31/10/2006CCCLVIII. - Décompte.
Six étagères de bouquins correspondent à environ trois cent titres. Courage. Ici, il n'y en a plus que cinq à classer.
Bientôt, l'inventaire de mes livres parisiens.
Ceci étant, et parce que je veux faire un joli inventaire, je découvre avec effroi le problème...
i. du nom des auteurs : le nom de Pierre Choderlos de Laclos, c'est Laclos ou Choderlos ? Et Marie-Madeleine Pioche de la Vergne, comtesse de la Fayette, vous le mettez à P, V, F ou L ?
ii. du nom des éditeurs et des collections : Le Livre de poche, c'est un éditeur, ou pas ? Je dirais que non, mais derrière il y en a une telle quantité qu'afin d'éviter les Fayard, Fasquelle, Grasset-Fasquelle, Christian Bourgeois et autres je mets l'enseigne commune et basta.
iii. de la classification thématique : De la nature, de Lucrèce, c'est une poésie, un essai, un traité philosophique ? Les châtiments, d'Hugo, c'est une poésie ou un essai ?
En pleins doutes, je suis.
30/10/2006CCCLVII. - Le rêve de ma papauté.
Ce matin, je me suis réveillé d’un rêve étrange. Tout jeune encore (je devais avoir entre trente et quarante ans), j’étais créé cardinal, par un caprice de vieillard. Et cardinal à l’ancienne : sans passer par les vœux initiaux de prêtre. Quelques années plus tard, j’étais élu pape. Je ne rêvais que des premiers jours, ceux où je découvrais progressivement le fonctionnement insensé de l’Eglise. J’étais un homme de dossiers, un homme qui marchait à pieds et traversait Saint-Pierre des papiers sous le bras. Je bafouillais lamentablement des bénédictions que je ne connaissais pas trop sur de vieilles Romaines qui me coinçaient dans un couloir pour faire descendre un peu de grâce divine sur leur blason dédoré. Je savais que je n’étais pas forcément sincère dans ces prières que j’appelais sur elles, et en même temps j’imaginais progressivement l’ampleur de ce qu’il me faudrait accomplir lors de ce long pontificat. Comment un jeune homme avait pu être appelé à ce poste – comment le Sacré Collège avait pu me choisir moi, qui ne briguait rien – on mettra les causes de cette histoire absurde sur les épaules du rêve.
Je viens d’y repenser… je n’ai pas cherché des raisons. Disons que cela m’a rappelé bien des choses.
Lorsque j’étais enfant, il y avait des jeux qui effrayaient mes parents. Sorti des inévitables cubes de bois et Lego auxquels je jouais des heures, des épées de plastique qui se consommaient par boisseaux, j’ai aussi eu, juste avant ma première communion, une période où la magie religieuse prenait tout son sens et son importance. J’avais établi, dans le vieux tripode algérien récupéré dans l’appartement de mon grand-père quand ils avaient déménagé pour Hyères, tout un petit autel particulier, qui trônait ainsi sous la voûte céleste de la lampe de chevet et du gros réveil à aiguilles.
Il y avait deux vieux chapelet de famille, retrouvés par ma grand’tante que son amour éperdu pour nous soutenait dans chacun de nos caprices, ainsi que son petit col de dentelle qu’elle portait lors de sa communion, à Annaba quelque part dans les années trente ou quarante. Je me souviens aussi de vieilles broches de crucifix ornés, d’une espèce étrange d’ovale de métal allongé qui portait deux rangées de « diamants », et d’une médaille de la Vierge. Un peu plus tard, une grande Marie à l’Enfant de terre, achetée à la librairie à côté de l’église où je préparais ma communion, recevait à ses pieds une image de Jean-Marie Vianney dans un cadre de plastique du plus beau toc qu’il m’avait fallu à tout prix acheter en Ars où le Père P*** nous avait amenés en excursion pastorale. Je me souviens encore d’un moment où le car traversait un grand fleuve (le Rhône ? un affluent ?), pendant qu’un petit camarade de ces dévotions imbéciles me confiait, comme un grand secret, des légendes terribles sur le Diable qui venait hanter le Curé d’Ars pendant son sommeil. J’avais très peur.
Tous les soirs d’une éternité (un trimestre ou deux d’enfance), je faisais régulièrement des dévotions devant mon petit autel. Je m’agenouillais, je récitais ce que je savais réciter – c'est-à-dire le Notre Père et Je vous salue Marie – en cherchant désespérément à dire des choses élevées ou à trouver une inspiration quelconque qui donnerait un relief divin à tout ça. Manque de chance, dessus il n’y avait toujours que le plafond. Par défaut, je faisais plusieurs fois le signe de la Croix, en me frappant puis en me pinçant. Rien n’apparaissant, je me couchais, après avoir bien regardé s’il n’y avait rien sous mon lit (habitude perdue uniquement en ayant un lit clos comme l’actuel, d’ailleurs…).
