05/01/2006XXXIX. - Contes Modernes (1) : Un métro propreLes travaux avaient duré longtemps. À chaque fois qu'on les croyait achevés, des essais avaient été réalisés, pour déceler une nouvelle chose qui pouvait être améliorée. La modernité des techniques employés, la nouveauté même de la destination de toute cette technologie exigeaient la plus grande prudence avant de mettre l'ancien chantier à la disposition du public.
Bien évidemment, comme il est d'usage dans toute histoire de ce genre, et comme il arrive lorsque tous les efforts de l'administration, des pouvoirs publics et des grands ordonnateurs des destinées des nations convergent afin de donner sens aux plus extrêmes avancées de la connaissance humaine, il y avait eu une opposition. Le projet était dangereux, la technologie mal maîtrisée. Ou elle était polluante, quand elle ne donnait pas à la machine un statut poussé trop près des frontières de l'intelligence pour que des questions de responsabilité, d'éthique et de modification de la pensée même que l'homme devait avoir sur soi et sur le monde ne se pussent pas poser.
Au plus fort de la crise, lorsque des pétitions circulaient sous le manteau, les radios les plus indépendantes programmèrent un débat, où toute l'intelligentsia parisienne put intervenir, et vendre ses derniers ouvrages. Le journal télévisé de la chaîne d'Etat programma un reportage de fond et de quatre minutes sur le sujet, avant la rubrique sportive. On manifesta un peu, et les transports en commun se trouvèrent bloqués durant sept jours ouvrés, ce qui permit à la capitale de connaître sa traditionnelle asphyxie d'automne.
Cependant, moins qu'une modernité ou un intérêt quelconque qui pût s'avérer convaincant et araser les dernières oppositions, ce furent plus la longueur des travaux, l'extinction par le temps des générations récalcitrantes et la coutumière lassitude face à un sujet déjà ancien tout juste bon pour les rétrospectives qui permirent le consensus et l'achèvement de l'ouvrage.
Lors de l'ouverture au public, aucun politique ne vint orner d'un discours tout usé de grandeurs, de comparaisons et de références la nouvelle mécanique. Aucun ponte de l'administration ne la visita, et le Président de la République ne la présenta pas à un hôte de marque. Il n'y eut que le Journal Officiel pour indiquer d'un entrefilet l'achèvement, et un hebdomadaire satirique qui faisait de l'opposition sardonique par habitude pour râler sur une demi-colonne.
On était dans une époque moderne et responsable, on se contenta donc de placer aux points stratégiques des couloirs des jeunes, employés pour une durée de six mois, là où les usagers pouvaient être le plus perturbés dans leurs habitudes, afin qu'ils fussent rassurés et que des automatismes s'installassent. Il avait bien fallu, après tout, quelques semaines d'adaptation pour que le grand tapis du Montparnasse, qui roulait à neuf kilomètres-heure, fût accepté et emprunté sans réticence ni accident. Par ailleurs, dans les stations centrales, des centres de soutien psychologique s'installèrent pour répondre aux questions des plus âgés et orienter les remarques et les desidera vers les poubelles compétentes.
Pourtant cet ouvrage n'avait pas été un simple chantier: c'était une révolution dans le transport urbain, dont la méconnaissance n'était que le résultat d'une acclimatation certaine aux apports continus de la technologie de cette époque. Il ne se passait pas d'année, pas de semestre, sans que les dernières merveilles de l'informatique n'envahissent le marché et renvoient aux déchetteries de l'Histoire les écrans plats qui avaient fait la mode et le chiffre d'affaire d'un hiver. Ce n'était donc pas la miniaturisation élargie au niveau de tout le réseau de transport métropolitain qui allait faire que le citoyen pressé s'interrogeât un instant.
Il faut avouer que les concepteurs avaient fait pour que toute la mécanique de ce chef-d'oeuvre passât inaperçue. Tout juste un usager marchant au ralenti, et il n'y en avait guère, aurait-il pu remarquer le long des couloirs du métro et entre les interstices des carrelages de faïence qui tapissaient les voûtes des stations les multiples orifices d'où pouvait surgir à tout instant l'immense population des nettoyeurs. Dès qu'un papier gras tombait d'un emballage de barre chocolatée, qu'une goutte de sueur ou d'infiltration s'étalait sur le linoléum, la modification des ondes thermiques et de la qualité olfactive moyenne de l'air alertait les capteurs tapis dans les sols et les murs.
