03/03/2006

03/03/06 - 16:54

XCII. - Contes Modernes (4) : L’Hiver d’Irène


La cafetière Bialetti commençait de trembloter, et dehors la brume ne s’était pas levée. Irène laissa retomber le rideau de dentelles en soupirant. Quel froid, même pour un mois de février. De la neige, oh, ça, ça n’était pas étrange, même dans cette partie-ci du pays. Mais ce froid. Elle le sentait de derrière ses vitres, où elle s’emmitouflait en attendant que quelque chose se passe. La Bialetti se mit à hoqueter, puis à siffler : le café était monté.

Irène l’ôta du poêle, le traîna jusqu’à la nappe cirée, et remplit son bol. Un trait de jus, en voilà encore un que personne d’autre n’aura, fredonna-t-elle par habitude. Elle serra son châle en s’asseyant ; elle n’avait plus qu’à attendre : l’essentiel de la matinée était fini, maintenant que le café était prêt. Alors elle s’accouda, et, sirotant le café brûlant avec la circonspection de l’habitude, tranquillement elle se mit à regarder à travers la cuisine, les rideaux de dentelle, les vitres gelées et embuées, les pots sur le rebord, la courette dans la brume, jusqu’au chemin que la neige cachait.

Il faisait froid et l’on est en Provence, mais celle où il neige. Et Irène n’est ni un de ces vieux venus faire dorer leurs os sous un soleil et des impôts plus cléments, ni un de ces personnages typiques de romans du terroir. Irène était là, un point c’est tout. Ni son cousin quand son mari qu’était mort, ni les vagues escadrons militaires de la dernière n’avaient pu faire bouger Irène. E tant qu’elle aurait son café, bon Dieu, elle ne bougerait pas. L’hiver passerait que de toute manière il y aurait toujours quelque chose à voir à travers l’interminable espace, de la toile cirée au chemin – et, lorsqu’il faisait beau, derrière le revers de la côte, les escarpements de Val Follion.

Irène en était à la moitié de son bol, lorsque, comme d’habitude, elle voulut l’allonger à la dernière mode. Et, comme d’habitude, c’est à ce moment que le chat la griffa (un peu plus fort) lorsqu’elle tendit la main vers la bouteille de doucette. Une gouttelette ne faisait jamais de mal, et même que ça faisait du bien au cœur. Saloperie, maugréa-t-elle, mais le chat, qu’avait le même âge que la bouteille, ne se l’entendait plus dire. Son devoir quotidien fait, il retourna dans sa caisse de sciure, à côté du fourneau.

***


La cafetière Bialetti, immuable, glougloutait, comme chaque matin. Irène tira le rideau de dentelle, et lança un œil soupçonneux vers le chemin. Toujours cette foutue neige, toujours ce foutu froid. Elle essaya un instant de tirer l’espagnolette pour casser la glace sur les vitres, mais le café fut plus rapide. Plus tard. Plus tard, plus tard, plus tard : moui, on disait toujours ça, et puis voilà, les habitudes et la crasse s’installaient confortablement, comme le givre sur une vitre. Elle mit de l’eau à chauffer sur le poêle. Le café, le café, le café.

Rien de rien, décidément. Ce n’était pas ce faignant de facteur, celui qu’on leur avait ramené de la guerre, qui viendrait l’occuper aujourd’hui, avec la neige. Irène avait tenté de s’aventurer la veille sur le chemin, mais trop gelé, trop dangereux.

Ce midi, pensa-t-elle, ce sera de l’aillet et une omelette. Tant de neige, ça vaut bien un petit remontant. Elle réussit à esquiver le chat aujourd’hui. Ca la fit sourire. Pour le coup, je mettrai aussi des lardons.

Elle finit son café, toujours accoudée à la toile cirée, en regardant tout ce flou de brumes, de buées, de neige et de glace qui la menait jusqu’au chemin.

***


Elle jeta un regard, rapidement. Pas la peine de soulever. Bon Dieu, toujours cette neige. Et ce froid. Il faudra aller jusqu’à l’appentis, mais il faisait si froid. Et la glace ! Meilleur moyen pour se casser la margoulette.

Irène serra son châle. Oui, voilà le café qui monte. Oui, oui. Mais le soleil ?

Depuis quelques temps, sans y prêter vraiment attention encore, elle avait rajouté un geste supplémentaire, qu’elle fit donc ce matin. Une fois l’état du chemin vérifié, elle alla vers l’éphéméride, près des manteaux. Le chien, vautré dans une herbe d’un vert irréel, proclamait qu’on était bien le 24 avril.

Elle retourna vers le fourneau, remplit le bol bleu roi jusqu’au trait noir, le porta à sa table, et s’assit, les mains dans son giron.

Plus tard, dans un moment d’inquiétude, elle se rappellera qu’elle l’avait bu froid, son café.

