28/02/2006Nonante. - Feuilleton Universel : (1) et (2) - Introduction et Réception de la lettre.
Mon amie, remettez de quoi nous chauffer, je vous prie. Savez-vous, je suis toujours étonné par l'immensité qui sépare ce poêle ridicule de la chaleur qu'il produit. Votre charbon, jeune homme, est ce qui sépare votre jeunesse de la mienne. Vous avez sa chaleur, et ses poussières, qui noient ces cieux que je voyais bleus et légers. Nous avions eu notre siècle, et nous l'avons appelé Lumières. Vous avez désormais la chaleur, le confort des tentures qui ont remplacé les boiseries trop lentes à sculpter, ces fauteuils si profonds qui soutiennent la dentelle de ma peau et les aiguilles de mes os.
Comme c'est ridicule, de vieillir. Surtout maintenant. Ma vie a côtoyé les funérailles de l'Ancien Temps, et je ne vois guère advenir le vôtre. Mais je vous vois sourire. Il est vrai que la curiosité est un des nombreux péchés de ces générations d’hommes qui ont perdu dans les longues cavalcades du siècle passé leurs perruques et leurs espoirs, pour devenir ce que vous êtes : sûrs, certains, pleins d’évidence. Quant à nous, nous avions parlé dans des salons brillants, et nous rêvions la fin d’une misère que nous ne pouvions connaître. Et c’est elle qui nous tapé sur la nuque, lorsque notre chevauchée d’idéaux s’est brisée contre la muraille du nouveau siècle.
Et dire que vous rêvez de ce qui est révolu, Monsieur. Ce n’était rien, ces Lumières-là, pourtant, sinon le désastre de la pensée pour l’extase de la phrase. La phrase, le mot : c’était en fait nos véritables idéaux. La liberté, la science, ce seau de sujets que l’on a déversé à flots réguliers sur le parquet de l’Europe comme des vérités qui nettoieraient les derniers brimborions de l’obscurantisme, n’étaient que le support facile de l’essentiel. Ils n’avaient de fait aucune importance. Les Lumières ! Nous aurions pu parler de la merde avec autant de justesse, mais la merde n’était pas bienséante. Alors nous parlions de l’homme. Support tout de muscle et d’âme. Et voyez ce qu’il en reste ! Moi. Un vieillard dans un fauteuil ! Même M. de Chateaubriand a eu la grâce de mourir, et je reste encore. Je suis le dernier élément dans le cercueil somptueux où gît fut un temps la vieille Europe – il est vide, maintenant, mais il est beau. Vide, si ce n’est de moi. Ce doit être une affaire de faute, certes. Chaque os qui cloue cette chair est là pour lui rappeler qu’elle a cédé, et assisté à l’une des fêtes du Comte.
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En y songeant désormais, il est vrai que ces bals semblaient avoir de tout temps existé. De vieux barbons, aux perruques datant d’un autre âge, me prenaient parfois par le bouton du gilet, et m’en touchaient un mot. Ils avaient pu être maréchaux, ducs, princes, tout ce que l’Europe avait traîné durant le siècle de gloires militaires et de vaillants bretteurs de Cour qui venaient s’échouer sur les rivages du Royaume pour y vendre leurs souvenirs et refaire les batailles perdues. Il y avait aussi d’anciens explorateurs de terres lointaines, ceux que le simple mot d’Amériques rendaient souverains dans les salons, et ceux qui avaient étudiés des mœurs étrangères le temps d’un voyage où ils n’avaient fait que passer de nos antichambres à celles d’autres palais. Sans compter ceux qui s’étaient découpés un nouveau marquisat dans les tentures d’une antichambre, les silencieux et les sots, les bègues et les déjà atteints par la gangrène, ceux qui s’usaient la culotte à force d’y pisser, ceux qui ne se mouvaient que sur un fauteuil, portés par leurs gens. Tous, un moment où l’autre, m’en avaient parlé comme d’un des plus grands secrets qui ne confiait qu’au recoin d’une fenêtre. Et dans leurs yeux brillaient ce simple orgueil que donne la gloire la plus grande. Il se peut que la tradition de grandes soirées, magnifiques et superbes, étaient une tradition depuis des générations de San Germano.