Leurs messages étaient recensés par des puces, et comparés par approches statistiques et probabilistes aux modèles de mathématiques ondulatoires qui servaient de référence. Le moindre écart était sanctionné par l'envoi, le long des fils de silicium, d'ordres de nettoyage, qui activaient à leur tour l'Armée.
Les usagers voyaient alors se répandre le long des murs une poussière grise, qui se dirigeait sans tergiverser vers le papier coupable. C'était une Division, composée de millions d'araignées de titane, de fourmis électroniques et de bacilles aux membranes de strontium. De minuscules chenilles d'acier déchiquetaient le papier de leur mandibules, tandis que des coléoptères tout juste visibles à l'oeil nu orientaient les brindilles rongées vers les bouches d'évacuation. D'autres acariens nettoyaient enfin la surface du sol, lui rendant son poli d'origine. La propreté, ce grand chantier du dernier mandat présidentiel, qui avait été à l'origine de tous les programmes et de toutes les invectives, était enfin installée dans le métro.
L'ouvrage était fait pour durer, et être économique. En effet, si les minuscules insectes informatiques avaient été un investissement conséquent, leur résistance était telle qu'un usager pouvait par inadvertance leur marcher dessus, voire les piétiner, sans qu'ils en souffrissent. Et l'on pouvait désormais utiliser des rames étincelantes et sans odeur autres que celles émises par les diffuseurs d'ambiance.
On ne trouvait plus le long des portes ou entre les sièges ces longues canettes de bière chaude à demi vidées et toutes prêtes de se renverser. La plus simple vomissure d'ivrogne ou de femme enceinte était sucée par une à deux Divisions. On avait même raffiné ces machines en leur insérant un programme de détection d'objets précieux, ce qui permettait de les préserver de la destruction, et de les restituer à leur propriétaire légitime.
Les derniers rats ayant été exterminés, un architecte benevolens avait été jusqu'à suggérer d'employer l'immense base de données que l'Armée enrichissait quotidiennement pour repérer les responsables de la malpropreté publique et les amener à payer les amendes les plus rigoureuses prévues par la Loi. Des problèmes liés à l'emploi de données, qui était heureusement encadré par la Commission Informatique et Libertés, avaient empêché que le projet fût mené à bien.
Dans les couloirs de correspondance, des machines de plus grande taille avaient été installés. Des sortes de grands balais, couvrant toute la largeur du passage, le descendaient régulièrement à intervalles réguliers pour ôter les plus petites traces d'ordure. Extrêmement efficaces, ils s'avérèrent posséder une autre puissance, qui n'échappa pas longtemps aux responsables de station: frontières mobiles dans les couloirs, ils permettaient de canaliser les flux de voyageurs, et surtout de maîtriser la vitesse des usagers.
Les secrétaires courant sur leurs talons avec leur deux sacs à main à chaque bras trouvaient au milieu d'un couloir un balai en action qui les forçait de ralentir leur marche. Les vieux, qui avaient l'habitude exécrable de s'arrêter en plein couloir pour réfléchir ou qui, marchant au milieu, créaient des accumulations d'usagers, trouvaient derrière eux les cent mille bouches d'un balai qui les incitaient à presser le pas.
Une telle efficacité était le progrès, et le public le savait. Aussi n'y eut-il que peu de récriminations. Evidemment, il arrivait parfois qu'un cadre laissât échapper une page de son journal et n'eût pas le temps de la récupérer avant qu'une Division la ronge. Les usagers durent prendre l'habitude de ne plus poser leur mallette ou leur sacoche par terre, mais le pli fut pris plus rapidement qu'on ne le pensait.
Un soir d'été, alors que les masses d'air chaud venues du Sahara étouffaient la capitale pour la vingtième année consécutive, et tandis que des bombardiers affrétés par l'Etat récupéraient les milliers de cadavres dus à la canicule pour les enfouir dans une fosse océanique, une dispute violente s'engagea entre deux hommes dans un couloir de la station Denfert. Les usagers passaient, pressés et indifférents. Le ton monta, un couteau sortit pour rentrer dans une gorge puis un ventre. Le coupable s'enfuit, les policiers faisant leur ronde dans les paisibles quartiers des électeurs.
Le corps restait prostré, tandis que du sang poisseux qui entourait son dos commençait de monter une odeur suspecte. Il fallut trois Divisions et huit minutes pour faire disparaître ce déchet, ce qui fit baisser l'efficacité moyenne du nouvel ouvrage.
Comme prévu, l'alliance, qui était en or, et les dents, en ivoire, furent portées au Bureau des Objets Trouvés, rue des Morillons.
 |
|
"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
 |
05/01/06 - 23:24
la suiiiiiiiiiiiiiite !
philou10eme