03/04/2006CXXIV. - Composition du soirEn vous appuyant sur des exemples inspirés de votre expérience personnelle, vous vous demanderez si "Un homme qui n'est pas beau ne peut pas jouir de l'amour" (Charles Baudelaire). Vous argumenterez en développant dans le sens de la franche rigolade, assorti d'une vague considération quant à l'état du monde et à la météo de demain.
La tentation la plus évidente serait, bien entendu, de s'interroger, dans le désordre, sur les notions suivantes :
i. Qu'est-ce que le beau ? Qu'est-ce que l'homme ? Qu'est-ce qu'un homme beau ?
La facilité étant de dire, en cette période de relativisme et de politiquement correct, que la beauté est toute relative, et qu'elle est avant tout dans le regard du regardant. On pourrait même retourner le sujet, l'inverser et le prendre par l'arrière, à la hussarde, en braillant qu'en fait c'est l'homme qui noous prend en otage, puisque ce salopiot, avec son visage humain ouvert, qui est appel à l'humanité, nous impose de penser qu'il est beau. L'ordure. N'empêche, là, on pourrait envisager que vous avez quasi fait du Lespinasse.
Mais c'est là, que poum vous avez un vague sursaut de cette époque où vous ne dormiez pas toujours en cours, bien forcé, c'était la veille de l'interrogation. Alors revient Kant, sa séparation du beau et du sublime : le beau étant construction de l'esprit, le sublime état imposé par la beauté de la nature. Seulement, si vous osez dire que ce type est sublime, non seulement vous feriez une entorse à Kant, et en plus vous auriez mon point dans la gueule parce que le seul sublime est mon Chiri. Par ailleurs, je vous précise que si vous trouvez mon Chiri sublime, c'est deux poings que vous aurez, un homme averti en valant deux (coups dans la tronche, et un dans les tibias par précaution, on sait jamais).
Bref. Revenons à l'autre grognard. Il est beau ? Bof. Vous savez, votre notion du beau, c'est tout relatif, hein. Parce que cet imbécile de Kant, il connaissait pas encore les yeux de travers et les Demoiselles d'Avignon : cla-ssi-que, qu'il était, Kant. La mesure, l'ordre ternaire, le dorique, le corinthien, ça allait pour lui. Le Louis XVI, c'était déjà du révolutionnaire, et je vous parle même pas lorsqu'il changeait sa promenade pour voir un type à cheval, hein.
Râh ! Que faire, alors ? Ben, justement, vous sortez votre Baudelaire du havresac, et vous distillez ses traductions américaines. Poe, en voilà un joli nom. En plus, ça sent encore le soufre, en milieu scolaire, l'Edgar Allan. Pensez. Il écrivait des trucs fantastiques, bouh caca. Bon, alors, le Poe-te, dans sa Genèse d'un poème - Le Corbeau, que nous dit-il, hein ? Que toute la beauté d'un poème, de l'oeuvre d'art, n'est pas dans le sujet en soit, ni dans la composition per se, mais dans l'artifice de la présentation. La forme, voilà l'essentiel, et la forme ne sert pas le sujet, mais l'objet de l'oeuvre, qui est elle-même.
Tunc ergo, comme disait l'écolier sorbonnagre, qu'en déduisons-nous, sorti que ce Poe était un vrai vicieux à nous pondre des poèmes sur des corbacs au lieu de nous narrer des histoires de trésor plus drôles et au moins lisibles dans le métro ? La forme, vous dis-je, la forme ! De cela, nous notons donc au bas de cette première partie cet élément essentiel à cette introduction liminaire à la préface de cette rédaction :
Théorème 1 : Un homme n'est beau que parce qu'il est à lui-même suffisant, c'est-à-dire qu'en lui la forme est l'élément essentiel, le fond n'étant que substance imparfaite qui concourt à la forme.
D'où la déduction explosive qui épatera là le lecteur, ce qui me laisse le temps d'aller étendre mon linge :
Corollaire 1 : Le vrai homme beau, c'est la tarlouze méga grande folle, apprêtée Lolo Réal de Madrid, genre potiche de chez Ming. (La démonstration est laissée en exercice à caractère divertimentatoire au Lecteur)
ii. Qu'est-ce que l'amour ?
Là, au premier abord, vous séchez. Et au second aussi. Non seulement parce que cette satanée prof de français ne parlait que de passion, et non d'amour, lorsqu'elle causait sur Racine, mais qu'en plus vous n'assistiez pas aux cours, rapport à Julot qui promettait de vous montrer ses mollets si vous lui en tiriez une. En un comme en cent, vous êtes pas mal empêtré.
