14/04/2006

14/04/06 - 19:47

CXXX. - Contes modernes (6) : Le Recyclage contemporain

Avant d'amender le niveau des jetons de présence, les membres du Conseil d'Administration décidèrent d'inspecter un centre de production du Groupe. Une filiale, compagnie aérienne, fournit le jet, et en peu d'heures ils purent fouler un sol qui n'était pas climatisé.

Une théorie de voitures confortables agréablement pourvues de toutes les commodités les emmena au Centre KV. 626. Ce n'était certes pas le plus récent, mais le plus efficace, et, pour tout dire, ce fleuron était le plus rentable. L'activité qui était la sienne avait été le fondement même de la Quatrième Révolution Industrielle - ou du moins ce que certains universitaires s'évertuaient d'appeler ainsi, quand il ne s'agissait que de la recherche légitime d'une possibilité de développement dynamique dans un secteur certes concurrentiel mais à fort potentiel : le recyclage.

Cette voie semblait tracée par l'épuisement des énergies fossiles, dépeint selon les rehauts les plus affreux par des écologistes. Mais ce qui avait été décisif avait été l'implosion du Moyen-Orient il y avait deux siècles déjà, juste avant qu'il ne fût racheté par Sibelia, l'internationale de loisirs. La région avait alors bénéficié, comme l'Amérique, d'une ceinture de barbelés, de guérites et de mines, tandis qu'à l'intérieur s'édifiaient les complexes télévisuels les plus luxurieux. Les ouvriers des pays ex-développés devaient attendre des années avant d'espérer pouvoir y entrer, et voir leur image retransmise sur tous les écrans.

L'ancienne Russie avait été annexée, et la Mer du Nord vidée. Le nucléaire ayant le désavantage de devoir être sous le contrôle des Etats, il ne restait plus que le recyclage comme nouvelle possibilité de développement. Le Groupe avait bénéficié de la puissance des devanciers, d'aides discrètes et efficaces. Son activité était devenue florissante dans une économie qui ne tournait plus que grâce à ce qu'elle recyclait~: le réemploi du moribond était le sang irriguant les veinules de l'Humanité.

Le recyclage avait été systématisé. On était loin du compost individualiste ou des petites centrales de village triant les torchons. Tous les jours, des norias de transporteurs vidaient les dix conteneurs individuels où les citoyens avaient proprement trié leurs déchets, sous peine d'amende pour entrave à la liberté d'entreprendre. Des centres orientaient les ordures vers les usines de production idoines. Des navires-poubelles sillonnaient les océans, transportant les chaussettes de ville au Pérou, les emballages alimentaires en Scandinavie, les ramettes de papier défraîchies en France. Dans les anciens pipelines, où le pétrole coulait jadis vers l'Occident, des fleuves d'urine, d'excréments, d'eaux usagées, partaient vers l'Asie pour y être traités par les enfants les plus efficaces. Ces déchets organiques étaient sélectionnés selon leur composition interne, leur consistance et leur odeur, et étaient employés pour tout ce que le génie humain avait pu découvrir : pâte à papier, exhausteurs de goût, fourrage de matelas, mastic, onguents de parfumerie, brumisateurs, fibres pour vêtements. Dans toutes les exploitations agricoles, les animaux, en plus d'être directement alimentés par canalisation comme lors des siècles passés, étaient des usines de matières premières. La sueur récupérée dans les métros refroidissait les salles informatiques. Tout servait, tout resservait, tout était utile.

Le Centre KV. 626 n'était pas en reste, et c'est à juste titre que le Groupe en avait fait le fer de lance de toutes ses expérimentations. Contrairement à nombre de sites, il n'était pas consacré à une seule tâche. Là tout était testé, rien n'était jeté, idée ou déchet, tout pouvait trouver sens. Là, les esprits les plus fins, les techniciens les plus poussés dans un art donné du recyclage pouvaient se rencontrer, échanger, s'enrichir mutuellement, innover - pour le plus grand bénéfice de l'humanité et du Groupe. L'extrême découpage des activités aboutissait à la meilleure des émulations, la synergie.

Le responsable du Centre s'empressa d'accueillir les membres du Conseil d'Administration. Il n'avait pas été averti de leur visite, aussi se fit-il un plaisir de les entretenir un instant dans son bureau. Mais le Conseil, qui se devait d'être occupé, était morose, et souhaitait visiter, d'autant plus que le champagne n'était pas frais. Il fallut donc s'exécuter.

Dans des salles s'alignaient des machines monstrueuses, qui avalaient les excréments directement crachés par le pipeline nord-asiatique. Des yeux électroniques les détaillaient selon de subtils programmes de reconnaissance des formes, et les dirigeaient vers le robot de recyclage le plus approprié. Sous des toits immenses des mains d'acier étiraient les plastiques et les caoutchoucs des pneus en des fils qui donnaient un tissu plus doux, plus confortable et plus chaud que l'antique soie. Les écrans d'ordinateurs devenaient des briques ou des tôles pour transatmosphérique, l'or une fois extirpé.

Dans des cuves où roulaient des fouets de titane des peaux et des verres astucieusement mêlés donnaient, après cuisson dans des fours, des céramiques d'un genre nouveau. Ces dernières pouvaient de nouveau être recyclées, plus tard, pour devenir charbon, crayon, diamant de zyrconium.

Cette mécanique titanesque, ces engrenages sublimes ne pouvaient cependant rouler sans l'assistance d'humains, bien sûr sélectionnés et entraînés selon les plus strictes lois et exigences du rendement. C'est donc au son de petits orchestres que des commandos d'ouvriers déchargeaient les ballots de vestes, de jupes, des wagons qui venaient de toute l'Europe. Ces sacs, bourrés à craquer, partaient dans des carrioles, qui vers un crématoire où l'on faisait de l'engrais, qui vers des baraquements où des vers s'en nourrissaient avant que l'on ne se serve de leur chair pour engraisser ensuite les bovins. Des ingénieurs en blouse blanche supervisaient l'opération.

Pour les travaux les plus délicats, on trouvait des rangées infinies de jeunes gens, qui ôtaient des tickets de métro la bande métallique et réservaient le carton. Leurs têtes encapuchonnées dans un plastique à rayures, penchées studieusement sur les tickets déversés à toute vitesse sous leurs mains, donnèrent beaucoup de satisfaction au Conseil d'Administration.

La gestion de KV. 626 était réellement exemplaire. La production ne s'arrêtait jamais, qu'il fasse nuit, qu'il fasse jour. Les villes alentour étaient directement reliées au Centre et les partners recylaient durant leurs dix heures ce qu'ils avaient produit. On avait poussé l'intelligence jusqu'à rediffuser le soir, en prime time, les faits marquants de la production de la journée sur la chaîne nationale. L'émission avait un gros succès. Grâce à la richesse fournie, les foyers avaient pu s'équiper de tous les biens de première nécessité : postes de télévision, téléphones portables, télécommandes pour tous les objets domestiques. Les voitures familiales marchaient au gazogène, et les plus méritants bénéficiaient de promotions pour les activités de groupe dans les parcs Sibelia.

Tout le continent respirait avec le Centre, et même cette respiration était récupérée.

Déjà enthousiaste, le Conseil ne put retenir son admiration devant les entrepôts, et ce n'est pas sans orgueil que le responsable de KV. 626 termina la visite par cette marque patente du succès du Groupe. Réunis là en tas scientifiquement organisés, surplombant le Conseil d'Administration de plusieurs mètres, des monceaux de vêtements, de lunettes, de cheveux et de dents les toisaient.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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