17/04/2006CXXXIV. - Le canard et l'amour Au parc cet après-midi, je voyais des canards, animaux les plus proches des sentiments et du langage. On n’ira pas se parer d’un cygne, trop maniéré, trop précieux, déjà trop ourdi. Car le canard suffit pour avoir toute la réserve de la langue, et de l’affection. Immobile sur les eaux, ce sont tout juste le léger hochement de la tête et le filet d’eau derrière lui qui montrent son mouvement. Il glisse, sur le miroir limpide. Tout n’est que simple élégance dans son élan, et pourtant sous les eaux se dessinent une gymnastique volubile, exténuante, inquiète. Pour avancer dans toute cette paix, c’est une pléthore de gestes saccadés : un coup de patte, un silence, deux coups de pattes, un coup de pattes et de nouveau un silence. Sous le marbre inabordable battent les cents saccades de pattes inquiètes.
L’analogie est simple, mais trop réaliste. Si je me compare à un canard, tout le monde sourit. Mais ainsi suis-je. Ainsi devons-nous tous être, si nous aimons et désirons. Les mille inquiétudes et les cent soucis qui poussent lentement l’animal sur les flots et les rident tout juste ne doivent pas être visibles. Rien n’est plus odieux, rien n’est plus lourd et en fin de compte usant pour qui que ce soit que l’amant inquiet. Que l’amant qui sans cesse se pose des questions, se tracasse pour en fin de compte seulement espérer.
Comment dire : j’ai envie de te voir ? Comment dire : je n’en puis plus, de ne t’avoir pas vu depuis si longtemps ? Comment dire : tu me manques si terriblement ? Comment dire : s’il te plaît, dis-moi que c’est bien pour ce week-end, que ce ne sera pas encore repoussé ? Comment dire : as-tu passé une bonne journée, où en es-tu de ton travail, de quoi aurais-tu envie ? Comment surtout ne le dire qu’une fois, ne pas se répéter, alors qu’on craint tellement de n’avoir pas été entendu – le mécompte est si facile, le silence si trompeur. Le dire plus d’une fois est l’œuvre d’un lourdaud. Ne pas le dire est mentir.
Comment dire : tu me manques ? Comment dire : je t’aime ? Comment dire : s’il te plaît, ne m’oublie pas ? Les mêmes mots, toujours les mêmes mots. Non qu’ils aient déjà été répétés, ce n’est pas ça qui importe, tant que c’est par d’autres. Mais toujours par le même au même, ce ne peut qu’être lassant, et progressivement courir le risque de passer pour une vague et usuelle profession de foi.
Je ne doute pas qu’il est tôt, encore. Pourtant ! Ce garçon me fait éprouver, à ma grande surprise – et je le regrette pour tous ceux et celles « d’avant », qui pourraient en être jaloux – par sa seule présence, ses seules paroles, ses seuls sourires, ses seuls baisers, ses seules caresses une chose que je n’avais jusqu’ici connu qu’il y a longtemps, une fois, et dans des bras de femme. Mais cette surprise est envahissante. Autant éprouver, pour si peu, en connaissant si peu (soyons honnête) et en ayant si peu de connaissance réelle de cette matière toute envahissante, de ce miracle quotidien, n’est pas de tout repos.
Dire que j’aime ? Je l’adore. Penser à lui dans la rue me fait sourire. Entendre quelqu’un parler de la Belgique me rend béat. Parler avec lui sur internet me rend gâteux. Savoir qu’il vient ! N’en parlons pas. Bien sûr, cela ne suffit pas, ne peut jamais suffire : il faut toujours plus. Mais il faut toujours apprendre ce que c’est qu’aimer, quand on a une frontière et des kilomètres, et ce n’est pas facile. Il faut toujours apprendre que l’autre est : il n’est pas qu’objet, cible de mes paroles, cible de mes envies et de mes sentiments. Il est. Il vit. Il vit en-dehors de moi, tout comme moi en-dehors de lui. Il a ses moments, comme j’ai les miens. Il a ses silences, comme j’ai les miens. Mais ces kilomètres carnassiers sans cesse dans mon imagination compliquent le moindre suspens. Cela n’est pas facile, de le laisser vivre. Tout comme d’être calme sur l’étang, avec ce mouvement anarchique des pattes.
Je voudrais tant aller l’attendre sur le quai. Déambuler sur le quai, dans la foule, les mains dans les poches de froid. Puis voir le train rouge se dessiner dans le virage, devenir énorme et monstrueux, pour stopper juste devant les blocs bétonnés, les foules qui en sortent, pointer ma tête par-dessus tout le monde pour deviner sa grande carcasse serrant contre sa poitrine la sangle de son sac à dos. M’avancer vers toi, l’air de rien, l’air du c’est normal, pour me sentir de nouveau dans tes bras. Forcément il y aurait des silences. Mais les silences avec lui, je ne les ai pas trouvés lourds. Forcément, me connaissant, je voudrais que nous fassions l’amour – alors que parfois j’ai plus d’envie que lui. Comment dire pourtant, entre cette insistance maladroite, et malgré ces lourdes pulsions qui peuvent parfois l’ennuyer, qu’entre ses bras je suis heureux, je suis homme, et que pourtant le souvenir le plus profond que j’ai de lui reste une sieste pelotonnés l’un dans l’autre sur son canapé ?
Faites que je le vois très vite, celui qui me rend heureux.
Je ne doute pas maintenant que tant de jours se sont passés, et que je ne l’ai pas vu, que le canard ne doit plus paraître trop calme sur son étang. Ce qui doit être le plus comique dans tout cela, mes plaintes et mes récriminations, c’est qu’en rien ce ne peut être comparé à de la pause ou de l’affectation : ce n’est jamais que le canard, qui met la tête sous l’eau pour voir ses pattes. On ne voit alors jamais que son cul, ridicule.
 |
|
"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
 |
18/04/06 - 00:07
wahou !
demis