Mais voilà que je suis vieux et grabataire, et que je puis dire : oui, je me souviens bien des soirées du Comte. Du moins, de celle à laquelle j'ai participé. Une ! Quelle pitié. Mais tous ceux qui vous en parlaient, qui se vantaient d’avoir connu les bals de San Germano, ceux qui vous détaillaient avec une légère moue délicieuse tout le harnachement comme s’ils y avaient mené souvent, n’avaient fait qu’y cavaler plein d’empressement la seule fois, l’unique fois où ils y étaient conviés. N’y avoir jamais été, c’était la suprême honte et le secret espoir à la fois. Y avoir été, c’était le regret de n’y plus retourner.
Ces soirées… C'était, il y a longtemps, très longtemps, des réussites qui relevaient du diabolique, savez-vous. Je ne pense pas qu'on puisse dire que ce vous appelez désormais la débauche s'y étalait, non. Il y avait quelque chose de plus profond, de plus inquiétant en somme : vos délurées, vos excès, vos danses et vos cris, ce n'était pas ce qui intéressait San Germano. Pas plus cette petite chose des libertins de l'esprit, qui conchiaient le Seigneur comme on va à la garde-robe, par habitude et envie pressante.
Je n’en disconviens pas : j’en fus, de ces petits-ci, car j'étais ce qu'on appelle jeune, alors. Je n'avais peut-être pas plus de seize ou dix-sept ans : c'est votre enfance, nous étions déjà des soldats qui servaient le Roi. Telle était notre raison d’exister, bien au-delà de tous les lambris, de tous les ors et de toutes les soirées qui fascinent tant les présidents de parlement et les huissiers à mortier. L'époque comme maintenant aimait le sang, et l'on portait encore plus de dentelles grâce aux coups des balles et des baïonnettes. Le moindre de nos gestes, si gracieux, si étudiés, si élégants et civils, étaient remplis de la violence contenue ; la basque où nous prenions notre tabatière pour la montrer était très proche de notre épée. Nous cherchions la gloire, nous ne voulions qu’elle, et nous n’espérions que par elle. Les exquis délices de la Cour n’étaient qu’un moyen, la guerre un autre, à peine plus sûr.
Aussi, être invité à l'une des folies du Comte était-il un honneur, un honneur secret. Pour moi encore plus, bien sûr.
Ce qui fit que je m'y trouvais, cela est inutile que je vous en parle. Peut-être étais-je déjà fort poussé dans la débauche, et l'innocence qui devait malgré tout rester dans mes pitreries avait-elle éveillée l'intérêt du Comte. L'excès de sa soirée ne pouvait qu'en être poussé plus loin, certainement, tout comme une batiste tachée de vins rehausse l'éclat des brocards les plus exagérés. Je vous dirai que j'avais payé, et mon corps avec.
Au reste, chaque convive n'était là que par la volonté du maître des lieux. Dans un univers aussi restreint que cette ville le Comte avait le don de trouver des individus qui ne se connaissaient pas l'un l'autre et que rien n'aurait pu amener à se rencontrer, jusque dans les salons, si San Germano ne les avait pas conviés. Quant à ceux qui avaient pu se fréquenter ou qui se connaissaient de réputation, rien n'aurait pu les amener à songer que tel autre pût être invité. Car tout était fait pour que le secret de l'invitation fût préservé – jusqu'à la date, qui n'était connue qu'au dernier moment.
Ce secret cependant n’était pas suffisamment poussé pour que je ne sentisse pas dans le geste de mon père, lorsqu’il me tendit la missive aux armes de San Germano, je ne sais quoi comme un rictus de fierté amère. Lui n’avait jamais reçu ce genre de courrier ; et son fils, qui n’était qu’un être déjà perdu, en avait une ! « Vous avez une lettre. » furent tous ses mots. Et il quitta la grand’salle, ayant manqué se cogner à l’un des atlantes de la cheminée. Il vieillissait, et moi je me mettais désormais à le mépriser. Quelle pitié que la jeunesse.
J'ignore pourquoi, mais lorsque j'ouvris la lettre je ressenti une certaine absence. Quelque chose comme un léger serrement au ventre, ce que l'on a lorsqu'un instant essentiel de notre existence arrive, tant par appréhension, lâcheté qu'ambition et joie mêlées. Ce n'était qu'une banale invitation, en français, avec des armoiries relativement simples et les conventions d'usage. Mais voilà. Moi aussi, j’irai à l’une des soirées de San Germano !
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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