Le blème, le vrai blème, c'est que tout ce à quoi vous parvenez de vous rattacher sont les vagues circonlocutions de l'autre barbu tout juste bon à bâffrer de la ciguë ou de Saint Augustin qui à force de mâcher des parchemins farcis de la bave de Saint Jérôme se payait de sacrés délires en trois temps. L'amour, ils font chier avec leur amour divin, vos références. Divin ! Le voici, le bon bout à choper, voir à sucer goulûment. Car il vous revient au travers de la tronche, que j'ai déjà pas mal équarrie en i., que vous vîtes, aux heures où vous languissiez ès cours de langues fronçoises, dans les manuels feuilletés, un tableau L'Amour sacré et l'amour profane.
Moué, belle opposition, on peut même traîner dessus quelques temps. N'empêche, dans la mesure où l'homme, avec ou sans sa grande hache, est chose de matière qui aspire à l'esprit universel, il est plutôt mal embringué entre la meuf à oilpé qui mime le profane et la couturée de chez Cocotte Chat & Nel, avec son miroir trompeur image du divin. Mais c'est là que vous vous offrez un cours de valse à la Heidegger, et que, partant du corps dodu de l'amour profane, vous admirez dans le miroir du sacré une image, qui n'est qu'image et donc représentation, pure tromperie, forme de l'art et c'est pas Fra Angelico et ses splachs au rouge qui va vous contredire (sans compter la longue théorie des iconoclastes). Bref, non seulement vous épatez le Lecteur en causant concile de Nicée et mimesis, mais en plus vous raccrocher la draisine pataugeante des deux amours au magnifique thème développé précédemment, ainsi qu'à son corollaire subséquent.
Bref, vous en arrivez à conclure que l'amour n'est dans tous les cas que représentation : l'amour divin ne se peut représenter que par l'image, par la représentation, qui n'est qu'image et donc support intellectuel et point vraie chose (ce qui oblige à suspendre la Véronique, en la basilique Saint-Pierre, à des plombes de hauteur et dans un cadre kitschouille à donf), ce qui exige de passer par l'amour profane, dont le corps - car formé à l'image de son Créateur - est image sublime de l'amour parfait, le Divin.
Bref, vous n'êtes pas mécontent, puisqu'in fine vous en arrivez aux items suivants :
1. - Qu'à tout casser, plutôt que de suspendre sa Véronique tout en haut d'un pilier ce qui fait qu'on se casse la vertèbre à essayer de la photographier, une image d'Adam en gros plan et à hauteur d'homme aurait suffi (puisque le Christ n'est jamais que le nouvel Adam, hein, on me la fait pas à moi).
2. - Théorème 2 : L'amour ne se peut tourner que vers une représentation, qui est image de la complétude originelle et de la perfection divine.
Là, franchement, vous vous épatez, parce que vous avez réussi à caser le mythe d'Aristophane juste après une litanie sur la Véronique et les questions de la représentation, bref, vous pouvez sans démonstration, tellement le lecteur est épaté, lui asséner le corollaire du théorème :
Corollaire 2 : Du corollaire au théorème 1 et du théorème 2, on en déduit que l'homme beau, s'il aime, ne peut aimer qu'une image, qui est représentation.
Corollaire 3 : Du corollaire précédent, on en déduit que l'autre salope relookée chez Doux & Gars à Rabanna ne peut aimer que son image dans un miroir.
iii. Mais, alors, comment jouis-je ?
L'heure avançant et vu que ça fait pas mal de temps que le surgé vous braille dessus pour rendre la compo, d'autant plus que vous c'est plutôt l'URSS que vous aviez révisé, va falloir conclure. Comme d'hab, quoi, la troisième partie sera la conclusion, pas le temps de rédiger, tout juste si vous ne rendez pas le plan au brouillon. On va donc démontrer par l'exemple, ça cause toujours, l'exemple.
Bref, nous avions Urètre Mirothon, star de Clapote-Land sur Crapeaux, dans le premier arrondissement, en train de s'aimer, devant son miroir. S'il s'aime, en tant que forme, mais que c'est par le media de son corps qu'il peut aimer (puisque que son corps, notamment dans le miroir, est image de lui, c'est-à-dire du divin, suivez, quoi), que lui reste-t-il à faire ? Ben, à se tâter l'aréole en se regardant par en-dessous dans la glace, à ouvrir la braguette et baisser le futal signé Bal & Lèze pour se taper une pignole mémorable, cornegidouille !
Car ainsi Urètre Mirothon, homme beau selon la définition moderne (car la forme est tout, surtout chez lui, faut pas chercher de fond), aimant le divin et donc s'aimant en tant que premier corps, peut-il jouir en sa propre personne, en lui et à travers lui, dans les siècles des siècles amen.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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03/04/06 - 23:04
c'est long mais c'est bien.
mort aux pintades.
olivier-le-gars-naturel