30/11/2006

30/11/06 - 21:46

CCCXC. - En ouvrant, en jetant.



Pourquoi dès que j'ouvre ma boîte aux lettres j'ai l'impression d'être une outre à phynances qui fait baver des cohortes de vampires publicitaires ?

Ils veulent tous mon argent, me proposer des plans pas possibles, des choses inouïes, des parfums, des pantoufles, des plombiers à toute heure, des dégrèvements d'impôts et des achats d'immobilier, sans compter des points fantastiques à comptabiliser précieusement sur ma carte de fidélité.

Sauf que leur enveloppe, même à mon nom, n'a même pas l'honneur de monter chez moi, et part d'office à la poubelle.

J'ai horreur qu'on me prenne pour un con. D'autant plus qu'il y a un gros logo halte à la pub sur la boîte.

Du coup seules les factures montent... et ces vampires-là, j'ai du mal à m'en débarasser. Seuls des sacrifices de pognon les satisfont.

Sorti de ce couplet poujadiste, le plaisir du jour : il fait enfin froid ! C'est enfin l'hiver ! J'en pouvais plus de ce temps douceâtre et maladif.






La citation à la mode du jour :

"Dans la vie, seule deux choses sont certaines : la mort, et les taxes."

Et la seconde (vue sur un site) :

"Il paraît que l'alcool est déconseillé aux femmes enceintes... Pourtant, s'il n'y avait pas l'alcool, il n'y aurait pas beaucoup de femmes enceintes."

29/11/2006

29/11/06 - 23:12

CCCLXXXIX. - Sur le frigo.



Tiens, ce garçon vient de m'annoncer qu'il va certainement revoir son ex.

Trocool.

J'ai encore servi de passade affective autour d'un verre. C'est mon meilleur rôle.

Je sais l'interpréter sur tous les tons. Devant une bière. Un verre de vin. Un café. Un chocolat chaud. Une limonade. Un Perrier. Un thé. Ad nauseam.

Je pense que lorsque je rencontre quelqu'un je dois tellement puer le besoin de tendresse et d'affection que l'on s'en imprègne et qu'on a, à son tour, un retour de ce besoin. La façon la plus simple étant de se retourner vers les anciens dispensateurs de ce besoin, j'ai fait mon oeuvre, et l'on peut m'oublier.

29/11/06 - 23:02

CCCLXXXVIII. - Du compte de résultat, et des frais.



Imaginons que vous êtes partie du conseil d'administration d'une entreprise, ou que vous faites partie des inévitables pléthores de larbins qui, comme moi, participent à l'élaboration des comptes de l'entreprise qui est votre fierté, et qui vous nourrit.

Vous regardez donc les comptes de résultat de l'année. Imaginez par exemple que l'on vient de vous les apportez, imprimés sur trois feuilles, arrondis au million et dans une jolie pochette de carton vert anis comme on en trouve partout, ou que vous venez juste de les sortir, et que vous les regardez encore une fois avant de les remettre à votre chef.

Pour ceux qui sont fonctionnaires ou étudiants, un compte de résultat, c'est quand on fait plus ce qu'on a gagné, moins ce qu'on a dépensé ou ce que l'on doit pour la période écoulée. C'est comme faire ses comptes, sauf que c'est soumis à des contraintes légales et conventionnelles, c'est pour ça que ça porte un nom spécifique. De toute manière, tout en bas vous avez les pépettes que vous avez gagnées.

Et si vous êtes directeur, vous pouvez calculer directement vos stock-options. Actionnaire, votre dividende. Salarié, et si vous êtes un veinard, votre intéressement et votre participation (*).

Tout en haut, vous avez le chiffre d'affaires (CA). Ca, c'est tout bénéf. C'est du bon. C'est du gras. C'est la première et quasi unique chose sur laquelle vous allez communiquer. Plus c'est gros, plus vous êtes un homme.

Tout en bas, vous avez le résultat net (RN). Il faut que vous vous démerdiez pour que ça soit du bon et du gras. Les analystes ayant en effet fait la primaire, ils vont diviser RN par CA et obtenir un ratio, qui doit être 1/ positif, 2/ vachement élevé. Limite il serait supérieur à 100%, ce serait chic, s'il vous plaît. Votre entreprise sera cotée selon ce ratio (et selon le ratio dividende / coût de l'action).

Entre ces deux extrémités, vous avez :

i. les dépenses - dans le cas d'une compagnie d'assurance, ce sont les prestations et les variations de provisions mathématiques ;

ii. les frais (salaires, charges d'entretien et d'investissement du matériel y compris investissements, coûts liés à vos locaux et à vos frais administratifs, genre papier, ordinateurs, stylos) ;

iii. l'impôt sur les sociétés.

Si en plus vous faites partie d'un groupe, il y a les éléments de consolidation, qui sont de vraies saloperies.

Bon.

Maintenant, vous voulez augmenter votre résultat. Vous faites quoi ?

La stratégie primaire est d'augmenter le CA. De toute manière, quand on augmente le CA, on a toujours un bout qui retombe dans le résultat - enfin, faut espérer. Tout nouveau dirigeant d'entreprise vous présentera toujours une stratégie hyper innovante, qui consiste à vendre plus. À écraser la concurrence, cette radasse, sur son marché a qu'il est vachement le nôtre rien qu'à nous et qu'on veut y péter à l'aise.

L'inconvénient est que pour augmenter le CA, en général il faut vendre plus. Ca paraît logique. Il faut faire de la publicité, du démarchage, séduire le client, danser la nouba et se lécher les doigs en le regardant dans les yeux, par en-dessous. Il faut sortir un produit nouveau, en tout cas un nouvel emballage (package pour les péteux) qu'on remarque de partout, le petit gadget qui vous démarque. Genre vous taillez une pipe en plus, ou vous offrez l'os à moëlle avec le contrat d'assurance. Tout ça, ça coûte cher. Faut faire des dépenses, des investissements. Pas bon pour le résultat.

En plus, le développement de la structure de l'économie est tel dans notre système social qu'il est extrêmement difficile de rogner des parts de marché. La solution radicale est de dézinguer l'adversaire, notamment par une fusion. Une autre, lorsqu'on a un public captif, est l'entente de fait ou implicite pour augmenter les prix - on dit qu'on se conforme aux pratiques de la place, dans ces cas. C'est fréquent chez les banquiers et les assureurs, mais aussi chez tous les monopoles et oligopoles possibles. L'inconvénient est qu'il y a un stade d'augmentation annuel qu'on ne peut pas dépasser (pas plus de 10% par an), sinon ça devient trop visible et on vous montre du doigt - et vous risquez, surtout, de perdre des clients, car vous êtes devenu trop cher.

Une solution de long terme est de réduire l'impôt sur les sociétés, mais pour ça il faut du lobbying calme et puissant. C'est pas demain la veille. C'est un coup à attirer l'oeil du Législateur sur vos bénéfs, et ça peut être à double tranchant. En plus, ce dont vous avez besoin, c'est un vache taux de croissance du résultat sur deux ou trois ans, histoire de montrer à l'actionnaire que vous avez trop bien redressé la boîte, toucher vos stock-options et foutre le camp dans la nature en faisant la nique.

Les dépenses, faut pas y penser. Les engagements, c'est sacré. Une entreprise qui n'assure pas ses engagements est une entreprise morte de réputation. Ca se finit en général par décapitation sommaire au Tribunal de Commerce.

Vous faut du discret. Du rapide. De l'efficace en trois ans.

Les frais ?

Ben oui.

Putain, c'est chiant, les frais. Ca coûte pas un rond et ça sert à rien.

Vous pouvez donc diminuer la charge salariale. La charge salariale se diminue en virant du personnel. Une façon plus élégante et plus discrète (dont on ne parlera pas en-dehors de votre entreprise, de toute façon les syndicalistes sont toujours des rigolos glandeurs pas crédibles, ils peuvent râler au Comité d'entreprise (CE), même les salariés s'en tapent), est de ne pas remplacer les départs à la retraite. Vous pouvez compléter par un gel des salaires ou, si vous avez plus de trois syndicats au CE - car dans ces cas les circonvenir est plus difficile - en augmentant annuellement les salaires selon un taux inférieur à l'inflation. Vous n'y gagnez rien, mais au moins vous économisez. C'est déjà ça.

Autre solution, que vous pouvez d'ailleurs panacher avec celles sur les salaires. Les frais d'entretien. Cher, ça. On va tout de même pas déménager de votre siège social dans le VIII°, le parking y est si pratique pour garer votre tuture, et puis vous auriez encore des conflits sociaux à n'en plus finir si vous optez pour la proche banlieue. Et puis, ça fait pauvre, un siège social en banlieue. Donc restent les frais d'entretien du matériel, et les investissements correspondants.

C'est vrai, ça, pourquoi on dépense de l'argent pour entretenir des bécanes qui ont déjà coûté suffisamment cher, hein ? Pourquoi entretenir des systèmes informatiques, des ordinateurs, des tankers, des rames de métro ? Après tout, une courroie de transmission, ça peut aussi bien se réparer avec un bout de tissu, ça sert à rien de la remplacer par un truc solide en caoutchoux, ou de chercher à trouver des méthodes pour être plus rentable. Si les moteurs ont réussi à tourner jusqu'ici, ils pourront bien faire encore quelques kilomètres. Chercher à être plus rentable, plus efficace, ça coûte de l'argent, et l'argent qu'on dépense, on le voit pas revenir de suite. Surtout quand ce sont des contraintes légales.

Et puis là, vous avez entièrement la main. Il vous suffit de dire : on arrête de développer les frais d'entretien. On arrête les coûts d'investissement. Un investissement est toujours un coût dans la bouche d'un dirigeant et de ses satellites (comme moi). En plus, regardez, ils ont vachement augmenté l'année passée, faut arrêter la dérive, hein, c'est pas sérieux (vous pensez bien, vous n'allez pas dire que les augmentations de l'an passé, c'était des dépenses d'investissement qui vont être rentables dès l'année suivante, vous n'auriez aucun mérite à l'augmentation du résultat).

C'est cool : vous avez gelé toutes les dépenses possibles, et vous avez trouvé une technique pour augmenter votre CA sans que ça râle trop. Vos résultats s'améliorent. Vous pouvez partir redresser une autre entreprise, plein de la considération de vos pairs.

Sauf que les années suivant votre départ, le nouveau dirigeant a eu les mêmes idées géniales et trop innovantes de la balle. Au bout de cinq ans, vous avez un matos antédéluvien, qui explose pour un rien, et que vous continuez d'entretenir avec des bouts de ficelle. Vous devenez de moins en moins performant, pour un client. Vous commencez à fatiguer, on se détache de vous.

Sauf !

Et c'est bien la première fois que je vais intégralement défendre le système de marché...

Sauf !

Sauf si vous bénéficiez d'un monopole. Vous seriez en concurrence, au bout d'un moment vous seriez contraint de réinvestir pour vous défendre vis-à-vis des petits camarades, sous peine d'extinction. En monopole (ou en oligopole avec entente implicite ou explicite), votre clientèle est captive. Vous pouvez donc lui imposer ce que vous voulez, quasiment rien dépenser dans vos coûts d'entretien, avoir du matos de plus en plus merdique, de toute manière vous exploserez vos marges et seul le client en supportera les conséquences. Pas vous.

J'aurais deux exemples, qu'on va vite traiter d'exemples de café du commerce, mais qui peuvent se défendre.

Un exemple d'oligopole avec entente implicite est celui des armateurs. Ils se font concurrence, mais ils sont tous d'accord pour ne pas entretenir leurs tankers et améliorer leurs marges. Du coup, tous les bateaux du globe sont des canettes de bière pleine de vomis flottantes. S'il y a un coût quelconque, c'est celui de la perte d'un bateau qui coule, mais de toute façon il y a les assurances pour ça.

Un exemple de monopole est la Régie autonome des transports parisiens. Si on regarde les comptes de résultat 2005, on constate par exemple que les produits du transport (le CA, votre billet de transport) sont passés de 2.9Md€ (**) à 3.0Md€ entre 2004 et 2005 (+4.6%), ce qui contribue à la hausse de 3.6% des produits d'exploitation. Normal, vous avez un monopole géographique, c'est dur d'augmenter son CA sans que la population parisienne augmente.

Les charges de personnel ont augmenté de 2.5%, les charges d'exploitation au global de 2.9% donc vous avez économisé du pognon. Par exemple, les voitures, que vous amortissiez auparavant sur 20 ans pour le métro et 25 ans pour le RER, vous avez décidé qu'elles pouvaient vivre jusqu'à 40 ans pour le RER, etc. (la page 9 du rapport est assez édifiante).

Effectivement, la hausse des coûts de l'énergie vous a fait une saloperie, mais vous vous défendez bien en fin de compte, avec un résultat net qui passe de 22.5M€ à 50.0M€ en 2005, soit qui a plus que doublé.

L'ancienne pédégé de la RATP, actuellement à la SNCF, a donc fait des miracles.

En contrepartie, je lisais récemment Le Comte de Monte-Cristo. Ca se passe au début du XIX° siècle. Il y a un chapitre où le Comte part de sa maison aux Champs-Elysées, vers la place de la Concorde, pour rejoindre sa campagne d'Auteuil. Il est en calèche. Il met moins d'une heure, selon Dumas.

Il y a trois ans, il me fallait quarante minutes pour faire Boucicaut - Esplanade de la Défense. Maintenant, c'est cinquante minutes sur Concorde - Esplanade.



La prochaine fois, je vous parle de la notion de vitesse dans notre société : de sa justesse, de son idéal, et de sa réalité.



(*) Classification dans l'ordre d'importance des participations par tête de pipe.

(**) Note générale : Md€ = milliards d'euros. M€ = millions d'euros.

29/11/06 - 20:48

CCCLXXXVII. - Métablog.



Je ne vous parlerai pas ici de mon état d'esprit, de ma tristesse, ni de cette infâme colère jalouse qui me taraude, ni de mes poings, car cela n'est pas décent. Donc je vous traiterai sous peu le thème de la perception des frais dans un compte de résultat d'entreprise.

J'ai l'impression, parfois, que le rêveur de Lovecraft, je le remplace.

28/11/2006

28/11/06 - 22:30

CCCLXXXVI. - Phynale reparazionne of der Zalle ov baff.



Je tiens à remercier ma père, mon soeur, ma producteur, le maquilleuse, la public, la chef-éclairagiste, Tristram qui este à la poursuite, ma tailleur, celui qui m'a tenu la porte, celui qui m'a interviewé, la micro, le Terre, la ciel, les étoiles et le mer, et toutes ceux que j'oublie mais qui se reconnaîtront.

J'ai enfin une salle de bain quasi réparée. Après trois mois de récriminations, un de procédures, quatre semaines à avoir un chantier aléatoire - et très mal entretenu, l'ouvrier ayant le don de ne venir que lorsque je me lassais et le rappelais à ses offices, et de laisser des coulures de peinture, de plâtre et d'enduit un peu partout ou encore de casser la cuvette des toilettes - voilà que j'ai retrouvé l'appart (presque) rangé.

Bon, d'accord, la peinture du plafond a pas l'air tip-top, je suis sûr que j'aurais mieux fait et qu'elle va lentement s'écailler. Mais l'ouvrier avait même pensé à raccrocher les étagères, et ça c'est le genre d'os à moëlle qu'on apprécie.

Surtout que je suis crevé et que j'ai mal aux yeux. Et déjà que j'ai passé vingt minutes, les dents serrées à pester régulièrement pour défaire l'abattant des toilettes et en visser un autre.

Bref, ce n'est pas Byzance, mais pour Paname c'est pas mal.

Sur ce, Terre, je vous embrasse, et je vais m'effondrer.

26/11/2006

26/11/06 - 16:23

CCCLXXXV. - Citation du ouiquennede.



To a dancing child in the wind

William Butler Yeats


DANCE there upon the shore ;
What need have you to care
For wind or water’s roar ?
And tumble out your hair
That the salt drops have wet ;
Being young you have not known
The fool’s triumph, nor yet
Love lost as soon as won,
Nor the best labourer dead
And all the sheaves to bind.
What need have you to dread
The monstrous crying of wind ?