J’avais tout de même pu un peu me rattraper : lors d’une messe de Noël, c’est moi qui jouait Joseph. J’avais eu le droit de marcher sous le regard de tout le village un grand bâton d’amandier à la main dans la nef de l’église, et de dire deux mots au micro pour demander si quelqu’un pouvait m’héberger pour la nuit. Je n’avais pas être plus audible qu’à présent, puisqu’en fin de compte Marie et moi avions dû rester un bon bout de la messe à faire semblant de dormir devant l’autel, puis accueillir un Divin Enfant de celluloïd.
Nous étions très jaloux de ceux qui faisaient leur communion avant les autres. En CM1, une fille, Olivia, demanda à passer au tableau pour nous dire quelque chose – on était le jeudi. Elle nous annonça qu’elle allait communier le soir, et qu’elle nous invitait à la messe. J’avais honte – non seulement qu’elle communie avant moi, mais aussi qu’elle ait fait cette annonce en public. J’étais même indigné et boudeur. Avec le recul, je trouve tout de même honteux que la maîtresse ait laissé dire ça dans une école municipale, mais c’est un autre sujet.
Pour me venger de l’attente, avec le fils des voisins, je simulais des messes. Nous nous ornions d’oripeaux, nous joignons très dévotement les mains et montions des escaliers dans le jardin pour arriver à une croix faite avec deux bouts de joncs et fichée dans un tas de terre. Mon frère, déjà moins crédule que moi, la cassa un jour ; j’en fis un scandale terrible. Maintenant, j’aimerais plutôt détruire les photos que ma mère avait pu prendre de telles idioties. Je voulais être pape. J’étais très sérieux. Mes parents – et mon frère, plus jeune et moins niais – se moquaient de moi, je m’enferrais.
Puis vint mon tour, en CM2. Le Père P***, Don Camillo local qui avait un franc-parler assez terrible, nous permit de sonner les cloches, nous donna des cours comparatifs de l’amour divin et du verre remplit d’eau à ras bord, et nous amena en retraite dans la mission des Pères blancs qui est aux bords du village. J’y découvris la salade de pâtes, l’exploration de champs de bambous et je suivis des cours auxquels je ne compris rien. Je dus me confesser, un vieux prêtre m’attendait sur un des bancs de l’église. Je n’avais rien à lui dire, alors, comme beaucoup, j’avais quasi écrit un petit discours sous la dictée des dames de charité qui chapeautaient tout ça : demander pardon pour mes petits péchés, promettre d’être plus sympa avec les frères et sœurs… Le curé était matois, pensez. Il ne se laissa pas compter. Une fois mon petit speech terminé, il m’ôta le papier des mains, et commença à me poser des questions embarrassantes. Je ne me souviens pas trop comment ça finit ; en tout cas il me bénit et m’expédia.
Le jour de ma communion, la famille fit une grande fête, cela allait de soi. Mon père faisait la gueule, ce qui ne changeait guère. Moi, j’étais odieux depuis la veille – surtout avec ma grand’tante, avec laquelle j’avais été d’une cruauté stupide. J’en ai encore honte. Vinrent la messe, l’hostie, puis le repas de famille. Je voulais être un petit modèle, je servais, aidais à servir. Toute l’abominable famille lyonnaise était là : ils trônaient sur leurs fauteuils de plastique, mangeaient, disaient des banalités et des « ah ben ouais ben c’est bien » – à chaque repas de famille que je me coltine, j’ai l’impression de les retrouver avec les mêmes chaises, les mêmes merguez, les mêmes rires hystériques de la tante, les mêmes yeux abrutis d’affolement devant ce qui pourrait « déranger » des grands parents, la même détestation des « gens » qui font toujours ce qu’il ne faut pas, la même condamnation des « ils » étatiques qui ne sont là que pour voler, seulement déplacés de quelques mètres ou de quelques villes. C’est devant la machine à café que je me suis rendu compte que je n’avais pas la foi, en fin de compte.
C’est assez terrible, pour un enfant. Non seulement tout devient vain – mais c’est usuel pour n’importe qui, puisqu’un espoir se détruit. Mais en plus je ne pouvais pas dire ça, l’exprimer, l’avouer le jour même de ma communion. Durant des années d’ailleurs ma famille continua de me considérer comme le petit croyant imbécile – tandis qu’eux s’étaient contentés de céder aux convenances sans faire plus d’efforts qu’exigé.
En retour, je m’offrais quelques années d’athéisme tout aussi stupide, à vouloir jouer au petit être intelligent, qui devinait le dessous des choses. Un peu comme le fou de Nietzsche, je cherchais Dieu dans les églises, mais il avait le mauvais goût de rester mort, ce qui me permettait un petit rire sardonique. Je voulais prouver l’absolue inexistence de quoi que ce soit. Et je me trouvais des soirs avec une peur terrible de la mort, à me mordre les poings à l’idée de ma propre destruction – à m’imaginer ce qui se passerait alors. S’appliquer à soi l’impensable est toujours un exercice périlleux. Se dire que l’on n’est que chair, que muscles, et que cela disparaîtra dans un lent et atroce pourrissement – baisse de la température, rigidité cadavérique puis amollissement des chairs, putréfaction commençant par les orifices tandis que le ventre s’enflera des gaz de la décomposition, le long affaissement des cellules dans une bouillie infâme progressivement comblée de terre et d’humidité, et la destruction même du squelette de la main du fossoyeur qui viendra l’ôter pour laisser la place à un autre cadavre. Rien de reluisant, que de la terreur. Une peur sans fin, une angoisse infinie. À laquelle ne pouvait que répondre une négation butée, un refus de l’impossible. Et d’autres peurs alors, qui se succédaient durant ces nuits.
