04/03/2006XCIII. - "Souvenez-vous, avant tout, que la vie est un épanouissement de chaque instant, non pas un problème à résoudre."Mon cher J***,
Voilà la fin de ma seconde semaine de vacances. Akécourage il m'a fallu pour ne pas retourner de suite au boulot. Comme vaguement annoncé, crois-je, j'ai d'abord commencé par une excursion auprès des pénates familiales, lesquelles pour l'occasion s'étaient exilées dans le sud toulonnais. Ce qui m'a valu des rhumes et autres irritations des yeux magnifiques : vive le pollen, et les acariens méditerranéens.
Tout le problème d'un séjour auprès de la Très-Sainte Famille étant de lui faire comprendre que si on est en vacances, c'est pour se reposer, là j'avoue que j'ai lamentablement échoué. Pas moyen de s'offrir des nuits de 12h, ni de petites siestes en gruge. À peine je me couchais sur un bout de matelas qu'hop-là il fallait partir, aller en excursion pour admirer un bout d'abbaye transformé en hôtel dans lequel on n'a pas le droit d'entrer (Dieu merci, j'ai échappé au musée du tire-bouchon..., si, ça existe). Sans compter que ma soeur trouvant que j'ai une respiration parfois un peu... bruyante la nuit, j'ai dû m'exiler dès la première nuit sur le clic-clac du salon, clic-clac qui me valait d'attendre patiemment la fin du petit feuilleton sympa sur la 3 pour pouvoir y accéder. Ô joie.
Je suis un brin cruel, tout de même... Mais il faut reconnaître que plus de quatre jours avec la famille, je sais plus faire, moi.
Bref, après tout ça, retour à Bruxelles, où moi et ma nouvelle barbe toute fraîche furent accueillis pas mon zhomm et ma nouvelle belle-coloc (un squat de Saint-Etienne qui est venu se ressourcer en Gelbique : la Belgerie, terre d'accueil et de repos, terre d'exil et de tranquillité, mais bon, Hugo étant passé déjà par là, je vais pas me mettre à aligner des alexandrins là où il l'a fait bien mieux que moi). Petit programme de la semaine :
i. Samedi : découverte de la belle-coloc, cuisine diverse, pendaison de crémaillère (surtout, ne rien poser sur le piano...). Pas facile, facile, quand on s'est levé avant six heures du mat et qu'on a passé sa journée dans le train, mais bon, les potes à Chiri sont vraiment des personnes charmantes, et parler avec eux se fait très facilement (ce qui n'est pas toujours donné, crois-en ma looooooooongue expérience).
ii. Dimanche : farniente (toute supposition à caractère crapuleux serait fausse, comment veux-tu qu'on crapule quoi que ce soit avec une belle-coloc vautrée sur le matelas dans le salon à côté du piano, hein, hein, hein?), énaurme brèquefeuste puis balade à Bruxelles-Capitale (la Place Centrale, le Manneken-Pis, la Cathédrale...). On a atterri dans un des nombreux bars de Grote Markt, à taper la converse avec de vieux pépés qui sortaient la maman de 94 ans... tous trois en train de siroter leur bouteille d'Orval. Entre parenthèse, je trouve absolument miraculeuse cette place qui est laissée aux vieux en Gelberie : ils sortent, ils se bougent, on en voit plein dans les bars, ils sont dynamiques, ouverts, ça donne plus guère envie de retourner en France où le troisième âge est une chose honteuse qui a surtout aucun intérêt à sortir de chez lui.
iii. Lundi : farniente, glande devant l'ordinateur à tapoter pour le bonheur futur de l'humanité (Chiri travaille tout l'aprèm au bar...) puis découverte des joies de la gastronomie rapide belge (la mitraillette : une demi-flûte, avec dedans deux sortes de steacks à 2% de viande, plein d'oignons frits, salade, tomate, le tout arrosé de mayonnaise, et puis dessus on empile de nouveau des frites belges et de la mayonnaise, il faut parvenir à enfiler ce sandwich) et quelques courses - j'ai trouvé un bouquiniste pas cher que c'est une merveille par rapport aux prix parisiens.
iv. Mardi : farniente, reglande devant le nordi (parce que Chiri ce matin encore est parti à 11h pour aller souffrir derrière son bar jusqu'à 19h), puis excursion à la collégiale Sint-Guido (c'est en banlieue, c'est là où habitait Erasme, et pas loin de l'appart du Chiri, ce qui me vaut de me paumer direct dans la fraîche banlieue bruxelloise, où pas un panneau routier n'erre esseulé au coin des rues) puis sur la colline du Couldenberg : palais du Roi, le Mammouth, à pieds jusqu'au parc du Cinquantenaire où une tempête de neige me tombe dessus - il fait entre zéro et moins cinq ici - et c'est la deuxième depuis lundi. À peine le courage d'admirer le quartier européen, fais trop froid, je trace mon chemin à travers le Parc royal et me réfugie dans le café du Chiri pour tenter de réchauffer mes doigts, qui tombent par terre, gelés.
v. Mercredi : farniente, popotte pendant que mon zhomm fait son piano, et expédition au Musée Royal des Beaux-Arts de Gelbique avec le Chiri. On tombe en arrêt devant le Bosch, on arrive tout juste aux Brueghel qu'on nous vire déjà (ces fous de Gelbes ferment leurs sumées à 17h!!!!) : on a à peine entr'aperçu les Metsys, et pour les Franz Hals, faut se brosser.
vi. Jeudi : pareil, parce que le musée est grand et qu'il faut bien s'instruire. Ce qui permet de voir les David, les Dali, les Matisse, et de se payer un grand délire délicieux devant les Brueghel. On revient lestés de gauffre et de posters que je me demande comment je vais ramener les miens jusqu'à Paris. Et du coup, plutôt que de partir le soir, je prolonge mon squatt bruxellois jusqu'à dimanche.
vii. Vendredi : glandouille... L'un fait son piano, l'autre bouquine, tapote au nordi, fait un vague essai de popotte, et pis après la soirée se passe avec la belle-coloc et une de ses amies avec un poulet korma. Aux fourneaux : le Chiri. À la backroom euh à la vaisselle-découpe-assistance admirative : Bad. Repas gargantuesque.
Voignà. Chiri est retourné derrière son comptoir alors que je m'éveillai tout juste, j'ai trouvé le petit déj' tout préparé avec un gnoli mot (rhhhhhhhooooooooo), je suis même pas encore lavé et je me pavane dans son peignoir. Qui a dit qu'être heureux était impossible ?
Je t'embrasse, en attendant de tes nouvelles,
Bad.  |
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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