Préface à L'Historia Augusta - et le bouquin en lui-même attendra, parce que deux cent pages de philologie, c'est déjà pas mal.
L'Industrie du sexe et du poisson pané, d'Emmanuel Pierrat, parce qu'on me l'a offert et que ça se lit comme on mange du pain.
Richard II, de William Shakespeare, parce que j'avais envie.
First Henry IV du même, toujours pour les mêmes raisons.
Le Procès d'Oscar Wilde.
Lunar Park, de Bret Easton Ellis, parce quoi qu'on dise il reste un auteur phare de la fin du XX°.
J'arrête là, parce qu'ensuite il y aurait effort de mémoire, et je n'en vois pas la peine. Je vous fais bien entendu grâce, dans ma grande mansuétude, des innombrables BD.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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19/04/06 - 00:40
Très bel article. Très joli aussi la juxtaposition de Léon Tolstoi et Odile Weulersse :-) Pour ce qui est des souvenirs lointains je me souviendrais toujours avec émotion d'"Histoire du prince Pipo" de Pierre Gripari dont notre institutrice, en grande section maternelle, nous lisait chaque jour un petit bout dans une grande édition illustrée. Un livre magique, un enchantement dont je ne me suis pas encore remis.
pjour