L’égoïsme dénudait la raison la plus certaine du retour de croyance grabataire. Puis je continuais de vivre, et l’idée un instant s’éloignait. La mort continue de me faire une peur terrible. Mais lointaine. En revanche, il y a toujours quelque chose en moi qui se réveille lorsque je vois ou entends quelqu’un se déclarer athée ou croyant. Entre ces deux pôles pompeux, je me sens comme dénudé. Entre ces deux élans d’absolu plein de certitude mal maîtrisée, j’ai l’impression de ne parler qu’au vide.
Les croyants parlent d’amour ou de charité, ils servent le plus souvent de la pitié et de la compassion bien intéressée (qui peut cependant arriver à ses fins, à l’image du croyant probabiliste de Pascal). Un peu titillés, ils sortent des dogmes, qu’ils ne comprennent pas, et une morale, qui n’est pas celle de l’Eglise à laquelle ils se rattachent – leurs dogmes sont leurs usages, leur morale leur petit quotidien. Au bout d’un moment, ils se réfugient derrière la foi – puisqu’ils ont encore moins lu leurs textes sacrés que moi – et oublient, pour les chrétiens, l’exemple de Saint Augustin, et pour les musulmans celui de Muhammad s’enfuyant devant l’apparition. Ils oublient le doute, l’interrogation, la discussion. Ils oublient la somme immense d’histoire qui a formé ce qu’ils avancent comme des vérités évidentes, et ne se servent que d’eux en exemple. Pour l’instant, je n’ai trouvé que quelques Dominicains qui allaient dans un au-delà, où le symbole prenait sa force, le verbe sa puissance, le doute et le rire leur pouvoir, sans empêcher pour autant la possibilité de leur propre foi, qui se construisait de ces interrogations perpétuelles tout en leur étant parallèle. Peut-être le cynisme interrogateur des fils de Torquemada avait-il préparé cet Ordre à cette longue enquête de l’intimité.
Les athées n’ont, en fin de compte, pas autre chose que leur foi, eux aussi. Ou le refus borné et systématique. Ils justifient l’impossibilité de quoi que ce soit par les évidentes cruautés de l’Histoire, c’est-à-dire l’inexistence divine par la cruauté des hommes. La preuve par le tremblement de terre de Lisbonne a encore de longs jours devant elle. Ils se retrouvent en cela dans la même configuration d’ignorance crasse que les croyants, à ceci près qu’ils seront plus prompts à citer des versets mais moins rapides à se souvenir des beautés virginales de Michel-Ange. Les mêmes vanités se rejoignent depuis des siècles, et au bout d’un moment vous toisent avec le même regard de pitié, vous qui osez interroger. Vous êtes borné. Vous êtes stupide. Et surtout, décidément, vous ne comprenez rien ni n’écoutez.
Comme je regrette ces agnostiques, avec lesquels tout est possible. Maintenant qu’on veut de la certitude, de l’évidence, il est impensable de concevoir la preuve de l’existence de Dieu dans un simple fondente all cioccolato qu’on servait il y a quelques mois encore pas loin de l’Odéon, tout comme celle de son indifférence la plus grande face à l’incommensurable bêtise de nos meurtriers industriels. La liberté elle-même, suprême argument des théologiens pour nous permettre de vivre comme pour justifier nos peines, n’est après tout que le boulet d’un portable qui nous permet, même, de dire que là on est dans le métro et qu’on rappelle. Plus que la sédentarisation de nos modes de vie – ce qui est du langage cuit – plus que l’ouverture au monde et aux communications – ce qui en est un autre – nous ne sommes plus que des êtres parlant d’eux-mêmes ou de leur vision du monde, sans oser jamais demander ce qu’est la vision du monde. Nous nous usons à hurler dans le désert, sans même dire « (ne) préparez (pas) la voie du Seigneur » ; il faut y hurler. Après, ce qu’on y hurle… Tant qu’on reste dans les catégories dichotomiques qui nous convainquent de notre supériorité.
L’important n’est plus que Dieu soit mort ni même qu’il reste mort. L’important est que le doute est mort. Que les doutes sont morts.
Requiescant in pace.