26/11/06 - 01:29

CCCLXXXIV. - En finissant la bouteille, en nettoyant la cire.



i. Du coup, je m'aperçois que je n'ai pas conclu ma diatribe précédente par une sortie contre les boîtes de consultants. Je m'y attaquerai une autre fois. La teneur générale, pour que vous puissiez dormir tranquille, Lecteur, étant que le prétexte à l'embauche d'un prestataire externe est un gain de temps et un moindre coût (quand on fait la comparaison salaire + charges patronales récurrents d'une part et coût d'une prestation d'une autre), ce qui se traduit de facto par des dépenses sans fin et une perte de temps tout aussi conséquente.

ii. Ce qui est affligeant, c'est aussi de se dire que, même si j'ai pondu une tartine dans le genre "Nutella anniversaire 5kg", le sujet n'intéresse personne (ou presque). Alors que vous êtes tous assurés, bande de moules. Que vous le voulez ou non, la législation vous contraint au moins d'avoir une multirisque habitation si vous avez un logement, et une responsabilité tiers si vous avez un véhicule automobile. Et que les sujets rasoirs que j'ai évoqués précédemment, et que vous n'avez pas lu (trop compliqués, etc.), vous concernent directement parce qu'ils vont être la cause de la hausse de votre prochaine prime, et de la baisse de votre prochaine garantie.

iii. En même temps, on peut se demander comment j'ai trouvé le temps de rédiger une telle tartine. Il faisait un temps magnifique, j'aurais pu aller me perdre dans la foule des veilles de Noël. Vu que pour aller à la bibliothèque j'ai dû zigzaguer comme pas possible entre les marmailles, les pères chargés de cadeaux et les voitures surexcitées, vous comprendrez que je n'avais pas envie de pousser vers le centre.

iv. Par ailleurs, j'étais occupé à surveiller la cuisson de ma potée. Je vous donnerai un autre jour la recette de la potée. C'était la première fois que je cuisinais ça. C'est d'une simplicité crasse, l'ingrédient essentiel étant de disposer d'une bonne aération de l'appartement. L'autre ingrédient étant le temps : trois heures de cuisson, donc trois heures de surveillance régulière, dont bien deux à taper à l'écran.

v. Ceci étant, elle était divine, ma potée. Même au resto, je suis désolé, jamais mangé d'aussi bonne. Je suis très content de moi. L'ami V***, qui a bien voulu me rejoindre pour vider la gamelle, m'en a dit grand bien, et je votais avec lui. Tant pis pour le Mulot et Gros Bob, ils n'ont qu'à pas jouer perso.

vi. Ceci étant, ces saloperies de bougies m'ont laissé plein de cire sur la table, va falloir que je trouve une astuce demain matin. Là, j'ai la flemme. Je finis la bouteille de Graves.

vii. Ensuite nous nous sommes affalés devant La Comtesse aux pieds nus de Joseph Mankiewitz, avec Ava Gardner et Humphrey Bogart. Ouh putain que ça déchire sa race. Ouh putain que pourquoi on fait plus des films comme ça, entre sourire et cynisme. Entre vraie description cruelle du cinéma, de la jet-set, et vrai désespoir dostoïevskien. Ouh putain que Bogart est admirable dans un rôle inhabituel de vieux parrain gâteau qui fait tout pour être en retrait et laisser le premier rôle à Gardner. Wikipédia m'apprend qu'il était déjà très malade durant le film (ça se sent) et que c'était un film de la fin de sa vie (ça se sentait aussi). Mais quelle maturité ! Quelle puissance ! Rien que le geste où Harry Dawes tend à sa femme le cornet de dés, c'est d'une douceur maritable terrible qui m'a fait terriblement sourire. Banane jusqu'aux oreilles.

Je vais dire que je n'y connais rien : c'est vrai. La photo, je ne la trouve pas gégé. Mais la construction psychologique des personnages, complètement russes, la mise en place des regards, des raideurs des corps, les drames entre les regards et les verres de champagne m'a laissé pantois. Je veux épouser Bogart. Je veux voir des films de la même tenue.

viii. "Tu, dit Laverdure, causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire." Oui, mai-euh ! Bogart, c'est tout de même un des rares qui a eu le culot de dire à McCarthy et ses séides d'aller se faire foutre. Ce qui n'était vraiment pas rien, à l'époque.

ix. Je constate, avec une lucidité inquiète, qu'aujourd'hui j'ai utilisé un nombre assez inquiétant de grossièretés.

x. Pour le coup, liste de lecture, et basta :

- Probus, de Flavius Vospicus de Syracuse ;

- Experimental demonstration of the tomatotopic organisation in the Soprano (Cantatrix sopranica L.), de Georges Perec. À ne pas lire dans le métro, ça fait vraiment rire aux éclats. Ne surtout pas rater la bibliographie à la fin de l'article. Ne surtout pas rater l'article. À ne surtout pas rater, en fait. C'est un texte fondateur.

Enfin réédité depuis 1991. Oui, 1991, mais moi en Khâgne je n'avais pu récupérer qu'une photocopie extrêmement pâle des originaux. Les livres étaient trop chers pour ma bourse alors.

- Distribution spatio-temporelle de Coscinoscera Victoria, Coscinoscera tigrata carpenteri, Coscinoscera punctata Baroni & Coscinoscera nigrostriatra d'Iputupi, du même Perec. Sourire léger devant ce pastiche qui rappelle bien des articles bancals et sérieux.

- Une amitié scientifique et littéraire : Léon Burp et Marcel Gotlib, suivi de Considérations nouvelles sur l'oeuvre de Romuald Saint-Sohaint, toujours du même. Se déguste quand on connaît Gotlib, malgré tout...

- Présentation : de la Beauce à Notre-Dame de Chartes, toujours du même. Sourire de là à là.

- Roussel et Venise, esquisse d'une géographie mélancolique, de Harry Matthews et Georges Perec. Là, je ne sais qu'en penser. Sont-ils sérieux ? Déconnent-ils grave en plagiant les articles de lettreux ? N'ayant jamais lu Raymond Roussel, j'aurais du mal à avoir un avis.

- Corto Maltese en Sibérie, de Hugo Pratt. Le concept est de se lever, de prendre son bol de thé avec des sablés debout devant l'évier et de rejoindre sa couette pour s'embarquer vers Venise et les plaines des attamans. La bédé est chargée en texte, et avec ma myopie qui s'accentue, je devais des fois approcher la page, mais il y a toujours ce trait terrible de Pratt, qui d'un noir crée un univers.

Post-scriptum : Le texte originel de Cantatrix Sopranica L. (1974) peut être lu par ici, et une traduction, réalisée par Hervé Le Tellier en 1980, est lisible par ici.

25/11/2006

25/11/06 - 19:09

CCCLXXXIII. - De l'actuaire, de l'évolution du métier d'assureur et de l'embedded value.




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De l'actuaire et de tous les titrés professionnels


Extraits du Trésor de la Langue française informatisé :

ACTUAIRE, subst. masc. I. FIN. ,Professionnel diplômé de l'École d'actuariat, chargé d'appliquer aux questions de prévoyance sociale, d'assurances, d'amortissement et de finances en général, les théories mathématiques concernant le calcul des probabilités et la statistique. (Mét. 1955) :

[...]

3. Actuaire : Mathématicien spécialisé dans le calcul des probabilités, dont les services sont utilisés, soit par des services financiers, pour des calculs d'amortissement, soit par des établissements dont l'activité comporte un risque calculable ou est basée sur la couverture d'un risque, comme les Assurances. ROMEUF t. 1 1956.

4. La profession d'actuaire n'est pas réglementée; cependant, en Angleterre par exemple, depuis 1870, certaines opérations ne peuvent être faites sans le contrôle et l'aval d'un membre de « l'Institute of Actuaries ». En France, l'Institut des Actuaires, créé en 1890, joue un rôle identique, ses membres étant pratiquement seuls à exercer cette profession. ROMEUF t. 1 1956.

II. ANTIQ. ROMAINE. Secrétaire tachygraphe ; comptable militaire.


Cette définition n'est pas fausse, du moins elle est assez large. Elle ne prend pas en considération l'aspect social de mon métier - tout juste l'effleure-t-elle. L'actuaire n'est pas diplômé (j'ai un diplôme de statisticien-économiste), mais une personne qui à l'issue d'une soutenance de thèse, a été estimé digne d'être aggrégé à la société professionnelle des actuaires. C'est le même fonctionnement, tout aussi occulte, sourd et discret, que celui des notaires, des huissiers, des avocats... et des agrégés, pour lesquels, dans tous les cas, l'accès au titre est lié à une cooptation (décrétée par l'Etat ou par des organisations professionnelles).

Alors qu'il ne s'agit donc que d'un titre professionnel, une forme de signal indiquant vos capacités à faire ceci ou cela dans les mondes de la finance et de l'assurance, ne précisant donc en aucun cas quels sont les responsabilités effectives et le métier de la personne, lorsque vous rencontrerez quelqu'un de cette race, vous saurez avant tout qu'il est actuaire, avocat, huissier, agrégé (les agrégés, étant, par leur nombre, certainement les pires d'entre tous). Non qu'il est souscripteur vie, chargé des requêtes criminelles près tel barreau, chargé du recouvrement des engagements immobiliers ou professeur d'anglais. Moi le premier, je m'annonce actuaire lorsqu'on me le demande, non responsable de tel secteur ou partie prenante de telle direction où je suis en charge de ceci, cela.

La première raison est que cela a l'avantage de couper le sifflet à la personne que vous avez de l'autre côté de la table. Dans le meilleur des cas, vous lui montrez que vous appartenez au même sérail, que vous avez passé les mêmes rites initiatiques et que vous faites partie du petit nombre des élus, ce qui fait que vous pouvez discuter par le même langage ésotérique - ou, stade ultérieur, qu'il n'est aucunement besoin d'essayer d'utiliser le langage ésotérique que vous utilisez devant les autres, puisque vous savez tous deux qu'il est creux, et que vous ne le comprenez pas mieux que le tout venant. Le plus souvent, l'autre est terrorisé : vous faites partie de l'élite, vous n'êtes pas un simple chargé d'études, un simple attaché, un simple clerc, un simple capesien ou un simple ATER ou un simple thésard ou un simple professeur des écoles (l'Education nationale ayant développé à merveille la hiérarchie des grades byzantins pour satisfaire tous les egos, plutôt que de se contenter de trois ou quatre niveaux comme partout ailleurs), et donc on vous fera des remontrances d'une façon plus circonspecte et polie.

La seconde raison est que c'est un magnifique hochet, et que la connerie est la chose du monde la mieux partagée, ex aequo avec la bêtise. Tout comme le type qui agita un petit drapeau bleu, blanc, rouge fin juillet 1944 et qui maintenant rapplique aux défilés avec une batterie de médailles commémoratives de son grand exploit, tout fier de sa gloriole, beaucoup se pavanent de ce titre comme d'un plumeau sur le casque de bataille. Ils sont actuaires, huissiers, notaires, avocats, agrégés : ils font partie du groupe, de la société suprême, et ils sont donc supérieurs à tous - et ce d'autant plus que le sérail est restreint : les agrégés sont plusieurs milliers en France et sont des profs pour tous, les actuaires sont 1400, ils sont des actuaires. Ils écrasent donc la moindre larve qui ne leur ressemble pas, et exigent de leurs compères qu'ils soient systématiquement avec eux. Il y a là la volonté grégaire de l'instinct de clan.

Ce genre de nombreux et sinistres cons découpent donc le monde en deux parties : il ya les élus, et il y a les autres. La masse vile et sordide qui rampe et vagit dans la glaise, tandis qu'ils volent, Cracoucas schtroumphiques. Ma première réunion dans ma boîte était de cet acabit. Je commençais juste de travailler, j'en étais encore à rédiger ma thèse. En face de moi, deux actuaires de l'audit. On me présente : voilà Olivier, qui est arrivé il y a une semaine, qui vient de, qui va faire... L'autre imbécile, tout de go : "Vous êtes actuaire ?". Moi, honnête : "Non, pas encore." Il ne m'a pas parlé durant quatre mois, le temps que je finisse la rédaction et que je soutienne avec les honneurs.

Cet orgueil est d'autant plus déplacé que le titre n'est jamais qu'un signal : si vous êtes actuaire, agrégé, c'est que vous avez été reconnus compétents dans telle matière. Or il s'avère que vous n'exercez jamais cette matière - et que donc votre domaine d'exercice, où vous prenez vos poses de titré, est un de vos domaines d'incompétence.

En théorie, l'agrégé de Lettres a prouvé à un jury de pairs qu'il pouvait faire de la grammaire syntaxique, de la littérature comparée, de la phonétique du vieux Français, de l'étymologie, de la philologie. En vérité, l'agrégé de Lettres tape de ses petits poings sur la table pour avoir le silence, copie au tableau les dates de naissance et de mort de Molière et pompe son cours à propos de Fabrice à Waterloo dans le Lagarde & Michard.

En théorie, l'actuaire a prouvé à un jury de pairs qu'il pouvait calculer une rente temporaire avec annuités garanties et revalorisation constante annuelle, qu'il maîtrisait les nombres de commutation, le théorème de Girsanov, le lemme d'Itô et qu'il pouvait modéliser de façon intelligente des mouvements browniens divers et variés. En vérité, l'actuaire passe l'essentiel de son temps en réunion, à faire de la coordination ou de la gestion de courrier en retard, de susceptibilités et de priorités, l'essentiel des mathématiques qu'il emploie étant la moyenne et le produit en croix.

Mon cas est assez exemplaire en la matière : en trois ans de boulot, je n'ai jamais calculé une provision mathématique, une garantie de rente, un droit ou une garantie en cas de vie. Je n'ai jamais eu à définir le provisionnement arrêt de travail, exonération, double effet. Tout juste ai-je été amené à parler, en réunion, de la notion de lx, de qx, de px. Je pense que je saurais écrire encore la formule d'un arrérage de rente, mais les notations me sont devenues complètement inconnues, tout comme les nombres de commutation. Les Dx, les Nx, les doubles petits points sur le ax et autres barres fermantes, il me faut un sacré bout de temps et l'aide du Petauton pour m'y retrouver. Et puis de toute manière, il y a bien des systèmes informatiques qui calculent ça, hein, et on va présupposer qu'ils le calculent bien. Présupposer, pas plus... Il y a des choses, dans l'informatique, où il vaut mieux ne pas mettre son nez, sous peine d'asphyxie et de chiasse de terreur immédiate.

En fait, ce qui est supposé être le domaine de compétence des titrés est systématiquement laissé aux sans-grades (ou aux futurs gradés). La grammaire syntaxique, la littérature comparée, la phonétique du vieux Français, l'étymologie, la philologie, la théorisation actuarielle n'avancent que grâce aux petites mains, aux étudiants, aux thésards. Lorsqu'il est un peu compétent, le titré va passer sa vie à vivre de sa thèse - c'est extrêmement fréquent dans l'Université. Le plus souvent, il va vivre de sa gloire lointaine, c'est-à-dire vivoter en brâmant que de toute façon il est ceci, cela, et que donc on lui doit respect.






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De l'évolution du métier d'assureur


Je ne vais pas dire que cette délégation aux grades "inférieurs" dans la hiérarchie symbolique est récente. Elle a toujours eu lieu, du moins depuis la mise en place du système industriel moderne, c'est-à-dire les années cinquante. Toute entreprise se trouve systématiquement confronté à cette schizophrénie qui fait que pendant que les "chefs" se haussent sur leurs ergots, mettant en avant leur immense compétence et leur connaissance du métier, des petites mains derrière connaissent la réalité du métier, et des rouages subtils (pour ne pas dire dantesques et aberrants) qui constituent le corps, l'ossature et les membres de l'entreprise.

Cela est à un point tel que lorsqu'une de ces petites mains part - le plus souvent à la retraite, car une petite main dans le monde du salariat bureaucrate est souvent fidèle à son poste, pour des raisons que je ne comprends pas encore - on nous refait le coup du proverbe africain sur les vieillards et la bibliothèque qui meurent. Mais c'est terriblement vrai. Le titré se trouve alors bien embrenné, à chercher ce que pouvait faire la petite main - à comprendre déjà, parce qu'une petite main en plus ça a une façon assez... particulière de penser et de constituer ses dossiers. Toutes les petites procédures (les process en franglais moderne ou les tâches amont en charabia de consultant 2006) sont en plus toujours intrinsèquement complexes, et pas évidentes - car jamais écrites, bien sûr.

Dans le monde de l'entreprise d'assurance, ce stade a atteint un point non seulement extrême mais caricatural. Tous les assureurs sont de nobles institutions qui ont une très longue histoire, et le Législateur a tout intérêt à préserver leur existence pour garantir l'intérêt des assurés. Pour citer un nom connu, Axa, qui prétend n'avoir pas vingt ans, est issu des Anciennes Mutuelles, un vieux machin de l'avant-guerre dont l'origine se perd dans les ramifications du XIX° siècle. Tous les assureurs actuels, y compris les mutuelles et les institutions, sont des vieilles dames dont les jupons de dentelle ont été brodés sous la reine Victoria et le Prince-Président Bonaparte. En plus, la logique capitalistique aidant, ils ont fusionné, ou ont voulu se moderniser : tous ont des pléthores de systèmes d'information (*), jamais cohérents entre eux - quand déjà ils sont cohérents en eux-mêmes (**). Cet historique, extrêmement difficile à ingurgiter, n'est donc en général connu et maîtrisé que par ces petites mains - par exemple, que si on lance telle chaîne, il faudra le faire uniquement les nuits de pleine lune, sinon telle autre interface va planter, pour des raisons de budget et d'économie arbitrés en 1979 par M. Gloubiboulga, qui d'ailleurs est mort depuis (ou a pris sa retraite).

Le problème - et c'est là qu'on verse dans l'idiotie - est que depuis bientôt quinze ans les ordinateurs ont fait leur apparition dans la vie de bureau. Quinze ans, c'est rien, au vu d'une vie d'entreprise. Ce qui fait que, pendant que ces petites mains restaient, les exigences évoluaient à une vitesse phénoménale. Il y a dix ans, il n'y avait qu'un inventaire par an, il commençait début janvier, se finissait en juin et les chiffres étaient publiés durant l'été. Depuis cinq-six ans, les entreprises d'assurances se sont lancées dans un concours de bite, qui est à celui qui fera le plus d'inventaire par an (certains le font tous les trimestres, d'autres tous les mois), et qui publiera ses résultats annuels le plus tôt : fin janvier, mi-janvier, début janvier.

