15/03/2006CVI. - Mon petit quotidien1. Tests divers ce soir.
Encore heureux que l'institut Alfred-Fournier a la bonne idée de faire un nocturne le mercredi soir à l'attention des glandulaires cadreux qui sortent plus tard qu'ils ne l'escomptent et n'arrivent pas à se lever le samedi avant 15h.
Le dernier test était en août. Non que je prétende avoir mené une vie de débauches ignominieuses, mais on se sent toujours une pointe d'inquiétude - quand bien même on se dit toujours que si, on n'a fait qu'attention, qu'on est un modèle de vertu et de sagesse (ce qui est faux, bien sûr, quoi qu'on veuille). J'irai quérir les réponses la semaine prochaine, et je me doute bien qu'encore moins que ce soir je n'arriverai à lire pour poireauter. Tout juste à faire semblant.
C'est bien sûr toujours dans cette période d'attente qu'on passe en revue, sur au moins les six derniers mois, tous les symptômes, tous les bobos et les fatigues. Le stress et la lassitude. Les diarrhées et les rhumes. Les migraines, les hernies, les fourmis dans les jambes, les lumbagos, les difficultés à nouer la cravate, la saleté de l'appartement, les nuages dans le ciel et le renflement du bedon. Le moindre indice est dans mon cas convoqué devant la Cour, analysé, disséqué, anatomisé et, avec un secret espoir, renvoyé dans le boxe dans l'attente du retour du jury.
Le public était toujours le même... quelque honteux qui se planquent et viennent en célibataire (dont moi), les jeunes couples, le plus souvent hétéros, pour lesquels c'est l'ultime stade avant l'installation et l'achat du frigo. Je crois que nous faisons tous la même tronche, mélange de refus de regarder autour (au cas où il y aurait un pestiféré) et espoir inquiet. Je vais être cruel : l'essentiel des couples hétéros (pour la plupart, répétons-nous) qui rappliquent, à leur tronche, ils ont pas beaucoup de probabilités contre eux. Tout le problème est dehors, en-dehors de ceux qui viennent. Mais bon.
Fin du vague sursaut militant.
2. Ayé, je suis un vrai pédé sexuel du cul et de la capitale.
Je viens de recevoir ma première invitation pour une des soirées de ce site et parisiennes. Soit manque de victimes, soit simple fait d'être parisien (hélas), soit effectivement volonté et désir de renconter l'excellence du Badinou, peu importe. J'en suis. Ou presque. On m'a proposé d'en être.
Je serais certainement très beau comme tapisserie, entre deux trucs au soja que je ne peux pas manger, ou des gros steacks de viande. Parce qu'une pédale, c'est connu, ça ne déguste que light de chez Galvine Gleine, soit un gros morceau de barbaque en sous-sol, parce qu'on est un homme, un vrai.
Tant pis. J'aurais même pas à me demander si j'ai envie d'aller à ce grands raouts, peut-être sympa, peut-être absolument naze, parce que le billet de Thalys est déjà commandé pour ce ouiquennede.
Ouf. Un dilemme de moins : je peux donc vivre.
3. Ayé, je suis un vrai pédé sexuel du cul (bis)
L'atelier travaux pratiques-MJC de ce ouiquennede a abouti en la quête d'un cadre de liège, la peinture d'icelui cadre avec de la peinture acrylique aspect bronze (parce que le bois clair du cadre sus-évoqué ne pouvait en rien aller avec l'ambiance du mur à lui destiné), l'accrochage de ce cadre par le moyen de deux clous, d'un marteau et d'une langue consciencieusement tirée et l'admiration dudit cadre, vierge autant que la Ciccolina avant son premier tournage.
L'activité du lundi a donc été d'accrocher, de façon artistique sur icelui cadre des photos et autres cartes postales. Pour l'accrochage artistique, il convient de disposer d'un espace plan, sur lequel on verse les éléments susceptibles d'être accrochés en vrac, de préférence face visible vers le haut. Rapprocher ensuite les pièces ainsi disposées afin de réduire le vide entre elles, la Nature l'ayant en horreur, et essayer de reproduire sur le liège, par le moyen de punaises, le happening installationnel ainsi constitué. Tirer la langue et loucher rend la chose plus artistique.
On constatera que tirer la langue étant commun entre l'enfonçage de punaises et de clous, on peut se demander légitimement si planter un clou est artistique ou si c'est dans la langue que réside tout l'art.
Vous avez six heures...
[...]
Merci pour vos copies, rendu la semaine prochaine. L'autre question problématique est : oui, j'ai accroché, mais tout n'est pas rempli. Que faire ? J'hésite entre boucher les trous avec des publicités de mon entreprise et me suicider devant cette oeuvre ratée.
4. Ma petite entreprise
On se demandait ce qui permet de "monter" dans une boîte. Leçon de cette semaine : ni le mérite, ni la volonté d'améliorer les choses, ni les succès passés.
J'ai appris hier que pour qu'un collègue devienne le numéro 2 de mon futur ancien service (périmètre triplé, responsabilités accrues, équipe multipliée par sept) il lui a fallu de longues années pour faire preuve de son tempérament acariâtre, de son refus de la collaboration, de son isolement systématique, du frein apporté à toute velléité d'amélioration et d'optimisation, de son don pour la rétention d'information sans compter son impolitesse récurrente et, parfois, sa lâcheté quant au fait d'assumer des actes et des responsabilités, sa méconnaissance de ses propres dossiers et sa malhonnêteté intellectuelle.
Bref, je ne le porte pas dans mon coeur, et cette nomination me reste en travers. À cela, deux possibilités : me dire que j'ai raison d'avoir démissionné et qu'ailleurs je trouverai plus de reconnaissance ; me demander ce qui serait arrivé si j'étais resté. J'oscille.
Mais je me console en me disant que ça va exploser avec ses nouvelles équipes, où il y a de fortes têtes qui ne vont pas se laisser compter par un tel sapajou. Au moins voir leur tronche quand elles ont appris la nouvelle m'aura consolée et fait sourire.
Quoi, je suis une ordure ? Oui, une ordure amère. Penser qu'un zyg de 26 piges puisse mieux connaître l'activité de ce putain de service et avoir mon niveau de compétence que tous les autres était à la fois extrêmement avantageux pour mes responsables (pour ce que je leur coûtais niveau salarial) et impensable (puisque tout espoir de promotion ou du moins de reconnaissance effective de ce que je faisais m'était refusé, bien que, bien entendu, j'étais un pilier du service et le Groupe comptait sur moi). Et, le pire, c'est que c'est aussi impensable à l'extérieur, lors des recrutements que j'ai essayé de suivre. Trop jeune pour ce que je peux espérer maintenant. Être adjoint ! À 26 ans ! Sans être X ! Allons, soyons sérieux, vous ne voulez pas plutôt être sous-fifre dans cette équipe ? Ah ? Vous n'étiez pas sous-fifre ? Allons, il faut penser projet professionnel.
J'espère au moins que le choix que j'ai fait est le bon, et que mon nouvel employeur saura me donner un peu plus d'envergure. Sinon je sens que je vais devenir un mec aigri. Et les mecs aigris dont les dents rayent le parquet, c'est chiant.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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