CCCLVI. - En se baignant, en caleçonant.
i. Transporté de mes petites mains une machine à laver le linge, l'autre la vaiselle, et un refrigérateur, sans oublier tous les autres meubles & cartons. La vache, j'ai encore mal au bras.
ii. Joué avec les deux petits-cousins avec la planche pour déplacer le barda sus-évoqué. Les vieilles des balcons nous regardaient grave. Pensez. Des gônes qui hurlent de plaisir parce qu'ils sont poussés à ras du sol sur un bout de bois dans un vacarme olympien.
iii. N'empêche, dur d'être impartial. Des deux petits-cousins, y'en a toujours un qui a été mon préféré. Je l'adore. J'ai toujours envie de lui faire des câlins, d'être gentil avec lui. Noter sur le frigo qu'il faut faire gaffe, sinon l'aîné risque de devenir jaloux, s'il s'en aperçoit.
iv. Vous avez déjà vu le sourire tout fier et inquiet d'un gamin que vous portez assis sur une table comme sur un pavois gaulois en faisant tout le tour du parking, hein ?
v. Engueulé méchamment avec mon père, ce qui est d'usage.
vi. Pochtronné au ti-punch.
vii. Déménagé trop vite pour aller une dernière fois au cimetière. C'est dommage, je vais le regretter, je pense.
viii. Après de longues hésitations de deux minutes, ai ôté pantalon, t-shirt et chaussures pour me jeter à l'eau. J'avais une méchante peur que l'élastique du caleçon casse en sortant des vagues devant les promeneurs du dimanche. Menfoumentape, j'ai pris un bain dans la Méditerranée lors de la Toussaint. Gniark.
ix. Noter (aussi) sur le frigo qu'il conviendrait de cesser de parler de ma vie pour passer à des choses plus sérieuses, ma vie et son nombril n'étant pas l'objet premier de cet almanach.
27/10/2006CCCLV. - Je viens de jeter une bouteille de Saint-Emilion 1959 - mais elle était vide, rassurez-vous.
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Où il est question de moi et de mon appartement
Après deux mises en demeure & autres menaces, mon appartement eut l'heur d'être l'objet des réalisations d'un entrepreneur mandaté par mon alme & très-cher propriétaire. La salle de bain n'est plus un capharnaüm ; ce sont toutes les pièces qui ont viré Chemin des Dames 1917. M'a tout de même fallu quatre heures pour rendre un aspect raisonnable à l'ensemble hier soir.
Et ce n'est que le début. Désormais : peinture, réfection, remise en forme.
Bonheur imbibé de joie.
- 2 -
Où il est question de moi et de ma peinture
Mué... le dyptique fa presto vire au fa lentissimo. Pourtant, en un ouiquennede, les masses chevelues étaient tracées. Les fronts se dessinaient, quoi qu'un peu sombres.
Pas touché de toute la semaine : tout a séché, va falloir reprendre un bon paquet. Disons que les quelques jours que je me suis octroyés la semaine prochaine, et ceux qu'on m'y a laissés, pourront y être consacrés. Ca permettra de surveiller les travaux, en plus.
Toujours surveiller le petit personnel, on ne peut jamais lui faire confiance, mon brave monsieur.
" [...] s'il manque une petite cuillère // on ne dit rien et l'on s'étonne // mais c'est la bonne // qu'on soupçonne." (Juliette Noureddine)
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Où il est question de moi et de ma cutie
Ancienne collègue. - Et les amours, comment ça va ?
Badinou. - Bof.
Ancienne collègue. - Toujours célibataire ?
Badinou. - Oui.
Ancienne collègue. - Ca fait combien de temps que tu n'as plus de copain ?
Badinou, in petto. - Putain, mais comment elle sait ça ! J'en ai jamais parlé ! Aaaaaaaaaaaaarglh ! Je suis une tarlouze ! Je ressemble à une tarlouze ! Je suinte la tarlouze par tous les pores !!!
Badinou, ex petto. - Non. E*** me manque, des fois.
Badinou, in petto. - Et toc ! Dis donc, j'ai pas rougi, j'ai pas tremblé, j'ai pas eu honte. Didiou ! Je suis une vraie tarlouze, et j'l'assume ! Chic, chic, chic !
- 4 -
Où il est question de moi et de ma profession
Autre ancienne collègue. - Mais il fait quoi, maintenant, Badinou ? J'arrive jamais trop à comprendre.
Patron. - Badinou ? C'est très compliqué. Il a un rôle transverse.
Autre ancienne collègue. - ...
Patron. - En fait, on le laisse tranquille dans son coin. On le laisse réfléchir. On lui fait confiance. On le laisse inventer. Badinou, c'est celui qui invente.
Badinou. - !!!
- 5 -
Où il est question de moi et de ma profession (bis)
Remarque, ce que j'aurais dû dire à l'autre connard dans l'ascenseur qui se vantait (encore) de ses horaires du genre 7h30-23h, c'est que
i. j'avais lu son cahier des charges, et valait mieux le brûler et tout refaire ;
ii. que les simples qui jouent au concours de bite et se pavanent avec leur grosse tire ont beaucoup à compenser.
J'aurais dû.
Saloperie d'esprit d'escalier.