La conséquence est qu'on demande donc d'avoir des personnes qui réfléchissent vite, qui s'adaptent, qui sont inventives et réactives, qui savent conceptualiser. En caricaturant, il faut beaucoup de Bac+4/5 - quoique j'ai vu beaucoup de Bac+5 être d'un immobilisme crasse. Or l'essentiel des troupes des assureurs, ai-je déjà indiqué, est constitué de petites mains. Une petite main, ça connaît son métier, ça sait le faire proprement (enfin, le plus souvent), mais ça ne se bouscule pas, et il ne faut surtout pas demander de sortir des sentiers battus par la répétition rassurante, ni demander d'expliquer les raisons de telle façon de faire, ni encore moins demander de rendre des comptes afin d'essayer d'améliorer et de gagner du temps. Car là vous touchez à un domaine très sensible, celui de l'orgueil. Toute tentative de regard, d'ingérence ou, pire, d'amélioration, se trouvera confronté à un silence obtus ou une longue récrimination comme quoi ce n'est pas possible de demander de telles choses aux gens et où qu'on va à présent, hein.

Réflexe compréhensible, mais qui vous amènera à de longues pertes de temps pour circonscrire ces indignations, à écouter les plaintes, remarques et contestations, faire semblant de comprendre, consoler, rassurer et tenter par le raisonnement de faire comprendre pourquoi vous voulez essayer d'améliorer. Le raisonnement n'est pas la pire des choses (de toute façon, même si par un long et subtil travail de sape maïeutique vous parvenez à arracher un acquiescement, la phrase conclusive sera une remise en question intégrale de tout ce que vous aurez patiemment persuadé et vous vous retrouverez à la case départ), la pire des choses est le silence. On vous dit oui, on vous sourit, on a vachement compris. Vous repassez : on a mis votre jolie idée sur un coin du bureau, et on continue comme avant. Si vous le faites remarquer, on vous regarde avec l'oeil de celui qui voit un fou.

Concluons : vous êtes assureur, vous avez des équipes coupées par des hiérarchies claires et nettes entre personnes symboliquement compétentes et réellement incapables d'une part, et petites mains connaissant les petites procédures. Vous voulez agir plus, être plus efficace, gratter le moindre fond de tiroir intelligent pour grossir votre résultat et plaire à l'actionnaire. La concurrence vous amène de toute manière à cette escalade de la compétition des résultats et de l'analyse. Vous devez le faire, pour survivre et montrer que vous aussi vous en avez une grosse, et épaisse. Et bien la seule solution valable qui va progressivement se mettre en place (que vous le vouliez ou non, que vous agissiez en faveur ou non) va être en deux temps :

i. Conservation des petites mains - aucune raison ne justifiant leur licenciement, et de toute manière en tant que responsable d'entreprise vous supposez théoriquement qu'elles vont travailler comme vous le souhaitez désormais, et vous allez vous dire qu'embaucher uniquement des grandes mains va exploser vos frais généraux (ça, j'y reviendrai plus tard). Ces petites mains vont continuer par inertie leur tâche ancienne, peut-être en agissant un peu plus vite, mais sans plus.

ii. Découverte par les grandes mains du travail de petites mains. Les grandes mains vont donc désormais cumuler et les tâches qu'on attend des petites mains (mais que les petites mains sont incapables de réaliser), et leurs anciennes tâches (faut pas croire qu'elles vont disparaître sous prétexte qu'on modernise), et leurs nouvelles tâches (bah oui, la modernisation, c'est créer de nouvelles tâches).

Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il est intrinsèque au concept de petite main qu'elle n'est pas responsabilisée, ni responsable - sinon, ce ne serait pas une petite main. Par conséquent, elle n'a aucune incitation à changer son mode opératoire. La grande main, elle, a pour définition d'être sinon responsable, du moins responsabilisée. Elle se voit donc contrainte, vis-à-vis des obligations, des délais, des dates qui s'accumulent, des choses toujours urgentes (***), de l'inertie enfin qui est le propre de ses petites mains de prendre sur elle, et de donc cumuler les tâches.

Le monde du bureau est un monde magnifiquement logique.



(*) Pour les types qui comme moi peuvent facilement ignorer le jargon d'entreprise, un système d'information est un ensemble de bases de données dans lesquels transitent et sont supposés être stockées toutes données nécessaires au fonctionnement de l'entreprise. Par exemple, pour un assureur, c'est là qu'on va indiquer quelle prime le client a versé, combien on lui a versé, c'est ce qui va éditer le virement bancaire à la bonne adresse, etc.

En général, ça ne fait guère mieux que des bases Access et quelques programmes en VBA, mais ça se singularise par le fait

i. que c'est rédigé en de vieux langages des années soixante-dix,
ii. que ce n'est pas documenté,
iii. que c'est très lent,
iv. que ça plante régulièrement et que c'est souvent faux,
v. que ça coûte des fortunes à modifier et entretenir,
vi. que ça justifie l'existence de directions entières d'informaticiens dont la tâche principale est de vous dire qu'ils ont d'autres priorités que les vôtres,
vii. que c'est intouchable pour d'obscures raisons de susceptibilité de Jean-Mimi, directeur dans la boîte depuis trente ans et qui a contribué en 1982 à la mutation du SI-0 à SI-1, le magnifique système que vous supportez actuellement.


(**) Il m'est arrivé de voir des tables d'un même système où la même variable était codée une fois en numérique sur un caractère et l'autre en alphanumérique sur deux...

(***) En même temps, je n'ai jamais vu une demande, un dossier, etc., n'être pas estampillé "urgent".






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De l'embedded value
ou : Suis-je le seul à avoir une vision à long terme ?
ou : Mais pourquoi ai-je toujours raison ?
ou : Mais pourquoi on ne m'appelle pas Cassandre ?


Vous avez entendu parler de l'embedded value ? C'est un concept très à la mode. Pour résumer, c'est un moyen dans les entreprises pour montrer qu'on fait des choses, qu'on s'agite, et qu'on est vachement trop aware et trop intelligent. Ca permet aussi de claquer beaucoup de pognon dans les boîtes de consultant, ce qui est en faveur de la hausse du PIB.

L'idée à la base de l'embedded value est d'avoir une estimation du prix de vente d'une entreprise d'assurance, sa valeur intrinsèque. Comment est-ce estimé ? Je vous fais pas de suspense, c'est évident que les richesses immatérielles (image de la marque, taille du réseau, type de clientèle, qualité des services) sont considérées comme ayant une valeur inférieure à celle d'une cacahouète. Non, petit communiste que vous êtes, Lecteur, la vraie valeur de l'entreprise à un instant t, c'est le dividende qu'elle crache à ses actionnaires chaque année. Le bénéf. La thune. Les fafs. Vous faites la somme actualisée des dividendes futurs jusqu'à la fin des temps, vous avez l'embedded value (*).

C'est là que vous me dites : mais comment qu'on fait pour avoir une idée du dividende futur ? Ah, ah ! C'est là tout le jeu, le mystère et la difficulté ! Bah, vous le simulez, vous faites une estimation :

i. Vous faites (le plus rigoureusement possible, hein), une prévision pour chaque année de votre chiffre d'affaires. Vous en déduisez le montant des prestations d'assurance et l'estimation des provisions mathématiques que les contraintes légales en vigueur, ces chiennes, vous obligent de constituer (selon plein de petites formules actuarielles). CA - S - Provision = A = valeur de votre passif.

ii. Chaque année, vous placez vos provisions sur les marchés financiers, elles vous rapportent des thunes (des produits financiers), mais vous obligent à constituer d'autres provisions pour sécuriser les engagements (quand je vous dit que le Législateur est un chieur, Lecteur). Produits financiers = B = valeur de votre actif.

iii. Vous faites A + B, vous ôtez les frais F (salaires, coûts d'exploitation, etc.), l'impôt IS sur les sociétés et la variation de la marge de solvabilité MS (ça, c'est une contrainte légale). A + B - F - IS - MS = dividende de l'actionnaire.

iv. Vous faites ça pour chaque année, z'avez une série de dividendes futurs, vous faites la valeur actualisée, poum, vous tombez sur la valeur actualisée des bénéfices futurs (VABF) que les péteux s'acharnent à appeler embedded value, ce qui est une connerie lexicographique.

Vous avez suivi ? Bon. Maintenant, je vais supposer que vous avez des notions de stats de base. Comment que ça s'appelle un estimateur comme ça ? Une es-pé-ran-ce, merci, Chaprot.

Et quand on a fait un cours d'une heure de statistiques, on sait que l'espérance c'est bien joli, mais ça ne sert à rien si on n'a pas la variance en face, parce qu'on peut avoir une espérance de valeur à faire baver tous les fonds de pensions de la Floride mais une variance si vaste que perso j'investirais pas trop dedans. En clair, si on a un truc qui promet d'être très rentable mais qui est très risqué, et un autre un chouïa rentable mais nettement moins risqué, selon vos préférences pour le risque, vous aurez plus ou moins tendance à choisir le second plutôt que le premier (**).

On passe au stade deux : supposons que vous avez suivi des cours de finance. Là, vous avez toutes les loupiottes au rouge. 'ttention ! Il a prévu des produits financiers ! Il faut pas se tromper de mesure ! Ben vi : les modèles financiers sont fondés sur des objets mathématiques assez chiadés, qu'on regroupe dans l'appellation fausse de calcul stochastique. Vous avez déjà vu la courbe du CAC 40 ? C'est un vrai souk, ça varie dans tous les sens, sans que ça ait l'air d'être très prévisible. Du coup, les mathématiciens ont dû inventer un objet assez tordu, le mouvement brownien. C'est une sorte de variable aléatoire, mais pour laquelle on ne peut estimer l'espérance (et la variance) que d'une façon très particulière, et pour laquelle il est prouvé que les méthodes classiques de calcul de la moyenne sont nécessairement fausses.

Normalement, quand vous vous lancez dans de telles simagrées, vous êtes actuaire, ou vous avez une formation du même type. Vous avez donc fait beaucoup de statistiques et de finances, et vous savez tout ça.

Par conséquent, quand vous allez vous lancer dans la modélisation de la VABF d'un portefeuille, d'un produit, voire carrément de toute votre compagnie d'assurance, pour faire plaisir à l'actionnaire et aux patrons qui veulent faire moderne, vous allez faire gaffe. Vous allez prendre en considération la nécessité d'avoir non seulement l'espérance de la VABF que tout le monde va claironner dans le rapport annuel, mais aussi la variance, histoire de donner une idée de la valeur de cet estimateur. Et dans votre modélisation, vous allez pas être con, et vous allez tenter (au mieux) de modéliser selon les conséquences du calcul stochastique (introduction du lemme d'Itô, des notions d'option et de seuil, modification de la mesure de probabilité afin de passer en risque-neutre...).

Tout frais émoulu des écoles, c'est ce que je pensais en débutant dans ma boîte. À la réunion de lancement du projet, il y a trois ans, tout content de caser des maths et supposant que tout le monde serait d'accord, je soulevais les deux points (variance et problème de la mesure risque-neutre). C'était tellement évident que je ne voyais pas comment faire autrement.

Les assistants me regardaient, effrayés, effarés. Puis ils jaugèrent mon âge, ma cravate bien brillante et sourirent. On me calma. On me rassura. Ca n'avait aucune importance. Ca reviendrait au même. Je m'entêtais. Je citais des cas, des exemples très dangereux de modélisation (ayant fait ce genre d'erreur monumentale à l'école). Le sourire devint plus condescendant. Je n'avais pas conscience des réalités de l'entreprise. Je compris qu'on me prenait pour un petit con, et surtout qu'on ne comprenait même pas ce que je pointais du doigt. Au bout de quatre réunions comme ça à parler dans le vide, à chaque fois sortir des exemples pour alerter et même à choper un tableau Velleda, je me lassais, me désintéressais du sujet, et faisais tout pour n'y pas toucher (***).

On développa donc la modélisation de la VABF de l'ensemble du Groupe selon le principe déterministe : espérance simple, sans variance, ni considération des conséquences du calcul stochastique. On embaucha des consultants pour ça. Ca coûta très cher. Et les résultats allaient être nécessairement faux.

Puis cette année, des tas de têtes de noeud capitalistes européennes se réunirent autour d'une boîte de caviar et de champagne Cristal et pondirent un concept qui vint choir dans le poulailler des assureurs. Les actuaires gonflèrent leurs plumes. On venait d'inventer la Market consistent embedded value, excusez du peu (MCEV pour les intimes). On venait de découvrir la variance et le processus de Markov. Alleluïah ! Les boîtes de consultants, payées très cher depuis le début, et qui suivaient l'évolution de la chose dans le Groupe ab origine sautèrent sur l'occasion et nous pointèrent du doigt. Bouh, caca : nous avions (sous leurs auspices) mal modélisé ! Nous ne connaissions pas la variance, ni le mouvement brownien !

Sauf qu'il va de soit que modéliser, même en C++, un processus déterministe et un processus stochastique n'est pas du tout la même chose. En gros, tout ce qui est fait depuis trois ans est bon pour la poubelle. Mais on ne va pas dire ça... y'aurait des directeurs et des chefs de projets qui risqueraient la décapitation.

Au pire, quand on a fait des statistiques un peu poussées, on connaît les techniques de Monte-Carlo. Ca consiste à utiliser un modèle déterministe et de faire varier des millions de fois les éléments aléatoires pour avoir une estimation de la courbe de densité de l'ensemble de la fonction. C'est juste une question d'application d'un théorème de base des probas, la loi simple des grands nombres, et de patience, puisqu'il faut des millions d'observations - des millions, du moins, quand le processus est complexe comme dans le cas d'un compte de résultat d'assureur. A priori, une solution devant ces faits désespérants serait donc de se lancer dans le Monte-Carlo, faire bourriner les bouzins des millions de fois pour avoir une estimation plus juste.

Sauf que, sauf que. Trop compliqué - trop lent - trop lourd (tu parles, fallait déjà d'office choisir un logiciel de modélisation compétent et non pas un truc cher, lourd et pas efficace pour de simples raisons de copinage). Du coup, les boîtes de consultants ont inventé l' interpolation linéaire. Vous simulez votre VABF à l'ancienne avec le modèle faux, et d'une : vous avez une valeur VABF1. Vous faites une hypothèse différente quant à vos produits financiers, vous obtenez une valeur VABF2.

Hypothèse (et c'est là qu'on se bidonne ou qu'on se dit qu'il y a des types qui doivent être mieux payés s'ils disent des conneries) : toutes les valeurs possibles sont situées sur la droite passant entre VABF1 et VABF2.

Pour ceux qui comprennent pas, un exemple : je plane sur la Terre, je lance une pierre. Elle s'affale sur Paris. Je me déplace un petit peu, je lance une deuxième pierre. Elle choit sur Fontainebleau. Alors je déclare que toutes les pierres que je lancerai sur la Terre à partir de l'atmosphère tomberont nécessairement sur une ligne reliant Paris à Fontainebleau. Subtil, comme raisonnement, non ?

Et on me refile cette idiotie. Joie.



(*) La valeur actualisée, c'est la somme de tous les dividendes futurs, divisés par le taux d'intérêt composé, histoire de prendre en considération une sorte de mélange d'inflation, d'investissement boursier et autres trips de brockers.

(**) Là, on entre dans la théorie du choix et de l'aversion au risque, c'est hors sujet mais si vous êtes intéressé, Lecteur, je peux vous donner l'adresse d'un thésard qui bosse dessus, et en dit des choses intéressantes, bien que daltonien et natif de Bigorre.

(***) Je fais toujours tout pour n'y pas toucher, et le fait que je doive consacrer la semaine prochaine entière à ce dossier de merde, mal traité, mal pensé et mal conçu depuis le début n'est pas pour rien dans la rédaction de cet article.

24/11/2006

24/11/06 - 22:02

CCCCLXXXII. - Citation de cantine.



"En 2002, les socialistes n'avaient pas de candidat au second tour. En 2007, ils n'en auront pas au premier tour."

22/11/2006

22/11/06 - 22:48

CCCLXXX. - Du métro et des lectures qu'on y fait.



Ce matin, j'avais réussi à trouver une place assise dans un angle, et j'y serrais mes frissons, mon sommeil et mon livre. Vers Ecole militaire - ou peut-être Commerce, je ne sais plus - monte un cadre un peu plus âgé que moi. Il est beau, il a la cravate légèrement défaite qu'on voit entre les pans de son manteau. Il a cette prestance qui n'est donnée qu'à certains bruns, l'élégance discrète d'une virilité qui ne s'affiche pas jusque dans la façon dont il se tient à la barre.

Je le note d'un regard et retourne à mon livre, me promettant de relever l'oeil d'ici quelques stations.

Quelques stations plus tard, au chapitre fini je relève la tête. Je m'arrête à sa main gauche. Je ne comprends pas. Il la tient un peu devant la poche de son manteau, paume en l'air. D'ici peu, il la mettra dans la poche, comme pour ne pas gêner. Surpris, je le regarde : il ferme parfois les yeux, très lentement, et il bouge ses lèvres.

