10/01/2006

10/01/06 - 19:43

XLIII. - Contes Modernes (2) : La Cravate

C'était une grande et belle journée, peut-être était-ce pour cela qu'elle s'était mise à retrouver bien des choses dans l'armoire de la chambre. Le soleil montait lentement le long des vitres de l'immeuble d'en face, et les reflets frappaient le mur au-dessus du lit d'un grand carré de lumière jaune. Les portes de bois étaient plus blondes encore. Leur patine semblait douce, lustrée au chiffon - elle l'avait passé la veille, une fois que la cire avait pénétré.

L'odeur d'encaustique était bonne. Agréable. C'était dommage pourtant toutes ces poussières qui flottaient dans la lumière, elles laissaient de minuscules ombres passagères sur les battants. Bah. C'était une belle journée, et elle avait ouvert les portes.

L'armoire datait du tout début de leur mariage. C'était de celles qu'on offrait parce qu'elles étaient solides et que donc on les trouvait belles. Il y avait un peu de volutes, jusque ce qu'il faut, une petite corniche en haut, mais rien que du respectable. Surtout pas de ces horribles angelots joufflus au popotin masqué de tiges de fleurs. Il n'y avait même pas de miroir sur la porte centrale. La psychée était venue bien après se poser juste à côté du valet de chambre hérité de l'oncle. Mais elle n'avait jamais vraiment servi, juste à poser une veste en vitesse quand elle avait la flemme de la mettre sur un cintre - ou un morceau de châle, qui glissait vite du bois poli par terre.

Il y avait à gauche de petites étagères qu'ils s'étaient partagées depuis longtemps, tant par lassitude que habitude. Chacun avait la sienne. Celle qui avait posé le plus de problèmes était celle du milieu. Depuis longtemps y traînaient ses chaussettes à lui, à côté sa boîte à bijoux, encore à côté leurs gants d'hiver sagement empilés, ses mouchoirs à elle et des vieux caleçons dont il ne savait plus que faire sans vouloir les jeter. Parfois il en faisait des chiffons pour le bricolage.

Au fond, il y avait un vieux canard de porcelaine qui avait atterri là sans qu'ils aient le courage de mieux le ranger ou de s'en débarasser. Surtout qu'il avait contenu quelques dents en or, des bouts de papier jaunis autour de cheveux, et, va savoir pourquoi, toujours cette chevalière en argent à fleur de lys incongrue, qui devait venir de son père, mais, franchement, elle ne la lui voyait vraiment pas.

À droite trônaient ses costumes - ses robes à elle avaient droit à tout le placard dans le couloir, c'était plus simple pour tout le monde, hein.

Le soleil avait bougé - le voisin d'en face avait ouvert sa fenêtre, et le reflet s'était brusquement porté sur les rangées de vestes pressées les unes contre les autres. Les manches dessinaient de petits arcs terminés par les rangées de bouton. L'une d'entre elle était tordue, comme s'il avait rangé sa veste en vitesse, sans faire attention. D'ailleurs, la manche droite était pliée et pointait entre le dos de la veste de devant et le drap. Il fallait toujours qu'elle repasse, ce n'était pas croyable. Ça en devenait même énervant, à la fin. Elle glissa la main entre les deux costumes pour rétablir de l'ordre, et éviter que ça se froisse. Puis elle tapota, d'un geste inutile, la rangée des manches. Les tissus étaient frais.

Elle regarda juste à côté les brillances des costumes d'hiver, réfugiés dans les protections en plastique du pressing. Lorsqu'elle les poussa un peu pour prendre le cintre à cravates, un des plastiques se colla à son bras, laissant un souffle chaud.

Allons donc, qu'est-ce qu'il pouvait bien mettre comme cravate pour cette belle journée ? C'était un choix important. Il ne fallait pas qu'il fasse mauvais genre, surtout aujourd'hui, vu l'occasion. Dire que tu ne sais jamais bien accorder tes cravates avec tes chemises...

Surtout pas celle-là. Tu la portes toujours avec le costume gris perle, d'accord, mais vraiment elle trouvait qu'elle n'allait pas. Elle faisait trop vieille. Toutes ces rayures... Elles en étaient même usées, sur les bords, à force de la porter. À se demander comment tu peux encore avoir ce genre de chose, franchement. C'est une honte. Allez, hop, direction la poubelle. Celle-là, oui, mais elle ne fait pas assez gaie. Et puis regarde, ses rayures ne vont pas exactement avec la nuance de ton costume.

Tout en bas du cintre, cachée sous l'amoncellement de soies, il y avait une cravate dont elle ne se rappelait pas. Il ne l'avait jamais portée. Elle était d'une nuance bleutée, et ce n'était qu'avec un certain chatoiement de la lumière qu'on voyait se dessiner dans la soie de fines fleurs ouvertes.

Ah oui c'était celle que tu t'étais offerte, tu te souviens, chez un grand couturier. Tu m'avais fait une scène pour te l'offrir. C'était une fortune. C'est toujours une fortune. Tu ne l'as jamais mise - tu ne voulais pas la gâcher. Tu voulais la garder pour une occasion, pour faire impression. Elle lissa du doigt le devant, pour chasser la fine couche de poussière qui s'y était glissée. Puis tapota du revers de l'index, satisfaite. C'est vrai qu'elle était belle. Dire que pour mes vêtements on a toujours fait au plus simples, hein. Ça, c'est autre chose.

Allons, elle t'ira bien dans le cercueil, maintenant que tu me fiches la paix.

commentaires

12/01/06 - 10:41

Avec un noeud Windsor, c'est plus chic.

12/01/06 - 22:04

Parce que tu en connais d'autres ??? De mettables ???

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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