- 6 -
Où il est question de moi et de ma situation
Puisqu'à l'aube de mes vingt-sept ans déjà pas mal entamés, ces nondidiou de vingt-sept balais) je me trouvais tout enthousiaste, j'allais assister au concert de The Servant mercredi soir.
Seul ? Ben vi, seul. Ras-le-bol de me trouver avec deux places et de toujours tenter d'en refourguer une à la dernière minute. Mes amis n'ont pas mon agenda ou mes goûts. Ils n'aiment pas Bénabar ou Louise Attaque. Les pôvres.
Entrons donc dans le Bataclan, offrons-nous une bière pour se rafraîchir, laissons la foule s'installer. Avantage de la solitude : je peux sans complexe aller dans la fosse, sans récrimination. Na. Je suis en costard, sont en jean's, et zalors ? Ca le fait pas, d'aller au cercont en starcod ? Remportons le verre au comptoir, il n'y a plus qu'à attendre, main dans les poches et nez au vent, lorgnant ici et là pour s'occuper.
Ecartons d'une main négligente
i. ce couple du quadra bellâtre qui emmène sa poupée pubère et qui va passer le concert à lui coller des patins juste devant moi, l'amenant à lui filer un coup de main à l'entrejambe avec petits mouvements du coude sans rien écouter, je suppose que les places étaient moins cher qu'un hôtel borgne ;
ii. ces deux petites adolescentes qu'un père rock'n roll amène, et qui passeront leur concert à se parler, se prendre, se commenter, gigoter du tire-bouchon et prendre à partie le papounet qui voudrait bien écouter pépère et continuer de taper des pieds et des mains ;
iii. cette dame qui se paiera un collapse et qu'il faudra sortir, me faisant perdre de précieux mètres dans la fosse.
Regardons d'un oeil concupiscent
i. La chevelure irréfragable de cet adolescent magnifique et causeur qui rit avec son père et le prend par le bras ;
ii. Le cou magnifique de cet étudiant donatellien tout timide, coincé entre sa pouffe et son retour de Katmandou ;
iii. Ce petit rebelle avec son calot de Tunique bleue et son petit piercing au travers de la lèvre, mais détournons vite le regard, cela ressemble à du détournement minoral ;
Contentons-nous donc de la placidité de ce type qui est venu s'accroupir à côté de moi, a sorti son yaourt et sa brioche et a mangé, tranquille, entre les pieds et les jambes, pour se déchaîner une fois les musicos sur scène.
Trois coups.
Pleurez, battez ! Extase ! Joie de se perdre dans la foule ! Eructations rouges-blanches des êtres ! Oh, plein la gueule d'Elista ! Corps et suées, renversement ! Se nourrir des guitares de Matt Fisher ! Renverser des lèvres jusque sous Trevor Sharpe ! Je veux baiser Dan Black ! Je veux me nourrir de lui ! Soubresauts tièdes-verts des lumières !
Groupie.
Silence. Plaisir. Chant. Salle. Chantant Liquefy et moi avec, mains levées. Me voici, jeune homme, viens me prendre si tu peux, là-haut dans ma chambre couverte de flammes, rencontrez-moi au cinéma, prends-moi donc dans ta voiture, je mentirai sur l'arrière et je fixerai les avions - il y a un orchestre en moi qui joue sans fin, je l'entends encore à présent, ils jouent en diable majeur une symphonie sans fin, je l'entends encore à présent, et j'écoute la musique, la si belle musique, oui, j'écoute la musique, la si belle musique
- 7 -
Où l'Auteur se reprend en main
Broum, broum. Kooooooooooof.
- 8 -
Où l'Auteur, s'étant repris en main,
tartine sa liste de lecture hebdomadaire
i. Vive la Sociale !, de Gérard Mordillat ;
ii. Exercices de style, de Raymond Queneau.
Entamation préliminaire à tout voyage tégévique ce jour d'hui d'un famousseux livrounet de millois novi centi pages & autres folios d'Alexandre Dumas. 25/10/2006CCCLIV. - À la postérité.
La postérité, rien que de moi, attends
Un petit poème bien senti
Une phrase qui marquera
Des siècles entiers de son airain resplendissant
Alors voilà
Voilà
Voilà
Voilà
C'est vrai qu'on est au bord, là, tout au bord,
Je suis un
Adulte
L'enfance
L'adolescence
Sont finies et face au long cordeau des âges désormais déroulé jusqu'à l'abîme je me dois d'une petite phrase
Bien sentie
Si si
Vraiment bien sentie
Donc je vais dire à la postérité
Qui n'attends que ma première phrase
En ce minuit de mes vingt-sept ans
Je vais lui dire
Pfffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffff
Ah ah j'l'ai eue la postérité
24/10/2006CCCLIII. - Saint Crépin.
Ceux qui me connaissent savent qu'une fois par an, vers la même époque, j'aime toujours citer un texte bien précis de Shakespeare. Ce blog est trop jeune pour qu'on m'accuse de redite, et de toute façon la postérité sera pantoise de mes ressassements, et en redemandera.
La Saint-Crépin n'est que demain, je le sais bien. N'empêche. Je ne pourrais probablement pas alors vous bavasser ça.