Se tenant à la barre, dans la cohue du métro, un trentenaire priait. Discrètement, avec l'évidence d'une foi quotidienne.

J'ai trouvé cela magnifique. Jamais ne s'était imposé à moi une telle présence du religieux, une si paisible et intrinsèque croyance. Les églises, les temples, les mosquées et les synanogues où l'on entre pour extraire Dieu de son repaire et pour s'en parer ainsi que d'une étole que l'on exhibe agenouillé, assis, accroupi aux regards des touristes de passage m'ont toujours paru vides. Le nom du Seigneur qu'on y invoque n'y fait que résonner, sans espoir ni amour. Ces bâtiments peuvent être beaux, chargés d'histoire, et souvent j'aime y chercher les symboles de ma culture. Dieu quant à lui dans le meilleur des cas se terre dans une niche à peine éclairée, et il y faut beaucoup d'imagination pour le déceler.

Et voici que, sans faire les démonstrations d'un patriotisme religieux qui aime toujours quoi qu'il dise se montrer, sans que je puisse l'accuser du geste intéressé d'une vieillesse égoïste que la mort terrifie, sans que dans le geste de ses lèvres semble se dessiner la moindre demande personnelle, un homme priait à côté de moi et louait le Seigneur. Simplement. Tranquillement.

J'ai coincé ma page du doigt et je l'ai regardé. Je me retenais de sourire, pour que personne ne le regarde. Il était beau, et je voyageais avec Dieu.






L'incipit à la mode du jour :

"Le premier matin d'avril lançait ses souffles fleuris sur l'île grecque de Céphalonie. Des linges jaunes, blancs, verts, rouges, dansaient sur les ficelles tendues d'une maison à l'autre dans l'étroite ruelle d'Or, parfumée de chèvrefeuille et de brise marine.

Sur le petit balcon filigrané d'une petite maison jaune et rouge, Salomon Solal, cireur de souliers en toutes saisons, vendeur d'eau d'abricot en été et de beignets chauds en hiver, apprenait à nager. Cet Israélite dodu et minuscule - il mesurait un mètre quarante-cinq - en avait assez d'être, pour son ignorance absolue de la natation, l'objet des moqueries de ses amis. Après avoir combiné d'acheter un scaphandre, il avait pensé qu'il serait plus rationnel et plus économique de faire de la natation à domicile et à sec.
"


21/11/2006

21/11/06 - 23:29

CCCLXXIX. Sam Spade dans l'Affaire des doubles rideaux.



J'occupais ma soirée à cuire une confiture de bananes quelconques lentement mûries au soleil de mon frigo. La mixture gloubgloubtait dans le faitout, j'en avais un peu sur le mur et je venais juste de me brûler avec un giclat. Pas de doute, il était temps d'empoter.

Hop qu'avec la dextérité qui me caractérise je me dandine dans la cuisine, que je t'enjambe la poubelle et que je lui prenne les pots mis sur le frigo. Que je nous ouvre rapidement les engins, que je vous mette ça un petit coup sous de l'eau bouillante et que je leur remplisse.

Six pots, basta, on renverse d'un geste large le faitout sur la bouche du dernier pour y faire tomber les dernières gougouttes, on secoue un peu histoire d'être sûr - du moins histoire de faire semblant d'avoir tout fait pour n'en laisser pas dans la cocotte, qu'on essuiera goulûment sous peu d'un coup de briffe. Manger de la confiture brûlante sur du pain fait partie des nécessités délictueuses de l'existence.

C'est là qu'il faut reboucher, rapidement. Non seulement parce que les microbes attendent à peine un léger frémissement de la température pour se développer avec la même frénésie que les mauvaises phrases chez Christine Angot, mais aussi parce que c'est vache de chaud et que ça brûle grave l'extrémité des doigts.

Un, deux, trois, quatrécinq. Six ? Six ? Six ? Six ! Siiiiiiix ! Boudou, oukilé le couvercle ?

J'ai tout fait. Farfouillé autour, entre les trois meubles de la cuisine, derrière, sous mes pattes, dans la poubelle, l'évier. Le sixième couvercle avait disparu. Après quelques longues minutes un peu interloqué - j'ai horreur que des choses disparaissent, ça veut dire qu'elles ne sont pas rangées - et un peu inquiet - un couvercle de cinq centimètre de diamètre ça fout pas le camp commac, j'expérimentais de nouveau le saut dessus la poubelle pour chercher un couvercle à un autre pot vide.

Figurez-vous, Lecteur, que pas un seul couvercle n'allait au délinquant.

Sueur froide.

Frisson dans l'échine.

Léger coup d'oeil vers le plafond et ses angles, vérifiant qu'il n'y a pas de judas ou de caméra. Rien.

Coup d'oeil un peu plus appuyé délibérément au plâtre du plafond pour y trouver un dieu quelconque qui rirait sur son nuage, serrant le couvercle sur son bedon replet & poilu. Guère mieux.

Bon. Dans l'urgence de la prophylaxie pasteurienne, on transvase le tout dans un nouveau pot, on bouche, zou, on retourne sur du Sopalin pour que les vibrions anti-hygiéniques soient atrocement brûlés par la chaleur héphaïstienne de la lave fruitée.

N'empêche, j'ai encore un doute.

Vu que le pot était un reliquat d'artichauts confits, je soupçonne une puissance extraterrestre qui voudrait nous en voler le secret, les ingrédients étant inscrits sur le couvercle, pour développer une arme inouïe, terrible. Il y a, au-delà des cieux et des nuages qui se contentent de préparer les orages d'aciers à venir, des êtres étranges et lointains dont le nom est caché, et qui nous observent, perdus dans l'ineffable et l'horreur. Ils viennent de découvrir le secret de l'artichaut confit, qui fit la résistance de nos pères Albains. Bientôt, en vérité je vous le dis ! ils pousseront plus loin leur audace, et c'est la recette de la polenta qu'ils viendront chercher. Pauvres de nous, que serons-nous alors ?

Planquez vos pots ! Cachez derrière les fagots vos plus précieuses conserves de tomate au basilic, les pots de pesto et les bouteilles de Marsala. Buvez dès à présent vos plus précieuses liqueurs de limoncello, d'Amaretto, vos bouteilles les plus antédéluviennes de Lacryma, de Montepulciano d'Abruzzo, vos flasques de Pouilles, de Chianti, de Lambrusco. Mettez sous le boisseau le caviar d'aubergines et la formule du beignet aux raisins de Corinthe, du cou d'oie farci et de la moussaka. Veillez ! Veillez militairement à la cervelle de canut, mes frères ! Songez à protéger des fusils les plus longs et les plus puissants vos tartes au pralin, le chocolat Lindt et la maison d'Erasme ! Disposez vos divisions les plus légionzétrangères afin de défendre l'huile d'olive première pression à froid et le fromage de chèvre qu'on étend sous un peu de cumin ou de pistache. Votez des lois pour le loukoum et le zlabbiah, réprimez les moindres tentatives d'immigration de la corne de gazelle, de l'opium et de l'eau de rose ou du briouat. Embrigadez plus que toute autre chose dans les prisons de notre sûreté commune le gigot à l'ail et le makrout, la pastilla et les bois les plus précieux de la cannelle dont on fait un sirop si léger.

Et tremblez. Car le Grand Cthulhu vient de bouger dans son antre insensée.






La citation à la noix du jour :

"Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn."

19/11/2006

19/11/06 - 22:39

CCCLXXVIII. - Prélude(s).



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Introduction aux éléments subséquents


Le ouiquennede a été extrêmement solitaire, et j'en avais besoin. Croiser C*** vendredi soir m'a permis de rédiger et de mettre au clair, en me tenant éveillé. Et puis de faire le con ensuite sur des forums. Je m'aperçois que je suis cruel, des fois : j'adore pousser des imbéciles profonds à montrer à être ce qu'ils sont, et à rire de leur difformité intellectuelle. Je suis le Mercure de Platée, et je ris, d'une cruauté inexpiable, des croassements des fous.

Beaucoup lu (point 4), beaucoup dessiné (point 3), beaucoup mangé (point 2). Peut-être cela remet-il des idées en place, pour un temps.






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Prolégomènes à toute cuisine future


a. - Initiation au potiron.


Le potiron (courge, citrouille, potimarron, etc.) fait partie de mes légumes préférés. Il est très long à cuisiner, mais on en tire des merveilles qui en font l'égal de la patate et, pour la finesse du goût et de la texture, très nettement son supérieur.

Vous pouvez donc acheter une tranche chez votre marchand de quatre saisons, que vous couperez en lamelles afin d'en ôter la croûte. Vous mettez tout ça dans de l'eau afin que ça couvre, vous faites cuire le temps qu'il faut (c'est cuit quand il y a plein de buée dans la cuisine), et vous égouttez un bon laps (n'hésitez pas à presser du couvercle).

Vous sortez le presse-purée, vous en faites une bonne crème qui gicle de partout (se munir d'un tablier). Vous rajoutez une bonne noix de beurre, et de la crème en quantité honorable.

Vous salez, vous vous dites qu'avec un peu de cumin ça ne doit pas être dégeulasse : vous mettez un peu de cumin. Et vous vous dites qu'avec du paprika aussi ça pourrait aller : vous tendez la dextre, vous ouvrez de la senestre et vous versez goulûment.

C'est là que vous découvrez que le paprika qui tombe a une drôle de couleur : brune. Merde. C'est la canelle.

Crotte.

Chiotte.

Zut et flûte.

D'une cuiller circonspecte, vous humez.

Putain, ça déchire sa race !!!

La soupe potiron-canelle-cumin est désormais une marque déposée.



b. - Préface à la cuisson de la fève.


Pour moi, les fèves, c'est le légume que le Papé mange dans un bol et dans Manon des sources. C'est un truc de pauvre. Caca, donc. N'empêche, passant l'autre jour devant le stand des légumes en grain, j'ai fait l'acquêt d'un sac.

Pas bête, je m'y suis pris dès samedi. Je t'ai fait trempouiller dans l'eau chaude jusqu'à ce que ça gonfle et que ça ramollisse. Une grosse demi-heure sur les Fireworks de Haendel a été consacrée au dépiautage des bestiauds. Ca repose grave.

Puis retrempouille une nuit pour que ça trempe, quoi.

Ce matin, j'ai fait cuire le tout avec une grosse saucisse de Morteau, une bonne heure.

Bon, d'accord, ça se mange, mais sans plus. J'ai dû louper un assaisonnement quelconque, parce que ce n'était pas aussi goûtu que ce que j'avais pu tester en restaurant. Va falloir que je fasse des quêtes sur internet (l'inconvénient étant que les sites de cuisine sont essentiellement des sites de rombières qui s'envoient des fleurs et vous précisent vingt fois que les fèves et autres légumes secs ça se trempouille : ben tiens, moi qui voulait les manger crus).

Post-scriptum à cet item : Que faire des fèves froides restantes ? Une salade ? Beuuuuuh.






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Discours liminaire sur la possibilité du dessin


J'ai donc pas mal gribouillé zossi, toujours sur du Haendel, et du Glass. Des cartouches achetées n'entrant pas dans mon plume, je me suis amusé aussi avec un pinceau et de l'encre.

Je confirme au Lecteur que dessiner comme Hugo Pratt n'est vraiment pas donné à tout le monde.

Tout comme Schiele, mais ça c'est plus visible. Notamment ses "poses de mains", que je trouve absolument magnifiques. C'est tordu, c'est infaisable dans la vraie vie (enfin, avec mes mains : j'ai essayé devant le miroir) et c'est d'une évidence pure.

C'en était un stade où j'avais l'album de Schiele dans le sac et que j'ai dessiné à partir des gravures au bistro, en attendant l'ami A***, toujours en retard. Le petit mec craquant-mimi-mignon-totalement-baisable-mais-absolument-con-et-crétin me regardait un peu inquiet, m'a-t-il semblé, par-dessus ma Kriek.






- 4 -

Entretien préalable aux lectures.


Histoire de revenir aux listes de lecture :

i. Le Comte de Monte-Cristo, d'Alexandre Dumas père, et je me dis qu'en fin de compte sa présence au Panthéon (arrête-moi si je dis une connerie, Lecteur) est justifiée. Il y a peut-être un truc un peu bancal dans la construction ou du moins dans la transformation de Dantès en "vampire" ainsi que l'appellent les Danglars, mais ça touche très juste, y compris côté psychologique - loin, bien loin des téléfilms qui ont tout déviergé.

ii. Tacitus, de Flavius Vospicus de Syracuse, ou comment poursuivre l'Historia Augusta à mon rythme.

iii. Noces de chiens, de Jürg et Jean-Bernard Pouy. Quand Pouy se met au scénar de bédés, ça donne un petit truc assez gore & glauque qui, nez en moins...

iv. L'Echo des Cités, de Schuiten et Peeters, ou ma poursuite dans la saga des Cités Obscures, un certain regard sur notre monde et la modernité avec ce petit côté si belge qui peut me plaire et si Jules Verne qui me fait pâmer.

v. À quoi tu penses ?, de Moynot : sans plus...






L'incipit à la mode du jour :

"Des mois qu'on avait pris pour négocier un droit de passage avec le vieux Marsky."

18/11/2006

18/11/06 - 20:26

CCCLXXVI. - Lorsque la nuit.



Les fleurs des villes se fanent aux fenêtres, et à 18h49 une ombre passe sous des tuyaux. Inquiète devant les frémissements de Dieu qu'elle longe, l'ombre lève son nez, et ne sent sur ses épaules qu'une lumière électrique.



Une alchimie secrète en est né, et s'est répandue dans la ville. Par les sols, les terrains, les liquides et les souffles. Des terres humides où ils reposaient lentement se dressent les longs tentacules armés des puissances souterraines. Ils se vitrifient d'armes fantastiques et s'élèvent entre les arbres.

Notre-Dame, 19h43.


Leur peau laiteuse se strie de granulations insensées. Les pics chtoniens qu'ils extraient de leur propre substance les encagent. Les hommes effarés voient des orifices d'ombre, des tentures de verre, et ils devinent que du tréfonds des âges l'horreur s'est levée, et leur fait face.

17/11/2006

17/11/06 - 23:23

CCCLXXV. - Ce soir où je suis devenu fou.



Ce n'est pas un mal que C*** m'ait croisé dans le métro, ce soir. Je revenais, tard, du travail. Non par contrainte, mais parce que je m'y étais contraint. Alors que je voulais sortir "tôt" - premier contournement de l'esprit.

Nous sommes allés chez lui - j'en reviens. Nous avons parlé, un peu. Enfin, lui a parlé. J'ai bafouillé. Je crois que je ne l'aurais pas croisé, je serais rentré pour me coucher ; ou au pire regarder un film. En somme ce que je fais le mieux depuis quelques temps.

Il voulait que je l'accompagne, pour boire un verre, avec des amies. J'ai refusé. J'ai été honnête : pas la forme, pas l'envie, pas le courage. Pas la force, tout simplement. L'envie profonde de ne pas bouger, alors que je sais qu'il n'y a rien de pire. Second contournement de l'esprit.

Me voici rentré. Alors que j'ai sommeil, les deux ou trois wiskies bus font effet : étrange action de l'alcool, je me trouve assis à pleurer sur ma vie, et prendre la pose, réclamant par ma simple écriture les premières plaintes, les premiers jugements, les premiers regards. Me disposant comme l'almée suicidaire sur le coussin de Sardanapale.

Ma première réaction a été d'ôter l'article précédent. Maintenant je me dis qu'il peut rester, borne milliaire : d'ici au passé, il y a tant : à moi d'imaginer ce qu'il reste jusqu'au terme, sans aucune garantie. Aussi poseur qu'il puisse paraître, s'il y a quelque chose non pas de sincère, mais de vrai, que l'on exige de moi, jamais on n'en aura été aussi proche.

Lundi, tout semblait aller. J'étais tout aussi avenant au travail que d'habitude, et mes deux "cours" ont été appréciés des victimes. Je rentrais, je n'avais guère envie de grand'chose. Je mettais un film, et m'affalais avec une bouilloire complète de tisane comme souper.

Le film déroulait son action. Je l'avais choisi parce que je savais qu'il m'avait touché, et qu'il me toucherait - que c'était un bon film, et qu'en plus il y avait des sentiments. Peut-être a-t-on inconsciemment envie de se mettre au bord du précipice, régulièrement. Alors que c'est rare - même si cela m'arrive devant un film, une musique - je commençais de sentir l'humidité monter aux paupières. Les larmes se formaient, et coulaient. Mais elles étaient trop abondantes pour que le film puisse en être la vraie cause.

Je me suis mis à pleurer, à hoqueter. Je me suis mis à mordre ma lèvre. Puis à serrer mon poing contre la bouche, à le mordre, à mordre la langue. J'étouffais et je tremblais.

Les images et le son n'avaient plus d'importance.

Quelques instants après, j'étais prostré dans le canapé, la tête contre le dossier, à pleurer. Je me souviens que je tapais le plat de ma main, régulièrement, éternellement. J'avais des lueurs dans l'estomac.

Je ne sais combien de temps cela a duré. Pas très longtemps, je pense.