***


L’hiver s’était installé, et ne partait plus. On était le 3 juin, mais qu’importe. Irène savait, avec lassitude, ou peut-être avec le refus d’une certaine terreur, qu’il y aurait toujours de la neige. Elle était là, derrière le rideau de dentelle. Pas un iota de moins, pas une once de plus : inchangée – contrairement à la doucette, que le régime hivernal avait sacrément fait maigrir. Cette glace ! Irène ne pouvait lâcher le rideau. Elle en frottait la vitre pour vérifier que ce n’était pas de la buée. Non. C’était toujours la même neige, toujours aussi pure, malgré tout les traces de pas qu’Irène y avait fait depuis des mois. Toujours de la neige, sur les pots, dans la cour, sur le chemin, jusqu’au revers. Et même pas salie, pensa-t-elle.

Irène eut mal au ventre. Elle en pleura.

Le lendemain, le chat était mort, comme étouffé par la sciure de son bac.

***


De la fenêtre tombait une lumière blanche, perlée de gris. Peut-être étaient-ce les nuages qui glissaient besogneusement dans le ciel, derrière Val Follion. Irène n’en avait cure. Voilà trois jours que la Bialetti tremblotait sur le fourneau, et, ce matin, le café avait fini de s’évaporer. L’odeur du moût brûlé était aussi partie. Irène, accoudée à la table devant un bol vide, regardait derrière la fenêtre prise par le givre l’hiver immuable. Le chat avait fini posé contre la porte, dehors : il faisait trop froid pour lui creuser seulement un trou.

Il y avait eu quelque chose d’au-delà de toute certitude, au-delà même de toutes les sûretés génétiques auxquelles l’homme s’est progressivement habitué, qui ne marchait plus. Irène ne savait trop guère ce que c’était que tout ce bazar de mots savants, et, de toute manière, la vieille dame pensait à autre chose. Ce n’était même pas se demander pourquoi l’hiver était toujours là. Irène pensait, sans cesse, depuis trois jours, à cette lumière qui tombait de la vitre, et qui l’empêchait même de voir par-delà la cour, jusqu’au chemin.

***


Nous sommes le 15 juillet, et voici quelques jours qu’Irène est sur sa chaise. Elle ne s’est levée que quelques fois, pour boire à la jarre. L’hiver cinglant, l’hiver intangible fait toujours tomber de la fenêtre cette lumière crue de gris et de blanc. Un des rideaux s’est tordu bizarrement, et le gel l’a collé à la fenêtre.

Irène ne parle pas, ne cille pas. Enfin, si, elle marmonne quelque chose. Ce n’est vraiment qu’en approchant, tout à côté de ses lèvres tirées par la soif, qu’on porurait vaguement entendre quelque chose : « … aux cieux que votre nom soit… ce n’est pas l’hiver qui est… et Jésus le fruit de vos entrailles… normal ça se déglingue mais… pauvres pécheurs ave verum… autre chose… ».

Nous aurions pu écouter plus longtemps, mais un bruit sec se fait : un des carreaux, poussé par le gel, a cassé, faisant tomber quelques morceaux de verre sur les tommettes. Irène sursaute. Elle regarde autour d’elle, puis ses mains entre ses cuisses. Elles sont humides ; elle a fait sous elle.

Irène se lève, s’essuie les mains au tablier, tire la blouse. Elle va prendre le balai, pour nettoyer le verre. Mais elle s’arrête : elle vient de se cogner à la table. Elle maugrée, se reprend et s’empare de la bouteille de doucette, pour la remettre à sa place, à côté du bol. Et c’est là qu’elle tremble.

La bouteille est pleine.

Autre chose ! Autre chose ! Autre chose !

Elle a mal au ventre. Elle se tord. Autre chose ! Autre chose ! Mais quoi, bon Dieu ! Autre chose !

Un second bruit, plus mat : c’est le balai qui tombé à plat. Irène se cramponne au rebord de la table. Autre chose !

Que faire – il faut bien vérifier. Il n’y a plus que ça à faire. Elle va vers le bahut. Elle ouvre les portes. La jatte est pleine d’œufs. Vingt-quatre, comme ceux qu’elle avait achetés au marchand la dernière fois. Vingt-quatre, immuablement, comme tous ces matins d’hiver où elle n’a jamais quitté la maison.

Ici, Irène pourrait se rappeler qu’elle a fait des courses ce matin. Mais elle sait bien que non. Elle pourrait se dire qu’elle devient folle, ou va le devenir tout de bon, mais après tout ce n’est pas de sa faute. D’autant plus qu’elle n’a pas le temps. Car la lumière qui tombait de la fenêtre a changé subtilement. Si peu, pas grand’chose, à peine un peu plus de gros : cela suffit pour qu’Irène le voit, elle qui a passé des jours à la regarder, cette foutue fenêtre pleine d’hiver.

Et, par le carreau cassé, le chat mort avançait sa gueule pleine de sciure, la regardant fixement. Il poussa d’une patte un morceau de verre, qui tomba en cliquetant. Cela fait cling, cling, certainement, ce genre de verre fin qui tombe. Sauf que le chat miaula. Il miaula un cri d’une rancœur pathétique, un cri plein de pitié et de haine, un cri plein de contradictions mais en tout cas absolument glacial.

De toute manière, Irène tire déjà sur la poignée, et claque la porte contre le mur. Et la vieille femme courut, courut, courut dans cour, sur le chemin, vers le revers, dans la neige de l’immuable hiver.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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