Et puis demain, ai-je appris tout à l'heure en lisant Exercices de style, c'est aussi le quarantième anniversaire de la mort de Raymond Queneau. Les Lettres perdaient un grand monsieur, ce jour-là, la 'Pataphysique un énaurme régent, et les Mathématiques un profond penseur.
Alors, voici ce que le Barde chanta en 1599 à la gloire de Raymond et la mienne...
William Shakespeare, Henry V, IV, 3.
WESTMORELAND. O that we now had here
But one ten thousand of those men in England
That do no work to-day!
KING. What's he that wishes so?
My cousin Westmoreland? No, my fair cousin;
If we are mark'd to die, we are enow
To do our country loss; and if to live,
The fewer men, the greater share of honour.
God's will! I pray thee, wish not one man more.
By Jove, I am not covetous for gold,
Nor care I who doth feed upon my cost;
It yearns me not if men my garments wear;
Such outward things dwell not in my desires.
But if it be a sin to covet honour,
I am the most offending soul alive.
No, faith, my coz, wish not a man from England.
God's peace! I would not lose so great an honour
As one man more methinks would share from me
For the best hope I have. O, do not wish one more!
Rather proclaim it, Westmoreland, through my host,
That he which hath no stomach to this fight,
Let him depart; his passport shall be made,
And crowns for convoy put into his purse;
We would not die in that man's company
That fears his fellowship to die with us.
This day is call'd the feast of Crispian.
He that outlives this day, and comes safe home,
Will stand a tip-toe when this day is nam'd,
And rouse him at the name of Crispian.
He that shall live this day, and see old age,
Will yearly on the vigil feast his neighbours,
And say 'To-morrow is Saint Crispian.'
Then will he strip his sleeve and show his scars,
And say 'These wounds I had on Crispian's day.'
Old men forget; yet all shall be forgot,
But he'll remember, with advantages,
What feats he did that day. Then shall our names,
Familiar in his mouth as household words-
Harry the King, Bedford and Exeter,
Warwick and Talbot, Salisbury and Gloucester-
Be in their flowing cups freshly rememb'red.
This story shall the good man teach his son;
And Crispin Crispian shall ne'er go by,
From this day to the ending of the world,
But we in it shall be remembered-
We few, we happy few, we band of brothers;
For he to-day that sheds his blood with me
Shall be my brother; be he ne'er so vile,
This day shall gentle his condition;
And gentlemen in England now-a-bed
Shall think themselves accurs'd they were not here,
And hold their manhoods cheap whiles any speaks
That fought with us upon Saint Crispin's day.
À minuit j'aurai vingt-sept ans. 23/10/2006CCCLII. - 23 octobre(s). - 1 -
Le 23 octobre le plus évident est celui que l'on a fêté aujourd'hui, via un cinquantenaire. Même le site de l'AFP s'est fendu d'un article, et l'a laissé quelques instants en haut de sa page. C'est dire.
Enfin, fêté... Je trouve toujours paradoxal qu'on fête ainsi des morts. Des massacres. Les Occidentaux consciencieusement en train d'armer alors cinquante ans de guerre aux bords du Canal de Suez, et Imre Naguy qui prononce à la radio son discours que personne n'écoutera.
Et Janos Kadar, qui était du gouvernement Naguy, brusquement enlevé à Moscou, pour en revenir quelques heures plus tard, maître de la Hongrie et des mains qu'il gardera toujours dans des gants, torture ayant aidé. Naguy disparu, avec des membres de son gouvernement (on ne sait toujours pas où est sa tombe).
J'aurais tout de même du mal à faire de la Hongrie et de ses morts les sacrifiés expiatoires de l'effondrement futur du bloc soviétique.
Si l'on est un brin cynique, on peut tout de même reconnaître que le soulèvement de Budapest à incité Sartre d'arrêter son soviétisme bêlant...
Je pense cependant que d'autres, plus doués, se sont déjà attachés à détailler les heures et les événements, les lieux et les circonstances, je vais donc arrêter sur ce point.
" Le travail des intellectuels et les intellectuels en général, mais surtout les anciens, ne jouissent pas de l’estime qui leur revient. Les intellectuels sont souvent entourés d’une atmosphère de méfiance, ce qui aboutit à une mise à l’écart de certains d’entre eux, alors que, dans presque tous les domaines de notre vie économique, culturelle et scientifique nous manquons d’intellectuels disposant de l’expérience et de la formation nécessaire." Imre Naguy, 4 juillet 1953.
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Dans la nuit du 22 au 23 octobre 1812, une nouvelle terrible parvint à Paris : "L'Empereur est mort, tué d'une balle dans la tête aux pieds de Moscou, le 8 octobre." Ce fut la fin de l'Empire. Personne n'envisagea qu'il y avait un héritier, le petit Roi de Rome. Au matin du 23 octobre, la République était proclamée... et ce n'est dans aucun manuel d'histoire.