Au bout d'un moment, je n'avais plus de larme, et les pleurs semblaient passés. J'allais mieux. Je soufflais. Mais j'avais comme un doute, comme un crampon. Plutôt comme les conséquences d'un abrutissement, d'un éblouissement - lorsque l'on a trop regardé pas loin du soleil, et que l'on a des petits démons qui dansent dans les yeux, faisant mal au ventre.

Un peu comme je fais dans ces cas, je me suis assis à l'ordinateur pour écrire. Très honnêtement (même si cela peut ressembler à la pose de celui qui cherche à jouer à l'artiste maudit ou Dieu sait quelle imbécillité encore), ce site était ouvert, je pouvais y taper - et je pense que je tapais pour vider mon sac, et ôter ensuite vers Word, ce qui m'arrive. C'était disponible sans effort d'ouverture de logiciel, et basta.

Je tapais donc. Je tentais de décrire, de mettre en regard. D'en faire, comme d'habitude, un bel objet si bien astiqué qu'il devient froid et inintéressant. Sauf qu'au lieu de se passer, l'intranquillité laissait monter quelque chose d'horrible, de constant, d'insupportable. Je ne sais comment décrire cela. Non seulement parce que les mots pourraient faire croire qu'il s'agit d'un simple petit artifice redondant de littérature mal famée (horreur, inconstance, douleur, et tous les grands poncifs des petites peines minables), mais aussi parce que je n'ai aucune idée de ce que c'était.

C'était comme une peur terrible, ou plutôt une horreur qui m'envahissait. Elle était de moi, et elle m'était externe. Elle était le noir absolu, la profondeur la plus complète où ne respire pas même un monstre. Elle était le néant, l'ombre et la suffocation.

Ce n'était bien sûr que quelque chose contre lequel je devais me battre. Du moins résister. Elle montait insensiblement, parce que je ne me souviens pas de gradation - et elle s'est déversée en moi à une vitesse inimaginable, quand je relis ce que j'ai pu taper. Je serais incapable de dire quand cette chose est devenue moi et en même temps s'est dressée entre moi et moi-même. Je savais qu'il fallait que je poursuive d'écrire, pour lui résister - cet orgueil niais du cerveau face à la matière, tandis que ce n'était que mon propre cerveau qui ici cédait.

Ecrire, même en disant ce que je faisais - écrire pour écrire - était le dernier rempart que je m'imaginais. La chose non seulement devenait moi et rendait ce qui m'entourait complètement inexistant, mais je ne voyais quasi plus rien. J'avais des crampes, et je me souviens que les derniers mots exigeaient des monceaux de force. J'avais les bras complètement tétanisés, je tapais au jugé, avec les trois doigts crispés qui voulaient bien quitter mon poing.

Il fut un stade où l'absence de sens était si grande que taper ne servait plus à rien. La noirceur de l'encre avait tout pris, jusqu'au regard. Je me tenais la tête, hoquetant.

Dire "je ne saurais dire ce qui s'est passé" et l'écrire est vain, et une coquetterie. Je peux dire : j'étais dans l'horreur. Je peux dire : j'étais encore assis à mon bureau, et j'avais encore conscience que quelque chose m'arrivait.

J'ai eu comme un sursaut. Je crois que j'avais une peur terrible de m'effondrer - en un sens, de mourir. Je me suis levé, j'ai tenté de marcher. Je retrouvais les mêmes sensations, au bord du gouffre, d'affolement complet de la raison et du corps que lorsque j'avais eu un oedème de Quincke : savoir que l'on meurt, et n'y pouvoir rien.

Je ne me souviens plus que de morceaux. Je sais que je me suis regardé dans le miroir, je ne me suis pas reconnu. Mon oeil était fou. À un instant, je me suis retrouvé à genoux, tapant ma tête contre la moquette, répétant sans cesse "Sauvez-moi de moi". Cette chose que j'implorais aussi égoïstement n'était pas Dieu (ou le Diable). C'était la première main qui serait passée, et qui m'aurait aidé à en finir : on m'aurait aidé, je l'aurais pris comme une délivrance, un cadeau et un don extrême. Je n'avais, moi, aucune force physique ou morale pour seulement me dresser. Mes bras n'étaient que des moignons, le monde qu'une inexistence, et moi qu'une atrocité.

Je me souviens que je me suis retrouvé par terre, au pied de ma table, en position foetale. À n'être que corps et horreur. Il est facile de dire "je souffre", "j'ai de la peine", "je me sens mal", "ça ne va pas". Ca ne suffira pas ici.

Et puis, c'est passé. Bien évidemment. Tout se passe. Tout finit. Il suffit d'un peu d'eau, et d'une grande inspiration en se rajustant. J'ai éteint rapidement l'ordinateur, en cliquant dans tous les sens (je n'avais plus mes lunettes) : c'est parti, en un sens ce n'est pas si mal. Je me suis brossé les dents, complètement rétamé, et me suis couché.

Je crois que j'ai dormi comme un animal inquiet, plein de terreur qu'on vienne le surprendre, et exténué de veiller sans cesse. C'est ce que j'ai fait tous les soirs de la semaine : dormir, me réfugier dans la couette pour me quitter.

Et que c'était une crise d'angoisse ou quelque chose d'approchant.

13/11/2006

13/11/06 - 23:41

croire s'installer pour boire un thé regarder un film
croire simplement passer la soirée tranquillement loin du regard du monde croire aussi se pencher sur une image dans le confort de son canapé
croire que les heures passeront tranquillement
avoir cette illusion de la quiétude
de l'assurance de soi
de la tranquillité
croire que les heures passeron
l'avoir cru
les images qui défilent naïvement simplement
et ce trouble qui monte
ce trouble qui n'est rien
ce trouble qui n'est qu'un trouble de l'oeil qu'un de la bpuche qui est plus sèche respirer
resprier plus fortement la larme qui coule les larmes qui coulet qui s'effondrent la fissure d'usher
l'effondrement sur soi
hurler sa douler sa douler d'il 'y a des mois
cette putain de douleur qui est toute la mienne mordre mon poing refuser d'hurler respirer par saccade
ne plus regarder le film
ne plus qu'écouter à la rigueur son film
sa musique avoir mon propre filmse ùprdre le poing
se mordre le poing pour empêcher le ventre de hurler
cetteimage qui ressurgit
cette image celle-ci et pas une autre cette image détail cette image instant sur la chaise
cette image et la lumière qui entre par la fnêtre
sentir cette paix connue qui revient
hurler sa douleur en modrant son poing tirer le plaid à soi tirer les coussin à soi se renverser sur le canapé
hurler encore le poing blanc le poing en sang les ongles sur la langue les ongles dans les dents
gémir cracher les larmes sur tout le visage les larmes dans le cou le coussin sur le ventre tappant du plat de la main contre le canapé
tapant du plat de la main contre le plat du dossier juste sur ma tête
hurler encore le saccades dans le ventres les lunettes loin hurler mordant hurler tirantla tête en arrierre en la tête en hurlant
les mains bllanches plus que l'index qui peut taper
se fprcer à se lerver se fprcer à s'assroir et à évrore car il ne faut pas quil y en ai qui meure
n'avroir qèue le sang dans le cerveau et ands l'jundex hurler en se cognant la tête hurler en reniflant sa morve hurve les majuhhs vides hurler ar ce n'est qu'en contnuant d'é rire wue je sa is que je vais vifre gémir geinre en modrabnt mon pigne t en e cognatcontre le bureau j'arrive plus à tqpert et je vois q'à peine je n'ai ^lus que trois doigtzs ert cette douleur
deoir résoister pour vivr pour rien pour le vice pour e cide en mou continuer d'écrir malgré les maons qui trembkebt et cette image en miu juste devant kes teux ce clavier qu défile et do tke saids qye mers trdoigs ddoigts desus fikrmetndes mots et m'oêchent de resprurer trop fort résister à la vbir résoster au tremblement résisrter auv ide réis ter ç tiutb àuger lew soid g ts continuer de bouger cds dpigts en frappant bouger pour quenle san gbvienne ery resdencdee et quite ;a fo;ied demik de mj cerveay

11/11/2006

11/11/06 - 23:40

CCCLXXIII. - En étudiant, en dessinant.



Ces temps-ci, je suis fasciné par Rembrandt. La simplicité extrême de ses dessins (moins "sobres", cependant, que ceux d'Ingres), où il s'amuse de façon tout aussi puissante et franche que dans ses toiles au clair-obscur, à l'opposition des enchevêtrements de lignes pour ne laisser qu'une zone franche, éblouissante, qui fera deviner le col de dentelle, m'épate de plus en plus.

Je m'y penche - je m'y essaie. Laborieusement, je prends des siens, et j'essaie de me les approprier. Rien n'y fait. Il y a même dans les plus simples gribouillis à grands traits de Rembrandt quelque chose qui échappe, qu'on n'arrive pas à saisir. On se trouve alors devant un brouillon, une vague esquisse qui est bien loin des originaux. Au moins se dit-on que l'on s'est défoulé le poignet et aéré l'esprit quelques heures.



"Il n'y a de littérature que volontaire.", répétait l'ami Raymond. Certes. L'art est toujours un acte, une action qui passe par l'esprit. Une construction. Mais y'en a qui sont aidés, y'a pas à dire.

Cet écrasement que l'on ressent lorsque l'on s'essaie à quelque chose, et qu'on n'y parvient pas, alors que l'on a l'évidence d'un résultat déjà sous les yeux, est une humiliation fréquente que je m'offre. C'est étrange, ce besoin de se vouloir mesurer sans cesse aux grands, en les copiant, se dire (et prétendre) que moi aussi je sais faire.

Il y a bien évidemment une fonction d'apprentissage, à recopier. L'axiome du forgeant forgeron reste toujours vrai. Je ne fais que ça : je plagie - on dira que je fais des pastiches, si on était poli. Je plagie Perec, je plagie Montaigne, je plagie Hugo, je plagie Rembrandt, je plagie Delacroix, je plagie Bosch, je plagie Queneau, je plagie Virgile, je plagie Cohen, je plagie Chardin, je plagie Flandrin, je plagie de Staël, je plagie Tolstoï, je plagie Baudelaire, je plagie Tacite, je plagie Vignon, je plagie Joardens, je plagie le Caravage, je plagie Dostoïevski, je plagie Ellis, je plagie Dumas, je plagie Rigaud, je plagie Champaigne, je plagie Brueghel, je plagie Swift, je plagie Dante, je plagie Cioran, je plagie David, je plagie Ingres, je plagie Fragonard, je plagie Shakespeare, je plagie Pascal, je plagie Boileau, je plagie Turner, je plagie Zurbaran, je plagie Titien, je plagie Mishima, je plagie Rabelais, je plagie Verne, je plagie Tintoret, je plagie Goya, je plagie Michel-Ange, je plagie Eco, je plagie Rimbaud, je plagie Jarry, je plagie Raphaël, je plagie le Greco, je plagie Vermeer, je plagie l'anonyme, je plagie l'inconnu.

Je plagie Homère et je plagie Zeuxis.

De tout ce qui sort, rien ne vient d'ici. On se sent bien impuissant, bien incapable (et là encore, c'est une citation, tiens). Bien limité, à ne pas pouvoir inventer, et à ne faire en somme que la chronique de tout ce qu'on ne peut pas faire, de tout ce qu'on n'est pas parvenu à créer. Ce qui est toujours un plagiat, ici de Marcel Bénabou.






La citation de circonstance à la mode du jour :

"L'on vient toujours trop tard depuis qu'il y a des hommes, et qui pensent."

11/11/06 - 02:56

CCCLXXII. - Brèffle.



Encéphalogramme sexuel & sentimental plat.

Et en fait, je pense que ce n'est pas un drame. C'est une période, comme ça. Ca doit arriver à d'autres, peut-être. On ne fait rien, on rentre chez soi, on allume l'ordinateur, on bouquine ou on lit sur d'autres sites.

En même temps, au bout d'autant de mois, ça devient du domaine de l'usage.

S'il y a des conversations, je n'ai pas envie qu'elles aillent au-delà de la conversation. Le verre au-delà du verre. Le reste ? Bof... vu que c'est le plus souvent lamentable, sans plaisir, et que parfois ça culpabilise.

Un peu ras-le-bol de l'éternel ça va qui suit l'inévitable salut. Ou la trop classique phrase qui se démarque, pour de toute manière aboutir sur le casuel énoncé de CV, l'explication sur le Dasein de l'actuaire, mon parcours et ce que j'aime. Des je te tourne autour pour que la spirale se finisse normalement sur mon nombril (ou un peu plus bas).

Il est évident qu'on a toujours une vague tentation, quelque chose comme de l'instinct reproducteur détourné au plus profond de soi. On aimerait malgré tout une conversation qui se passe bien. Un verre qui soit agréable. Une balade qui soit épatante. Quelque chose qui relève d'une normalité méconnue : le temps de se découvrir, de s'apprécier, de se tourner réellement autour du pot, non plus pour l'immédiateté, mais pour le plaisir de la découverte.

On a une prétention à l'humain, en somme.

Il arrive même qu'un truc auquel on ne s'attendait pas survienne. Il suffit d'un rien. Des fois, un enchaînement de cafés, qu'on ne voit pas passer. D'autres, une balade en scooter.

Non que l'esprit s'emballe, que la machine fasse tourner d'office les engrenages déments de l'imagination. Simplement, on se trouve un court instant bien, on en apprécie le peu comme l'ermite qui du fond de sa grotte soudain aspire une bouffée d'air frais. On en a conscience, on se dit que ce n'est pas désagréable.

Puis le parfum inattendu est emporté par la moindre brise passant par là. On avait quelques atomes d'essence absolue - on respirait un peu plus fort pour jouir d'autres - il n'y a plus rien qu'un air simple, le nôtre, celui de notre quotidien. Alors on s'ébroue, on regarde autour de soi, un peu gêné d'avoir eu quelqu'instant les narines aussi largement ouvertes, avides. On hausse l'épaule, et on retourne à ses chères études, baissant la tête.

Ainsi le corps avance-t-il, d'année en année.



10/11/2006

10/11/06 - 22:30

CCCLXXI. - Comment faire un thé.



Rentrez du travail, ôtez la cravate et mettez-vous à l'aise après avoir allumé l'ordinateur. Vous pouvez ainsi prendre une douche brûlante en écoutant de la musique.

Lorsque la salle de bain est pleine de buée, et que vous y étouffez, vous êtes prêt. Vous pouvez en sortir, vous sécher dans l'entrée (car il y a trop d'humidité dans la douche) et vous rhabillez.

Changez alors de musique, au profit du Live 2006 de Raphaël. Emparez-vous de deux gros poireaux, coupez-les en fines lamelles. Gardez la partie verte de l'une des bêtes, cela donne de la couleur et du goût.

Rajoutez au massacre deux oignons blancs dont la mort vous aura longtempts fait pleurer.

Mouillez d'un peu d'eau l'ensemble que vous avez disposé en faitout. Déposez une cuiller de graisse de canard, faites chauffer à feu vif, sans couvrir.

Lorsque les poireaux ont réduit de moitié, rajoutez un sachet de lardons fumés & coupés. Laissez cuire jusqu'à ce que l'eau des légumes ait rejoint le nuage qui flotte et dans la cuisine et dans le salon.

Dans le saladier dont vous avez ôté les deux tomates vieilles de trois semaines qui y ont pourri sans jamais parvenir à mûrir (en restant étrangement rouge vif), cassez six oeufs que vous touillerez d'une fourchette vigoureuse. Accompagnez de vingt-cinq centilitres de crème fraîche épaisse, et laissez reposer.

Parsemez la réduction de légumes de sel, de poivre et d'un peu de cumin. Versez-y la crème d'oeufs, qu'un battage patient de la cuiller en bois permettra de confondre aux poireaux en une seule pâte.

C'est le moment adéquat pour ouvrir en grand la fenêtre du salon, et laisser s'échapper le mur liquide qui flotte sur la moquette. Ne craignez rien : avec la différence de pression et d'hygrométrie, le froid n'entrera pas.

Dans un moule à gâteaux, disposez alors du papier sulfurisé, une pâte brisée étendue que vous piquerez de votre fourchette. Faisant gaffe à ce que la pâte ne verse pas, vous y ferez couler votre crème. Nivelez, et saupoudrez de gruyère râpé.

Le gruyère se râpe en tenant la tranche contre son ventre et frottant de la dextre avec la râpe. Quelques coups de doigt aident à répartir les filaments sur l'ensemble.

Si vous n'aviez qu'un plat à tarte, c'est trop tard, ou il vous en faut deux : pour une tarte, ce n'est qu'un poireaux et trois oeufs qu'il vous fallait, je regrette.

Enfournez à trente fois le thermostat 7, soit 210°C. Faites chauffer ce qu'il faut, le temps qu'il faut, cela dépend de toute manière de votre four, s'il est à gaz ou électrique, s'il est parisien ou provincial.

Alors, en lavant les ustensiles, faites chauffer de l'eau et chantez Ô compagnons en trémoussant du popotin. Versez l'eau bouillante dans la théière, rajoutez du thé, prenez une tasse et allez boire tranquillement tout cela dans un endroit confortable qui vous est cher.






