10/02/2006

10/02/06 - 22:13

LXXVI. - Les petites douceurs qui font plaisir

- Savoir au moment où j'entre dans mon appartement que je pourrais ôter le costume, et rester plusieurs minutes dans la salle de bain, à m'inonder de l'eau brûlante de la douche, et sentir à mes pieds les gros bouillons de la mousse et de liquide tenter avec peine de s'échapper par la bonde.

- Tirer le tiroir du réfrigérateur pour y trouver, tout au fond, deux dernières canettes de Perrier qui me feront toute la soirée devant l'écran.

- Trouver tous les mardis (quand la Poste fait son boulot) la lettre que Maman m'a envoyé lundi, et ce, depuis bientôt six ans. Ce qui fait déjà plus de six cent pages.

- En repassant, me mettre brusquement à repenser à une histoire, une petite scène d'un livre. Ce soir, c'était deux passages de Noé, de Giono.

- À propos de livre, quand je n'ai plus rien à lire, cette longue interrogation devant mon mur pour hésiter entre plusieurs tomes, et piocher, enfin, un livre tout écorné pour le redécouvrir avec plus de plaisir encore. Le pire est que, le plaisir augmentant avec la relecture, j'en viens rien que pour celui-là, à me coucher plus tôt et éteindre plus tard. La petite culpabilité qui accompagne une relecture, plutôt que découvrir des univers inconnus dans des bouquins qu'il FAUT lire.

- Prendre dans un pot de Nutella toute une cuiller de crème, et pouvoir la lécher pour finalement l'enfourner et mâcher à grandes dents.

- À la fin d'un repas un peu trop arrosé, me dire que je suis chez moi, et que je n'aurai pas, moi, à prendre le métro, ni à sortir dans le froid.

- Pouvoir me caler dans le canapé et regarder par la fenêtre, les mains sous les cuisses, pendant que le café monte dans la Bialetti.

- Aller chez quelqu'un qui n'habite pas trop loin du métro. Ce n'est pas toujours agréable, sinon, de marcher dans la rue, en slalomant dans la foule.

- Trouver une formulation mathématique et en plus solvable à un problème chiant et pratique, en général relevant du boulot.

- Traverser la Seine sur le Pont des Arts et sentir le bois résonner. Ce qui est encore mieux, c'est quand c'est en direction de Saint-Germain : c'est soit que je vais rentrer chez moi et me faire un thé, soit que je vais aller au pub, et boire de la Chimay.

- Pouvoir, le dimanche matin, me lever vers 10h, siroter un thé brûlant debout devant l'évier en piochant dans une boîte de Sprits, puis me recoucher pour allonger des bédés et en fin de compte me réveiller de nouveau bien après midi, sous une couette toute chaude.

- Le ouiquennede toujours, après le déjeuner, rallonger le café d'un trait de cognac.

- Vaciller en marchant sur des têtes de chat ou de gros pavés.

- Voir dans l'enfilade des rues un matin de climat lyonnais : il fait très froid et très sec, et le soleil fait des traînées roses et jaunes dans le ciel de Paris.

- Attendre en grelottant sur un quai de la Gare du Nord, en me serrant avec les autres autour des pylônes calorifères. Le plaisir est même plus grand que celui de me coller à une bassine de braises en sirotant du vin chaud, parce qu'en plus on attend quelqu'un, et qu'il ne va pas tarder.

commentaires

11/02/06 - 00:55

Ah, ces petits bonheurs qui nous saissisent et dont on guette le retour... que c'est plaisant à lire et à imaginer. (quoique le climat lyonnais... en général quand il fait froid et sec, cela pue aussi grace à la chimie florissante des bords du Rhône)

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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