Comment cela a-t-il pu arriver ? Il faut prendre un comploteur professionnel, Claude François de Malet. C'est un noble franc-comtois, qui est progressivement monté en grade durant la Révolution, où il oublie volontiers sa particule. Il est régulièrement destitué, parce qu'il est noble, parce qu'il est trop républicain, parce qu'il joue, parce qu'il fait jouer. Puis il est régulièrement intégré, parce qu'il est bon soldat et que l'armée a besoin de cadres. Sombre, indépendant, un peu fantasque, le général de brigade refuse le Consulat, le Consulat à vie et l'Empire. Mais il est encore nommé gouverneur de Pavie, puis de Rome. Pour en être viré - propagandiste républicain.
Malet pond des complots comme il respire. Il imagine d'incarcérer Napoléon durant une messe dans Notre-Dame, tout comme il avait voulu emprisonner Bonaparte passant par Dôle. En 1808, il complote de nouveau, échoue, est emprisonné à la Force : Fouché est mouillé dans l'affaire, Malet n'est pas exécuté.
On est au printemps 1812 : Malet est maintenant surveillé dans une maison de repos, et le républicain rencontre un ultra-royaliste, l'abbé Lafon. Rien ne les uni, sauf la haine de l'Empire et une amitié réciproque. Et c'est là que Malet a une idée de génie.
Pendant des mois ils s'y préparent. Ils dégotent un prêtre espagnol, qui leur permet d'avoir des contacts à l'extérieur. Ils rédigent, rédigent, rédigent des monceaux de documents, apprennent à imiter telle ou telle signature. Pendant ce temps, l'Empereur part en Russie, d'où il perd tout contact avec Paris.
Le 22 octobre au soir, Malet et Lafon s'évadent, munis de leurs documents. Malet porte son vieil uniforme rutilant de général. Ils trouvent quelques complices, crédules, sots, qui ne savent même pas la vérité ou le mensonge de ce que Malet va leur apprendre.
L'Empereur est mort, tué d'une balle dans la tête. Le Sénat conservateur a aboli l'Empire, rétabli la Réublique, et Malet a pour ordre de maintenir les nouvelles institutions, et d'arrêter les responsales présumés des exactions impériales.
Malet ne laisse à personne le temps de réaliser. Il fonce à la Force, en fait sortir Victor Fanneau de Lahorie et Maximilien-Joseph Guidal. Le premier est un républicain intègre, droit, mouillé par erreur dans le complot Cadoudal ; le second est un véreux, une brute, un monstre. Tous deux sont généraux. Malet sort des documents : oui, le Sénat a proclamé la République. Oui, il a tout pouvoir.
Lahorie part arrêter Savary, le ministre de la Police - et son ancien camarade, qui l'a fait interner. Guidal l'aide. Malet prend le Châtelet, la place de Grève. Tout le monde obéit. Les troupes voient les ordres du Sénat, et suivent : ce sont des soldats, ils obéissent. Et ils n'ont aucune envie de partir en Russie à leur tour, la mort de l'Empereur est une aubaine.
Le seul qui résiste plus ou moins est Pierre-Augustin Hulin, le chef des émeutiers qui ont pris la Bastille un 14 juillet, et qui est devenu depuis général de la place de Paris et Comte d'Empire. Il veut voir les papiers de Malet. Malet lui tire dans la tête à bout portant. Il survivra, mais Malet a semé le trouble.
Malet est au Châtelet, Malet est place Vendôme. À chaque fois, il réquisitionne les troupes, sur la foi des documents du Sénat. À chaque personnage important, il donne copie du senatus-consulte et des ordres les concernant, dûment estampillés. Il mouille des maréchaux, les incluant d'office dans le gouvernement. Au matin, tout Paris est républicain. Le Sénat lui-même confirme. Les ministres font leurs bagages, d'autres sont arrêtés. Savary tente de s'échapper de voiture, tombe dans le caniveau et est passé à tabac par la foule.
Sauf que...
Sauf qu'un chef de bataillon a reconnu dans le virevoltant général du Sénat un ancien prisonnier. Il se jette dessus, le désarme, l'emprisonne. La conspiration s'effondre, sans Malet plus rien ne tient. Paris a mal au crâne : l'Empereur n'est pas mort, et il prendra ce prétexte pour quitter ses troupes à la Bérézina et rejoindre Paris.
Paris où Malet, Guidal, Lahorie avec douze autres seront exécutés le 29 octobre.
Je trouve splendide cette histoire : Malet avait tout compris. Plutôt que faire ce que tout bon conspirateur aurait fait - prendre le Sénat, proclamer la fin de l'Empire - il saute par-dessus cette étape et la suppose déjà faite. Après tout, ses documents le prouvent. Qui irait contre un senatus-consulte ? Malet, c'est le pouvoir du verbe : il suffit de dire, pour que cela existe. Et dire que l'Empereur est mort fait mourir l'Empereur. C'est toute la puissance de notre communication moderne, déjà existante il y a deux cent ans.