L'incipit du jour (que j'ai l'impression d'avoir déjà cité, mais j'en ai envie, c'est tout) :

"Dans la partie du livre de ma mémoire avant laquelle il n'y a guère de choses à lire, on trouve une rubrique qui dit ceci :

INCIPIT VITA NOVA


Dessous, je trouve écrites les paroles que je me propose de transcrire dans ce petit livre, sinon toutes, du moins leur sens.
"

09/11/2006

09/11/06 - 23:14

CCCLXX. - Almanach royal.



Aujourd'hui, rien.

07/11/2006

07/11/06 - 23:22

CCCLXIX. - Apophtègmes nocturnes.



- 1 -


Dans le décompte, j'en suis à 639. Youpi. Français, encore un effort !






- 2 -


La question de toute minorité est de vivre avec sa différence, non dans sa différence ou de sa différence.






- 3 -


L'incipit à la mode du jour :

"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

06/11/2006

06/11/06 - 19:36

CCCLXVIII. - Petits plaisirs de ce quotidien.



i. Enfiler chemise, pantalon, cravate pas réveillé et brusquement m'apercevoir, mettant la veste, que j'ai mis un costume que je n'avais pas touché depuis six mois. J'y étais comme une chipolata. Maintenant, il me reva.

ii. Me pavaner, tout raide d'apprêt, dans mon manteau neuf, et me dire que je fais vachement Corto Maltese avec.

iii. En plus, les mitaines, trop top de la balle.

iv. En fin de compte, j'aime l'hiver. Même si hier soir j'étais malade comme un chien.

v. Et je n'ai pas évoqué la soupe de pois cassés.

vi. En plus, je n'avais que trois pages de courriers qui m'attendaient au bureau, j'ai pu les écluser en un jour.

vii. Du coup, les trois dernières heures, j'ai pu lire des documents divers et me poser plein de question sur le double effet sans bonbon à la menthe et l'exonération sans les taxes.

viii. Demain, je révolutionne le monde.

ix. En plus, c'est tout de même agréable d'avoir des collègues avec lesquels on parle largement d'autre chose que de cul.

x. Une p'tite tisane et un film, moi je dis.






L'incipit à la mode du jour qui la pète trop :

"Des facéties du baron Corvo à celles de Trelawny. Les notes du baron Corvo font allusion à un mansucrit de lord Byron, caché par Trelawny à Venise... Je veux dire... ici, à Rhodes ! Oui ! Edward John Trelawny... L'ami de lord Byron aurait caché les Mémoires grecs du poètes à Rhodes même, dans la mosquée Kawakly... ou dans la loge de la Lingua di Francia, rue des chevaliers de Saint Jean... La lune est splendide, s'il y avait eu des nuages... j'aurais pu attendre indéfiniment."

05/11/2006

05/11/06 - 22:02

CCCLXVII. - En lisant, en commentant.



- 1 -


En passant le long du Palais-Royal, il y avait une très belle lumière, légèrement poudreuse, qui faisait des rais sous les arcades. Des enfants y jouaient. Entre les ombres et les quelques marées du soleil.

C'est dommage qu'on ait inventé l'électricité. Le professeur Arronax, lorsqu'il se réveille dans le Nautilus, est inquiet de voir que la lumière diffuse de partout, et est aveuglante. Il trouve cela génial. Il ne pensait pas que l'électricité se répandrait à ce point. Les rues sont éclairées tout le temps. Les couloirs et les passages sont remplis de lumière, peu de risque qu'il y ait baron de la Cour des Miracles pour nous attendre. Nos chambres sont des galaxies de scintillement, et même lorsqu'on s'essaie aux spots indirects, l'électricité crée toujours de grands halos où tout est visible.

Rembrandt pouvait peindre des clairs-obscurs, Vermeer se délecter d'une lumière blanche qui entrait dans une pièce et devenait bleue en touchant le corsage d'une femme enceinte, Zurbaran avait des personnages dont le nez traçait une grande ligne sombre sur les lèvres et le menton.

Nous avons cette lumière crue partout. Les ombres n'existent plus, ou elles sont diffuses. Alors que nous continuons (accentuons ?) la pensée par dichotomie, les oppositions simplistes que le Moyen-Âge le plus souvent rougissait de reconnaître, nous avons transformé notre paysage en simple composé : c'est on ou c'est off. C'est éteint ou éclairé.

Plus de grandes rais, plus de grandes ombres qui coupent le visage en deux. Plus de complexité.






- 2 -


Après les Famas en permanence dans les lieux publics et les contrôles à tous les coins de rue dans le cadre de l'intérêt supérieur de la Nation, on vient de nous pondre une circulaire européenne réglementant la quantité de liquides (à tenir dans une capote en plastique, s'il vous plaît) qu'on pourra avoir dans sa soute à bagages. On a pris en considération l'intérêt mercantile des dutty free, rassurez-vous.

L'idée d'origine est ce qu'on appelle un bon sentiment : il semblerait qu'un complot ait été déjoué à la fin du printemps, où des méchants barbus envisageaient de jouer à McGyver et construire une bombe liquide dans l'avion. Interdire les liquides au-delà d'une certaine quantité, ce serait un moyen de protéger les flottes aéroportées de nos belles économies contre les attentats qui font perdre tant de pognon au Capital (sauf aux assureurs, je suis bien placé pour savoir qu'on exclut les attentats terroristes...).

Là où le bât blesse et on se gardera bien de le signaler, je pense, c'est que même avec les 100ml de liquide autorisé en cabine, on peut tout de même faire péter un avion ou du moins faire un trou dans la carlingue - et c'est suffisant. Suffit de s'y connaître un peu en chimie, c'est pas à un lecteur de Jules Verne qu'on fera croire le contraire (dans L'île mystérieuse Cyrus Smith fait péter un rocher énorme juste avec une goutte de nytroglycérine). Si en plus on s'y met à plusieurs petits copains, on peut faire un beau feu d'artifice.

Ou si je suis seul, je me fourre un pain de plastic dans l'anus et le détonateur avec et je me rase bien net et mets un costume. Vous croyez qu'on va m'arrêter au contrôle ? Rien n'est impossible à un esprit volontaire. Alors quoi ? Interdire les avions aux passagers et au fret ?

C'est encore un petit progrès, sous des prétextes d'intérêt du plus grand nombre et de sécurité commune, dans la réduction des libertés. Bientôt, quand on apprendra qu'un type avait le vague projet d'étrangler l'équipage avec son pantalon, on interdira les fringues.

Faudrait peut-être arrêter le délire, non ?

Des fois, je regrette la royauté "époque de moindre liberté, mais de plus grande indépendance" (Alexandre Dumas, dans les Trois mousquetaires, citation de mémoire).






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À 18h31, le site de l'AFP annonçait que Saddam Hussein avait été condamné à mort par pendaison et par un tribunal irakien. La procédure d'appel a été lancée automatiquement. La Maison blanche s'est félicité de cette condamnation, tout comme le 10, Downing Street. Moscou a regretté, l'Union européenne a rejeté la possibilité d'une peine de mort.

Le site de Libération annonce simplement que Saddam Hussein a été condamné à mort pour le massacre de 148 chiites en 1982. Le site du Figaro et du Monde mettent plus l'accent sur la division de la communauté internationale. Celui de L'Humanité n'en parle pas, faut pas trop demander aux descendants de Thorez.

Si on parle déjà des causes des procès qui ont été faits à l'encontre de Saddam Hussein, c'est inquiétant de voir que les charges qui ont été retenues contre lui sont bizarrement uniquement des affaires intérieures, même si je ne veux pas renvoyer aux poubelles de l'Histoire le nombre de morts et la cruauté du régime du Baas que l'Occident a largement armé et soutenu durant plus de vingt ans.

Dire qu'on aurait pu, tant qu'à faire du spectacle et de la surenchère dans le nombre de morts (alors qu'un mort, déjà !), se lancer dans la guerre Iran-Irak. Mais vous allez me dire qu'il y a l'Irangate dans tout ça, et que ça risquait de mouiller l'administration américaine, qui à l'époque n'était pas regardante aux massacres et aux dictatures tant qu'on cassait de la gueule à de l'extrémiste, à du nationaliste ou à du communiste. Et qu'un tribunal indépendant d'une "démocratie" n'a surtout pas à juger de l'action d'un autre gouvernement, surtout d'un pays qui a estimé que ses GI's étaient tellement incapables de commettre des crimes de guerre qu'il a voté une loi pour refuser qu'un GI's soit jugé en-dehors des Etats-Unis.

Sorti de cette petite crise d'anti-américanisme primaire, je rappelle que le dernier rapport publié dans The Lancet remarquait que les cadavres de la morgue de Bagdad portaient souvent des traces de coups, de strangulations, de coupures et de brûlures de cigarette. Si c'est ça à Bagdad, je vous laisse songer de ce que c'est dans les campagnes, où il n'y a pas de structure sanitaire pour comptabiliser les morts, ni d'administration pour réfréner les ardeurs de la soldatesque.

Enfin, je n'en veux pas aux soldats ricains. Ce sont des mômes. Ils ont entre 17 et 21 ans, ils ont jamais tenu un flingue, et on leur file un truc qui tire à rafales en leur disant qu'ils doivent vider le dépôt de munitions, sans les former au pays, aux conditions de vie, sans leur donner des cours d'arabe. C'est comme si on me laissait piloter un avion en me disant qu'il fallait que je vide la citerne de kérozène, en m'ayant juste montré où est le manche à balai.

Disons que je n'ai rien dit, que le procès de Saddam Hussein en soit n'est déjà pas scandaleux. Non pas parce qu'il ne faut pas juger un tel homme (même si c'est risible après tant d'années à l'avoir laissé les mains libres et à lui mettre des pétoires dans les poches), ni rendre justice à une mort, quelle qu'elle soit. Disons qu'il n'est pas téléguidé, piloté du début jusqu'à la fin, et que son issue n'était pas déjà connue.

Regardons simplement l'homme.

Est-ce que parce que Saddam Hussein a été un meurtrier et un dictateur, est-ce parce qu'il a maintenu la population de son pays sous le joug durant des années, est-ce parce qu'il a ordonné des massacres, des exécutions, des tortures, est-ce à cause de cela que nous, nous avons le droit de le condamner à mort ?

Est-ce qu'une démocratie, ce qu'essaie d'être malgré son passé et malgré les américains l'Irak, a le droit de tuer quelqu'un ? Est-ce qu'elle se légitime plus encore en tuant ?

L'unique argument est du type "Francis Mer" : c'est moins coûteux de pendre quelqu'un que de le maintenir en prison. Tout comme la dernière année de la vie, qui coûte vachement, et qu'il faudrait supprimer. Tout comme ces délinquants, ces violents, ces racailles, ces voyous, qu'il faudrait mettre attachés sur un radeau qu'on coulerait au fond de l'estuaire de la Loire au son du canon. Tout comme ces chômeurs, après tout : lorsqu'ils sont en longue durée, on devrait aussi les buter, ils n'ont plus aucune chance de trouver un emploi. Sans compter les étudiants : coûteux. Sans compter les smicards : coûteux. Sans compter les vieux, les bébés, les ados : coûteux. Sans compter les artistes, les chercheurs, les fonctionaires : coûteux.

Franchement, je trouve honteux et méprisable que des Etats qui prétendent être les défenseurs de la liberté et de la démocratie, qui ont combattu contre tous les avis en Irak afin d'y instaurer officiellement la liberté et la démocratie en n'oubliant pas le stock de pétrole osent cautionner la mort d'un homme.

Putain, Badinter, y'a encore du boulot !






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Je suis en train de virer libertaire et anar. Faut que je me surveille.

C'est que c'est dangereux, d'être pas d'accord, maintenant.

05/11/06 - 20:42

CCCLXVI. - Dimanche en déshérence.



C’est décidé ce dimanche je me lève tôt à onze heures et je vais à l’expo Rembrandt direct après le petit déj. Bon, d’accord, c’est onze heures quinze c’est pas la mort. C’est tôt, déjà. Douche, je me rase pas, faut pas déconner, je suis en ouiquennede et en vacances, non mais. Chic, la pression est revenue, je peux enfin mettre de la buée dans tout l’immeuble. Ce vieux falzard, un nouveau pull à col montant, et en avant Roméo, direction la boulangerie.

Tiens, Charlotte-ma-boulangère-qui-m’offre-des-chouquettes-au-si-beau-sourire n’est pas là. Ils ont mis une blondasse peroxydée à la place. Oui, une baguette bien blanche et un pain chocolat-amandes, s’il vous plaît, Madame (vlan ! ça t’apprendra de tenter de chouraver la place à Charlotte). Ey ! Mais pourquoi elle me prend mon pognon et planque la commande derrière sa caisse ? Faut que je me penche complètement sur le comptoir pour récupérer les zigouigouis ? Ah mais, c’est vrai, en plus, elle est passée au vioque suivant ! Saaaaaalope. Si tu crois que je vais te faire la causette la prochaine fois, tu peux te mettre le tampon dans l’oneille jusqu’à la ficelle.

Bon. Calme. C’est un beau dimanche de novembre, il fait un froid à casser les nageoires d’un canard, et il y a un soleil magnifique. Petit déj, un petit peu de feuilletage d’un album sur Zurbaran et on y va. Le blouson en cuir suffira, et mes petites mitaines toutes chics. Tolbiac, c’est où ? Bon, soit la 14 soit la 6. Va pour la 14, c’est plus rapide.

Vingt minutes de transport plus tard. Dis donc, ça a changé le quartier, en cinq ans. Comment qu’on fait pour aller à la BNF ? Faut vraiment prendre ces escaliers en coupe-gorge ? Ils y ont tous, et ils ont tous des petites sacoches et des écharpes, ça doit être par là. Ah oui. C’est tout de même moche, la BNF. Je te raconte pas le vent qu’il doit y avoir, dès qu’il y a une brise. Dommage, le site est en surplomb, il aurait pu faire quelque chose de plus novateur et plus chic, le Perrault. Je préfère celui de la colonnade du Louvre, moi je dis. Et en plus c’est casse-gueule !

Escalator, tiens il est mimi cestui-là, même s’il a un portable vissé à l’occiput. Hall. Oukessé ? Y’a pas panonceau ! Pourtant à la poterne y’avait un placard sur les expos de la BNF. Bonjour, madame, je cherche l’expo Rembrandt, vous pourriez me dire où je peux acheter les billets et où c’est ? Oui, l’expo Rembrandt. Elle a commencé le mois passé, enfin, je crois. Ah bon ? Pas avant le mois prochain ? Euh… j’ai un doute… Bon, en même temps, c’est une typesse de la sécurité, on sait jamais, je vais faire un tour, tant qu’à faire.

Dis donc, ils sont longs les couloirs. Et c’est mal éclairé ! Avec ces vitres, c’est soit t’étouffes soit tu clamses. Les boiseries sont pas laides, mais s’il y a que ça pour rattraper l’ensemble. Il faut faire la queue aussi longtemps pour avoir un siège ? Mais c’est que c’est plein d’étudiants ! C’est drôle, la queue la plus longue est devant la salle des Lettres. Pourquoi qu’elle m’a souri, cette fille ? Elle a de beaux yeux, en tout cas.

J’ai fait le tour. Tiens, il y a une borne. Expos, expos… Hein ? L’expo Rembrandt est à l’ancien site ? Je suis trop con ! D’accord ! Quand ils disent Richelieu, c’est la rue, c’est pas le couloir ! Bon. 14h30. J’ai largement le temps d’y aller à pattes. Y’aura un peu plus de monde, c’est tout.
Un bon laps ensuite : rue du Temple… comment a-t-on eu idée de mettre la BNF dans un marais ? L’humidité, c’est mauvais pour les livres. Margaritas ante porcos. Tiens, c’est fermé, et y’a pas de pub. Doute… les Archives, c’est pas la BNF ? Merde, c’est vrai. Les Archives, ce sont les Chartes. La BNF, elle est à côté du Palais Royal et de la Banque de France.

Bon !

C’est pas loin, Bad, tu peux le faire, ce n’est que la rue de Rivoli à remonter. Et puis c’est agréable, les arcades devant le monument à Coligny. D’accord, y’a des touristes – pardon, médème – et des beaux en sortie – ’scusez – sans compter les camelots – ah, faites chier ! On frôle les hommes au regard en radar sans se détourner et on avance, Hortense. Je prends pas par le jardin, je vais louper la Banque de France. Si je longe du côté du ministère de la Culture où que je travaillerai plus tard quand j’habiterai au Louvre, logiquement la Banque est à droite, si mes souvenirs d’Histoire sont bons.

Ouaip, ce doit être ça, y’a des guérites et des caméras. C’est vide, comme rue, en tout cas. Les apparts doivent être sympas… dommage qu’on soit passé à l’euro, la Banque va pas tarder à les vendre, je parie. Pourtant, ça me dit rien, comme bâtiment. En plus, ça ressemble fort à un cul-de-sac. Y’a un resto. Fais voir. Elle est sympa leur carte, j’en prends une. Hein ? Rue des Petits-Champs ? Mais oukejesuidonc ? Pas ça, c’est un hôtel particulier Louis-XIII. On tente par là. Tiens, passage Vivienne. Fais voir, ça me donnera une ambiance Céline à mon dimanche.

Sortie… rue de la Banque, c’est ça, c’est ça ! Le monument néo-classique au bout, c’est ça ! Arcadie, me voilà ! Christophe Colomb peut aller se resaper, je suis l’explorateur des temps modernes.

Mais qu’est-ce que je fous à la Bourse ?

On repart en arrière.

Aaaaaaah, mais c’est quoi cette place des Victoires à la place de ma BNF !!! En plus aucune de leurs rues ne sont droites dans ce quartier, ça part toujours de traviole, comment tu veux que je me repère ! J’ai même perdu le nord. Am, stram, gram. Par là.

Attends, j’atterris tout de même pas sur la Bourse de Commerce ? Mais c’est les Halles ça ! Machine arrière, toute !

À un coin de rue, sur une place : je suis sûr que la BNF est dans un espace-temps en-dehors du monde. Je suis sur le bord de l’ombilic, et je tourne autour. Ce doit être ça. C’est une initiation. Un parcours. Sarastro va m’apparaître et m’extraire de la nuit symbolique à la lumière de Rembrandt. Je vais y arriver.

Pourquoi je me retrouve devant Notre-Dame des Victoires, moi ?

Marre. Je retourne au Palais-Royal. Attends. Et si ? L’hôtel particulier Louis-XIII ? On va tenter.

C’EST CA ! C’EST CA ! C’EST CA !

Euh…

Où elle est l’entrée ?

Où elle est la rue Richelieueueueueueueueeueuu !

Plein nord, je longe le bâtiment. Tiens, c’est à côté du Colbert ? Si j’avais su ! Rue à vide-bourse et tire-laine à main gauche, je longe, je le quitte plus l’hôtel Louis-XIII. Encore un coup à gauche. Hein ? C’est cette place ? Mais c’est juste à côté de Pyramides et d’Opéra, alors ! Groumpf.

C’est quelle heure ? 16 heures passées ? J’entre ? J’entre pas ? Je suis parvenu au terme de mon voyage. J’ai vaincu le Béhémot de la cartographie du deuxième. J’ai quasiment fini de reconstruire le Temple d’Hiram et vengé sa mort. J’entre ? Non, je suis pas un franc-maçon, mais n’empêche : ce serait mieux si j’entrais pas. Le vrai travail est celui qui reste inachevé volontairement. Surtout que j’aurais pas le temps de tout voir à moins de tracer.

Zou, je fais un tour au Louvre, c’est pas loin. Pour le coup, je passe par le Palais-Royal. Dis donc, y’a du monde. Euh… j’ai un doute. On ne serait pas le premier dimanche du mois ? Où est mon oignon ? Merde. Le cinq. C’est gratuit. C’est foutu. Même avec ma carte de mécène de la culture. Va avoir un peuple à crever. Suffit de voir les types qui font la queue aux escalators. Direction l’escalier de la Pyramide.

Il fait beau encore. Le ciel est limpide, on se sent calme. Je m’offrirais bien des marrons. Doit y avoir le vendeur à la sauvette dans la Cour Carrée. Je les mangerai sur le pont des Arts. Je me brûlerai les doigts et je regarderai le fleuve couler.

Ah ben non y’a pas de vendeur à la sauvette ou à la réglo. Peut-être de l’autre côté du pont, les cognes ont dû passer. Non plus. Bon. Les argousins se lâchent. Je longe le quai, à Saint-Michel y’en a forcément un.

Attends, ce libraire, ce sont des Hertzel qu’il vend, là ? Ca y ressemble vachement. Hop, tends la main. Chope le bouquin. B’jour, m’sieur. Zut. Non. C’est pas une princeps. Encore une pâle copie Hachette. Merde. Oui, m’sieur, non, je regardais juste. Oui, certes, c’est une belle édition… Je n’en doute pas. Oui, je vois bien l’année d’édition. Non, vous savez, si j’achète un Verne, c’est soit en poche soit une princeps, je regrette. Je vous le rends, désolé. Oui, c’est une belle chose, malgré tout. Non, merci, vraiment, même avec la réduction. Si, je vous assure. Tenez. Je vous le rends. Mais non. Allons. Comme vous dites. Tenez. Mais je vous le rends, ne vous inquiétez pas. Je ne l’ai pas ouvert. Tenez. Mais arrêtez, je n’en veux pas, vous dis-je !

Fuite le long des quais. Là, tout roule, ma poule, je connais le coin comme ma poche. On traverse la rue, on regarde un peu Notre-Dame et on cherche les marrons. Pas à côté de la femme en plastique. Pas vers Gibert-Lettres. Hein ? Pas devant la fontaine. De l’autre côté ? Non plus. Je veux des marrons ! Vers la Huchette ? Noooon ? Côté Saint-André des Arts ? Pas plus. Juste le crêpier à touristes. Bordel ! Pas de Rembrandt, pas de marrons ! Faiche ! J’tente une excursion vers Odéon, on sait jamais, y’aura peut-être un film d’intéressant, et au pire je pousse vers le Luco, y’a toujours des vendeurs au Luco, c’est terre sénatoriale, loin des condés et du quai des Orfèvres.

Pas de film intéressant, c’était évident, vue la chance que j’ai depuis taleur. Le Luco, this way. Tiens, l’autre con qui nous a limite viré du café mercredi. Ca fait pitié, de rallumer un cigare. Enfin. Rue de Condé. Y’a ben tant de voitures. Ils font aussi une journée portes ouvertes ici ? Ah, non. Non, monsieur, je viens juste d’arriver. Si, je vous assure. Oui, effectivement, j’ai bien vu que le bus avait eu un accident. Non, je n’ai pas vu quand. Si, quand je suis arrivé, il était vide. Demandez aux conducteurs derrière, à la façon dont ils klaxonnent, ils poireauttent depuis un bon bout. Non, je ne pense pas que ma présence soit nécessaire, effectivement. Je suis bien d’accord avec vous. Oh, vous savez, des accidents, ça peut arriver à tout le monde. Je peux partir ? Merci.

C’est pas possible, c’est une épidémie ! La maison poulaga a lâché toute la famille des anges gardiens ou quoi ! Et voilà un argus qui me choppe mon dernier vendeur de marrons juste devant moi. Merde ! Merde ! Mer-deuh !

Puisque c’est ça, je prends le tromé à Babylone et je me fais un chocolat chaud. À la canelle.

05/11/06 - 00:00

CCCLXV. - Citation du soir, espoir.



Où Bad cherche désespérément une citation pour faire chic mais n'en trouve aucune.

Comme quoi.

Bon, on tend la main, on prend le premier livre qui vient, et hop, c'est pesé et emballé comme incipit à vos réflexions dominicales.

"Sachant, par vos ouvrages, que vous trouvez profitable à la science la connaissance des traits biographiques concernant le développement de l'instinct chez différents individus, soit normaux, soit anormaux, j'ai eu l'idée de vous faire parvenir le récit consciencieux de ma propre vie sexuelle."

04/11/2006

04/11/06 - 17:29

CCCLXIV. - Pourquoi écrire, hein ?





Le tout grelottant qui serait passé hier vers 22h30 dans une rue de Paris aurait vu, auprès de trois minots ados qui maîtrisaient trop la chose sur l'autre distributeur, deux bakplussecink, un clerc d'huisserie et un clerc d'actuarie, réfléchir longuement pour comprendre comment fonctionne un loueur automatique de dévédé et en extraire l'engin sans y perdre la carte bancaire.

Au bout d'une demi-heure, et de trois essais, ils y parvinrent. Le four, qui se chauffait pour la pizza et les crêpes, avait eu le temps de porter à température estivale l'ensemble de l'appartement. Une pizza et des crêpes, jactez-vous. Vous avez raison, Lecteur. Une pizza et des crêpes, c'est le début de la déchéance – quand on n'y est pas déjà sérieusement empapaouté – mais la session dévédé n'avait été décidée qu'une demi–heure auparavant et c'était tout ce que mon congélateur me fournissait dans les délais de cuisson impartis.

Je ne me souviens pas trop du film – Mon idole, de Guillaume Canet – si ce n'est que le Monbazillac tapait sec et qu'un litre de jus d'orange a servi à humidifier de la vodka de reste.

Il devait être une heure, et les verres se vidaient.

C***. – C'est vrai que tu as un blog. Je n'y suis jamais allé.

Bad. – Bah. Même si je sais que j'ai entre vingt et trente lecteurs quotidiens, je m'en tape en fait, de savoir qui me lit.

C***. – Alors pourquoi dès qu'on s'est connus tu m'en as parlé ?

Bad. – Peut-être par honnêteté. Histoire que tu puisses pas dire que j'écris des choses derrière ton dos. Tu sais que ça existe. Tu peux parfois y faire des tours. S'il y a des choses qui te gênent, tu dis, et des fois je corrige.

C***. – T'es pas cohérent.

Bad. – Oui. Surtout que je considère que je parle peu de moi. C'est avant tout une gymnastique intellectuelle. Ca entretient la bête. C'est une hygiène.

C***. – Tu y écris souvent ?

Bad. – Deux à trois fois par semaine, je pense.

C***. – Et ça fait vachement longtemps, non ?

Bad. – Un an, presque.

C***. – C'est rare, un blog qui tient aussi longtemps. En général, au bout d'un mois, on se lasse, on n'écrit plus.

Bad. – Parce que ce sont des blogs au premier degré. Ils ne parlent que d'eux. De leur nombril. C'est lol ptdr mdr regardez-moi en photo à Panama, à Bornéo et à Chaponost. Et re-moi sur les photos devant les poubelles du Majestic. Au bout d'un moment, on n'a plus rien à dire.

C***. – Toi, bien sûr, tu fais autre chose, hein !

Bad. – Pfffff. Oui. Bon, d'accord, les derniers sujets partent un peu dans tous les sens. Attends, je te montre. Voilà comment c'est organisé.

C***. – Fais voir.

Bad. – C'est foutu en trois, non, en cinq points, cinq grands axes : l'OuLiPo, des petits récits/nouvelles, un feuilleton complètement en rade, mes petits dessins et un discours sur le moi. Pour les récits, c'est surtout un moyen de me débarrasser de textes qui traînent depuis des années. Tu vois les cartons sur l'étagère ? Bah, c'est ça. Y'a des trucs qui durent trop. Une fois que je les mets sur le blog, c'est fini, je ne peux plus y toucher : la publication oblige à être achevé, force d'oublier le repentir.

C***. – C'est extrêmement organisé. Ca sent son khâgneux, bonhomme.

Bad. – Ué, et alors ?

C***. – Oh, rien. De toute manière ça tient pas : toi aussi, tu parles de toi.

Bad. – Attends, je change l’écran. Ça me gêne de le voir, tout de même. Presque, puisque c'est un blog. En fait, non, pas vraiment.

C***. – Gni ?

Bad. – Tu vois Montaigne ? Les Essais ? C'est pareil, à mon échelle.

C***. – Heu...

Bad. – Quand on a l'impression que je parle de moi, le plus souvent c'est que je pars d'une expérience perso, puis je déblatère, je délaye, je farcis et j'espère l'universel. Tiens, regarde celui–là. Je parle du froid, des marrons chauds et de l'hiver sur trois longs paragraphes, et il n'y a qu'une phrase à la fin qui dit (presque) explicitement ce qui m'est arrivé et qui est la cause de tout ce blabla. Une fois, j'ai commencé à parler d'une bonne femme qui m'avait alpagué dans la rue, et deux heures plus tard j'étais encore en train de taper mais de déblatérer sur les campagnes anti-sida.

C***. – Ah oui. Tout, et son contraire. Tu t'offres la totale dichotomie.

Bad. – Chépo. Tu vois le chapitre Des coches, dans le livre III des Essais ? Montaigne, il y parle de tout. De l'opulence, de la tyrannie, de la pudeur, d'Alexandre et de Théophraste et du roi du Mexique, de tout ce que tu veux, mais pas des coches ! Un blog qui tient la route, c'est ça. On est soi–même la matière du texte, et en même temps le texte parle de tout autre chose.

C***. – Ca va les chevilles ?

Bad. – Totalement. Jamais je ne serai Montaigne ou Perec. Pourtant à ma mesure, c'est ce que je fais. Et encore, ça pourrait être pire. Quand tu vois Montaigne, qui farcissait ses textes d'édition en édition, au point que le sens changeait du tout au tout entre l'exemplaire de Bordeaux et l'édition de la Gournay, en fin de compte quand on bloggue on est un tantinet innocent. On se contente d'avancer "à sauts et à gambades" : "Je ne peints pas l'estre. Je peints le passage : non un passage d'age en autre, ou, comme dict le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de minute en minute."

C***. – Toi et ton goût pour les patronats prestigieux. De toute manière, tu trouveras toujours un truc pour te justifier, à ce compte.

Bad. – Oui, comme Montaigne. Je dirai l'un, et l'autre, et à chaque fois j'aurai raison.

C***. – D'accord. Mais pourquoi tu ne le mets pas sur un bout de papier, alors, si tu te moques de tes lecteurs ?

Bad. – Je te ressers ?

C***. – Oui, attends. Voilà. Merci.

Bad. – De toute manière, même si j'écrivais sur un cahier, j'aurais au moins un lecteur : moi. On écrit toujours pour quelqu'un, même si c'est pour soi. Et puis je tape plus rapidement que j'écris.

C***. – Tu pourrais le faire sous Word, et ne pas le publier.

Bad. – Ce que je mets sous Word n'est pas toujours publié.

C***. – Mais alors, pourquoi publier ! Ecrire un blog, c'est une chose que je ne comprends pas : quel est l'intérêt ?

Bad. – Il n'y en a pas en tant que tel dans les mots. Il y a un mois, je me suis disputé durant des heures avec un ami sur l'image. Il disait un truc pas bête : le type qui peint, il dit au moins "Regardez, moi, je sais peindre !". C'est pareil : regardez, moi, je sais écrire ! Et j'écris bien, en plus.

C***. – Pas mal orgueilleux tout ça...

Bad. – C'est le point commun à tous les blogs. Quoi qu'on dise, quel qu'en soit l'objet, tout bloggueur est avant tout un être bouffi d'orgueil. Moi premier. C'est une mise en scène de soi. C'est nous qui tenons la poursuite lumineuse et le micro et c'est nous qui sommes sur scène et c'est nous qui nous applaudissons.

C***. – Y'a de ça. Pourtant, quand je regarde des blogs sur internet, j'ai toujours l'impression que ça fonctionne en communauté fermée. En général, ce sont des groupes de gens qui se rencontrent en-dehors du blog, et en fait c'est les photos de leurs soirées, mises en parallèle sur plusieurs blogs. Ou ils se commentent, s'écharpent, s'engueulent, s'envoient des crasses. Ou tu as encore ceux qui vivent totalement en vase clos. L'Ombilic et la Gidouille : ce sont leurs photos, leur pose à Madrid ou à Massy-Palaiseau, comme tu disais. Dans tous les cas, ils survivent par l'autosuffisance satisfaite.

Bad. – Moi ça me choque pas. Tu vois ma bibliothèque ? Bon, ben quels sont les livres les plus visibles ? Regarde, c’est bête : le gros rouge en haut, c’est le Da Vinci Code, et le gros noir en bas, c’est le Complot des franciscains, de vraies merdes tous les deux.

C***. – Comment ça se fait que t’aies ça, d’ailleurs ?

Bad. – Le premier, je l’ai lu parce qu’on me l’avait vanté ; le second, on me l’a offert.

C***. – Pourquoi tu les mets si en évidence, alors ? Tu n’as qu’à les planquer.

Bad. – Parce qu’ils sont classés par ordre alphabétique.

C***. – Ah oui, ton côté monomane.

Bad. – Ué, et alors ?

C***. – Rien, rien, ressers-moi.

Bad. – Tiens. Je peux finir ? Bon, dans ma bibliothèque, tu vois d’abord ces grosses merdes. Et après il faut faire un effort pour voir les poches, beaucoup moins visibles. Là, tu as Dostoïevski. Là, tu as Perec. Et là, Tacite. Il faut chercher, comme chez le libraire : les têtes de gondole n’ont aucun intérêt. C’est comme les pédés : tout le monde ne voit que les grandes folles de Tataland et les poilus de la rue des Lombards. Ben ils sont pas représentatifs, même si ce sont les seuls visibles.

C***. – Ça ! Je te fais pas dire.

Bad. – Tu vois quand tu veux. Les blogs, c’est le même fonctionnement. Tu as l’immensité des ondes visibles, le brouillard du blabla ridicule et sans intérêt. C’est pour ça que dire qu’on surfe sur internet est bien trouvé : le plus souvent, tu restes en surface, et tu plonges rarement dans le corps même. Et des fois dans l’eau et les ondes tu trouves des petites perles. Très rares, mais il y en a.

C***. – D’accord, mais elles sont noyées dans le reste. Comme toujours. À ce compte, ils pourraient pas chercher un autre moyen d’expression ? Toi, tu pourrais pas devenir journaliste ?

Bad. – Moi, non, parce que je suis trop dilettante et que j’aime pas les contingences.

C***. – Bon, on sait que monsieur aime faire sa diva.

Bad. – Mais tu as raison ! Pourquoi les blogs parlent-ils autant ? Pourquoi parle-t-on autant des blogs ? Il n’y a pas qu’une question d’orgueil. C’est aussi que le blog, dans son brouhaha, est devenu un des rares moyens d’expression. Le blog, ça fait peur. Regarde Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy : le deuxième prétend dire ce que pense la majorité silencieuse, l’autre prétend qu’elle dira ce que pensera la majorité silencieuse.

C***. – Et tous les hommes politiques de faire semblant d’avoir un blog. Comme s’ils avaient peur qu’on leur chope leur droit à la parole légitime du domaine politique, et qu’écrire leur propre blog leur permettait de dresser des digues, de conserver leur pouvoir de parole.

Bad. – Oui. Mais le blog est une menace. Suffit de voir l’envie qu’on a de légiférer dessus. Regarde le coup du proviseur l’an passé.

C***. – Celui qui s’est fait mettre à pied parce qu’il avait un blog et qu’en plus il était pédé ?

Bad. – En gros.

C***. – C’était complètement sordide, comme histoire.

Bad. – Pitoyable.

C***. – En même temps, je comprends l’exigence du devoir de réserve. Dans la mesure où tu endosses un rôle, que tu dis que tu es proviseur dans tel lycée, ou inspecteur du travail, tu engages des choses concernant ton employeur, tu outrepasses tes limites.

Bad. – Je suis pas d’accord. Des fois, ça m’arrive d’écrire des choses en tant qu’actuaire. Je suis aussi actuaire. On ne peut pas m’ôter cette partie de ma personnalité. Et les fois où je parle du boulot, je ne cite ni nom ni entreprise. C’est ça, le devoir de réserve. J’ai un droit à parler de mon travail. Mais dans les évocations que j’en fais, je dois rester discret sur les circonstances, et ne parler qu’en mon propre nom, ne pas engager mon employeur ni ma profession. C’est tout. Tu te rends compte de ce que c’est, sinon ? C’est l’incapacité à pouvoir se penser ! C’est le refus de pouvoir se penser ! Le coup de l’administration et du proviseur, c’est pas autre chose : c’est un constat de sa propre sclérose, c’est le rejet de toute interrogation de soi.

C***. – Alors que le blog pourrait être un élément du discours politique et civique, on en fait un instrument de danger. On est pépère dans son jus, on se croit les meilleurs, et il y a quelqu’un qui parle de lui, en son nom, et qui ose émettre un avis. Alors, on détruit, pour se protéger, et ne pas changer. Comme la Sorbonne et les théologiens à la fin du Moyen-Âge.

Bad. – Oui. Internet pourrait être une révolution de la pensée, comme l’imprimerie aux débuts de la Renaissance. Sauf que depuis le pouvoir a appris des choses de l’Histoire, et se garde bien d’attendre qu’un moinillon se tape le culot d’accrocher 95 thèses à la porte de l’église de Wittenberg. On isole les points de critique : regarde ces profs qui passe des soirées sur internet parce qu’ils ont la trouille qu’un de leurs élèves ait fait une blague de potache, regarde ces types qu’on met à pied s’ils osent écrire leur vie de fonctionnaire solitaire et leurs opérations chirurgicales. Et surtout on noyaute les points de critique : les politiques mettent leurs blogs, attirent les regards, les hommes de médias multiplient les sites et les références afin de noyer les messages, de les destructurer, la maréchaussée interdit des blogs de jeunes qui appelleraient au massacre ou à la sédition.

C***. – Le pire, c’est que c’est même pas concerté. Comme un organisme dont chaque cellule agirait individuellement, de son propre chef, parce qu’elle s’imagine ainsi préserver la communauté alors qu’elle ne fait que la scléroser.

Bad. – Comme.

C***. – Bon, et Montaigne, il va faire quoi ? Il va aussi se retirer dans sa librairie loin des malheurs du siècle ?

Bad. – Connaissant Montaigne y’a des chances, en tout cas il va chercher du vin. Tu veux quoi ?

C***. – T’as quoi ?

Bad. – Madiran, Côtes du Rhône, Beaujolpif, Buzet, Anjou, Côtes de Beaune.

C***. – Côtes de Beaune.

Bad. – Attrape.

C***. – Dis-moi.

Bad. – Moi.

C***. – Gnagnagna. On n’a pas fait une conversation à la Montaigne, là ?

Bad. – Si.

C***. – Oulah, c’est un coup à finir dans ton blog, ça.

Bad. – C***, mon petit, nous sommes des personnages de blog.

02/11/2006

02/11/06 - 21:23

CCCLXIII. - Métablog.



Une révision distraite de mon profil m'a fait découvrir avec inquiétude que des personnes avaient demandé à s'inscrire dans le plus petit groupe du monde. J'ai beau faire semblant de leur poser des questions pour leur permettre d'accroire qu'ils pourraient éventuellement y entrer, s'ils souscrivent aux conditions impartiales exigées, il est évident que l'essence de la définition de ce groupe, physique et métaphysique, téléologique et logique, impose qu'ils ne peuvent y entrer.

J'ai donc été amené à créer un autre groupe, le groupe des refusés du plus petit groupe du monde, afin qu'ils y puissent s'épancher, et que la logique soit respectée.

Mais.

Mais.

Mais c'est là qu'arrive la métalogique, une fois la logique respectée : étant administrateur de ces deux groupes, je fais partie du plus petit groupe du monde, et du groupe des refusés du plus petit groupe du monde, ce qui est paradoxal : c'est soit l'un, soit l'autre. D'ailleurs, cette impossibilité est évidente sur mon profil (les deux groupes apparaissent).

Je suis donc devant un sérieux problème logique, pire que ceux de l'âne de Buridan, de la mise en place de l'urbanisme tzigane, de la pisciculture himalayenne ou de l'angélisme infernal. J'ai trois hypothèses à présent :

i. Dans la mesure où je suis dans l'un et dans l'autre, j'en conclus que je suis partout et nulle part, et je transcende par mon être au-delà de l'entendement logiqu l'être et le non-être, ce qui est une définition de Dieu : je suis donc Dieu.

ii. Dans la mesure où être dans un groupe est contradictoire avec l'appartenance à l'autre groupe, je suis et je ne suis pas, comme le Voyageur imprudent de Barjavel. Je n'existe pas et j'existe. Je suis une contradiction logique, un au-delà de l'univers et je ne peux donc qu'avoir été propulsé dans une autre dimension que celles que nous connaissons actuellement. Je suis le premier voyageur au-delà de l'espace-temps.

iii. Dans la mesure où les groupes ne servent à rien, je me tape le cocotier de cette illusion de contradiction logique et je continue mon bonhomme de chemin en gérant les deux groupes, ce qui est ma foi fort 'pataphysique et dans l'esprit des deux groupes ainsi que de la Gidouille qui les gouverne.

Toute autre proposition pour résoudre ce problème est bienvenue.






Tant qu'on y est, l'incipit du jour :

"Merdre !!!"

02/11/06 - 20:15

CCCLXII. - Plastronner : prendre une attitude avantageuse,
un ton avantageux; affecter le courage, l'autorité.



- 1 -

Où il est constaté que mon ego peut être conséquent
Visite guidée & commentée de façon pontifiante


- petit a -


Le Lecteur peut constater sur la figure petit a que le simple fait de relever son col de chemise et d'y fourrager un foulard de coton (acheté la somme faramineuse d'un euro quelque part à Assouan) propulse de suite le sujet parmi les égaux de Brummel.





- petit b -


Le Lecteur peut constater sur la figure petit b que les clairs-obscurs de Michelangelo Merisi ne sont pas encore à la portée du tenancier de cet almanach, bien que celui-ci ait mis dans ce portrait toutes les caractéristiques symboliques nécessaires à tel ouvrage, à savoir que le livre - l'Auteur est Lecteur, abyme dans l'abyme - est un album de Rembrandt, maître du clair-obscur, ce qui renvoie de nouveau à l'abyme dans l'abyme, et a l'admiration qu'a l'Auteur pour ce Peintre, mais aussi à sa propre situation de scribouilleur, évoquée par le reflet du drapeau dans le miroir et surtout aux pinceaux et fioles d'huile de lin qui barrent le chemin direct de la lumière.






- petit c -


Le Lecteur peut constater sur la figure petit c que l'oeil du Modèle est masqué par des marrons, ce qui est non seulement un symbole de datation (l'oeuvre a été composée durant l'automne, ou se prétend comme telle) et de l'âge du Modèle (il est à l'automne de sa vie), mais aussi un signe d'humour sur différentes expressions idiomatiques frônçèzes (être marron, avoir les yeux pochés...). Symbole dans le symbole, ce regard qui nous regarde est une absence : l'oeil est un crime, son absence une menace.








- 2 -

Où il est constaté que mon ego peut s'effacer
devant des choses élémentaires
Rappels guidés & succincts




Les Parisiens - et ceux qui sont de passage à Paris avant le 8 janvier 2007 - se rappelleront que Rembrandt Harmensz van Rijn a cette année quatre cent ans. Quatre cent balais, c'est respectable. C'est honorable. C'est notable. On a déjà eu droit à Anvers et à une exposition comparative Rembrandt / Le Caravage ce printemps (que j'ai lamentablement séchée...), vous pourrez désormais bénéficier de la promotion Rembrandt dessinateur au Louvre.

Soixante-quatre dessins ont quitté les cartons des collections d'Etat ou de mécènes et sont mis sous les feux de la rampe quelques jours, quelques semaines, quelques mois. Juste ce qu'il faut pour que l'encre, la pierre noire, les rehauts de blanc ne souffrent pas trop de l'exposition prolongée au grand jour et pour que vous puissiez voir une fois dans votre vie le Lion au repos ou la Tête d'un Oriental avec un oiseau de paradis.

Des études de vieillard magnifiques, esquissées d'un trait de plume et de quelques hachures. Trois esquisses d'une femme portant un enfant toutes de tendresse et de sourire. La femme de Rembrandt, Saskia, au lit, dans un univers où se mélangent l'encre, les lavis gris et bruns, la sanguine et la pierre - et, juste dessus, la gouache dont les irisements font scintiller la scène. Ce jeune homme au chapeau baissé qui écrit près d'une fenêtre d'où s'échappe une vue infinie sur l'Ij. Et ce Mercure de quelques traits qui se tourne et regarde Argus en train de s'assoupir !

J'insiste, lourdement, très lourdement, Lecteur : des dessins, ça n'est exposé qu'une fois tous les cinquante ans, et pas toujours au même endroit. Ce n'est pas comme la Joconde, qui reste pépère derrière sa vitre blindée et qu'on pourra toujours voir au prochain passage. Un dessin, ça craint la lumière, ça craint l'humidité, ça craint la sueur, ça se préserve dans des chambres spéciales, loin des regards, et ces trésors n'en sortent que rarement.

C'est maintenant, ou jamais.

01/11/2006

01/11/06 - 22:31

CCCLXI. - Loi impériale du premier novembre 2006.



*******

LOI IMPERIALE


*******


Réf. : Loi n°2006-CCCLXI du premier novembre 2006


En cet An VI du millénaire, et deux mille sept cent cinquante-neuvième depuis la fondation de la Ville, Nous, Badinou, Princeps Senati, Imperator Urbi Orbique, considérant

qu'il y a de fortes chances que le mois de novembre se termine un trente,

que le retour des coquecigrues est chose certaine du point de vue de l'écliptique zénithale,

qu'il est d'ordonnance céleste autour de l'oculus de Notre Gidouille et des atomes afférents dans une considération théologique, téléologique et télélogique que Nos Lecteurs, almes et clytes que l'on vocite vassaux, vavassaux et serfs, ne souhaitent et n'espèrent qu'une chose, à savoir avoir entendement de Notre existence à Nous-même accordé par Nous

voulons, ordonnons et proclamons

que la loi impériale n°2006-XXXVIII du 5 janvier 2006 modifiée, portant manifeste universel de l'An VI, est modifiée comme suit :

Article unique. - Dans le "Sommaire éventuel", à la section "V. LE MOI", il est inséré

(a) les termes "Section Petits pohèmes", ainsi que les liens hypertextes y référant ;

(b) les termes "Section Inventaires pour mémoire", ainsi que les liens hypertextes y référant.

Afin que cela soit appliqué et mis en oeuvre en tout Notre Empire, y compris Mare Nostrum, faut pas croire que les poissons vont y échapper, Nous datons, signons et paraphons

Badinou Premier, Princeps Senati, Imperator Urbi Orbique

01/11/06 - 21:58

CCCLX. - Charles d'Orléans et autres bergeries.



Je n'aime pas ces débuts de l'hiver, surtout quand j'imagine encore pouvoir me balader en simple veste et chemise. Le foulard n'est jamais là que pour faire joli, encore. Il y a du soleil, et l'on pense que cela suffit pour qu'il fasse beau, que l'on peut se promener nez au vent, col ouvert et livre à la main.

Que dalle. Il fait humide, il fait nuit tôt, on frissonne. On se contraint à mettre le chauffage, mais les radiateurs aussi ne sont pas trop convaincus et ne se lancent pas. Pas encore assez froid, suffisamment pour être mal à l'aise, trembler un peu, se rajouter des couches. On sort un vieux gilet d'adolescence, ça ne suffit pas. On chope sur le canapé un des plaids, et même. On regarde des films d'épée avec du soleil, où Jérusalem vibre sous les coups de la poussière et du vent du désert, la buée, elle, s'installe définitivement sur le simple vitrage. Va falloir mettre un t-shirt sous les chemises, des pulls et des écharpes.

C'est juste la période où ce n'est pas agréable. Il ne fait pas vraiment froid. Les "cafés tapageurs aux lustres éclatants" ne sont pas encore chauffés, il n'y a pas de marrons aux coins des rues, ni de grandes filles noyées dans des écharpes tricotées ou de garçons les mains dans les poches. Il n'y a pas de bonnets, de buée lorsqu'on siffle, ni de grand ciel ouvert sur un bleu épatant. Il n'y a pas de couples qui se serrent sur les ponts, de mains qui se chauffent à travers les gants, d'hommes qui marchent à grands pas les joues dans les cols relevés. Les devantures ne remplissent pas encore la nuit de lumières jaunes et crues, et les corbeaux n'ont pas encore suffisamment faim pour marcher longtemps sur les pelouses. Il n'y a pas encore ce plaisir de sortir sur un balcon en manche de chemise, pour y fumer et s'y confier des secrets tout en grelottant et poussant dans la nuit de longues traînées bleues.

N'empêche. J'en ai encore mal au crâne, mais en tour en scooter comme ça, je recommence de suite.






La citation à la mode du jour :

"Yver, vous n'estes qu'un villain,
Esté est plaisant et gentil,
En tesmoing de May et d'Avril
Qui l'acompaignent soir et main.

Esté revest champs, bois et fleurs,
De sa livrée de verdure
Et de maintes autres couleurs,
Par l'ordonnance de Nature.

Mais vous, Yver, trop estes plain
De nege, vent pluye et grezil;
On vous deust banie en essil.
Sans point flater, je parle plain,
Yver, vous n'estes qu'un villain !
"

01/11/06 - 13:27

CCCLIX. - Instants de toile.



Je me doute bien que j'arrive en retard - forcément, moi et l'actualité, il faut le temps de la maturation, une fois que l'information m'est parvenue sur son cheval de poste, dans les mains d'un chevalier à longue crinière et à brandebourgs.



Hier soir - tard, je suis toujours aussi aimant de mes proches - au cinéma j'ai découvert une petite merveille, un petit bijou, une de ces épiphanies comme on en fait peu. Aussi je me joins au concert déjà glapissant, pour une fois. Enfin, j'espère qu'il y a eu concert, parce que sinon ce serait très dommage. Trop dommage.



C'est l'histoire d'une famille : Granpa vient de se faire virer de sa maison de retraite parce qu'il sniffait de la coke et qu'il avait la langue trop bien pendue. Richard, le père, tente désespérement de vendre sa recette pour le succès en neuf points et donne conférence devant des auditoires de dix personnes. Sa femme, Sheryl, essaie de calmer ses ardeurs et de soigner les crises de dépression de son petit frère Frank, spécialiste de Proust et homosexuel à la dérive. Vous rajoutez Dwayne, le fils, qui lit Nieztsche, fait la gueule, se cache derrière ses cheveux et a promis de ne plus parler il y a neuf mois tant qu'il n'entrera pas à l'Académie aéronavale. Toute la famille décide sur un coup de tête d'accompagner la petite Olive au concours de mini-reine de beauté.



C'est un bête road-movie, avec toutes les ficelles et les rebondissements classiques. Mais c'est un road-movie tendre, servi par des acteurs en plein dans leur rôle : Paul Dano (Dwayne), déjà splendide dans L.I.E. il y a quelques années arrive à faire passer une expression avec un simple haussement de sourcil. Steve Carell (Frank) est touchant dans sa douleur contenue, pas très complète, pleine de distance envers lui-même. Mais surtout la petite Abigail Breslin (Olive) est absolument épatante : une si bonne actrice, si jeune (je lui donne pas dix ans), c'est une merveille. Rajoutez des inventions qui font sourire - le poussé de camion, la réinvention des concours de mini-miss, le vol du cadavre, Granpa qui sniffe, le grand Nietzsche au mur de la chambre, plein de petits détails qui foisonnent, et une musique complètement déjantée.



Little Miss Sunshine, de Jonathan Dayton et Valerie Faris, avec Greg Kinnear, Steve Carell, Tom Colette, Paul Dano et Abigail Breslin, encore quelques jours dans quelques salles.

Ou la preuve que le cinéma américain est vivant, et bien vivant !

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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