Pour la petite histoire, dans cette énorme farce tragi-comique, Victor Lahorie... vous le connaissez. Si, si. Ce républicain... caché sept ans durant dans une chapelle des Feuilletantines, il se console en lisant les Anciens et en apprenant le latin et la grammaire à son filleul, qui vient le visiter en cachette, avec sa mère, madame Sophie Trébuchet. Le droit et raide général adorait lancer en l'air le petit garçon. On dit même qu'ils se ressemblaient pas mal, Lahorie et Victor Hugo.
" Sénat conservateur - séance du 22 octobre 1812.
La séance s'est ouverte à huit heures du soir, sous la présidence du sénateur Sieyés. Le Sénat, réuni extraordinairement, s'est fait donner lecture du message qui lui annonce la mort de Napoléon, qui a eu lieu sous les murs de Moscou le 8 de ce mois. [...]
Article premier. - Le gouvernement impérial n'ayant pas rempli l'espoir de ceux qui en attendaient la paix et le bonheur des Français, son gouvernement, ainsi que ses institutions, est aboli."
Pour ceux que les gros livres rebutent, une excellente bédé récapitule tout ça : Malet de Nicolas Juncker, au Milan, 2005. La mise en page est sublime, les noirs et blancs radicaux, et les libertés avec la réalité historique à peine décelables. Un petit bijou.
21/10/2006CCCLI. - Aphorisme du jour.
L'amour n'existe plus ; il est mort dans mes bras.
Adrienne Pauly, J'veux un mec.
CCCL. - Mes prévisions.
Quand je serai aveugle, ayant crevé de livres
Ma cervelle rêveuse où pendaient les grands draps
De théâtres sournois tout ciselés de givres,
De roues tordues coincées hors de vieux débarras,
Quand des bêtes, s’ornant de roses effiloques,
Mimeront sans savoir un ouvrage oublié
Ou chercheront des dents parmi les pendeloques
Le mets ignoble et froid d’un amour publié ;
Puis, quand ma chair savante aura tout parcouru,
Des cintres aux balcons l’étalage des sciences,
Sous les mots retrouvant partout un air connu
Et dans les corps plus rien qui me mette en arrêt,
Sans pose profanant les portes du silence,
Dans un recoin muet je me suiciderai.
CCCXLIX. - L'oeil avale.
Il y a des images qui sont des couteaux. Ou des haches.
Ce soir.
J'ai eu mal.
20/10/2006CCCXLVIII. - Je ne peux plus lire.
Après deux ans, voilà : j'ai un mur de livres. Un mur plein. Il y a quelques cédés qui bouchent les trous, et, pour en faire de nouveaux, je n'ai plus comme solutions que de jeter un annuaire, des cours ou de ces livres hideux qu'on vous offre et qu'on se demande bien pourquoi on a pu les lire et les conserver.
Ou je vais devoir poser dessus, empiler. Ou bien mettre sur deux niveaux en profondeur.
Satisfaction étrange de la possession, plaisir inquiétant de se trouver face à ces kilomètres de lignes, ces millions de signes, de mots, de phrases, classés par ordre d'auteur, des (Les cent mille verges d'Apollinaire à l'inconnu des XV Joyes de Mariage. En rangeant la vingtaine d'exemplaires que mon frère m'a ramené de Lyon, où je les stockais (et ou d'autres attendent : livres d'histoire, de philosophie, de philologie...), j'ai retrouvé des ouvrages que j'oubliais. Le premier roman d'Olivier Pourriol, et celui de Thibaut de Saint Pol - coincé ironiquement entre Olivier Rolin et William Shakespeare. Cet exemplaire de Platon, jamais vraiment compris, et le très-précieux W de Perec. Des livres de Gide, et ce Sophocle dont je suis tout content de savoir que je l'ai.
Il y a bien entendu à côté de la radio ces livres que je n'ai pas lus, et qui attendent, empilés, que j'aille y piocher : Dumas, Cohen, Queneau, Manzoni, Joyce... Il y a ces livres qui y sont depuis des années, et que je n'ai jamais totalement lu, mais que je laisse dans ce coin, un peu comme des fétiches : Xénophon, pour finir le Banquet. Pascal, pour attendre d'être suffisamment mûr et comprendre les Pensées. Il y a ces livres qui traînent dans la chambre, sur le bureau, dans le salon, un peu comme des pense-bêtes, des vade-mecum : Les Trophées d'Hérédia, la Bible Segond 1910, un Perec, des livres sur l'OuLiPo.
Listes : j'ai toujours aimé les listes. Cette certitude de l'accumulation dans l'énonciation, le Verbe qui par son insistance donne un corps rassurant à ce qui n'est en fait qu'une façon d'être, dans un orgueil sourcilleux du moindre détail ou absolument conscient de chacune de ses limites. Petit, je me souviens de retourner en arrière pour de nouveau lire les inventaires de Jules Verne ou de rester des heures sur un fauteuil, le Larousse 1936 énormément ouvert sur mes genoux, avec ses odeurs de vieux papier et, parfois, une pensée que mon grand-père avait mise pour la faire sécher. Encore, les accumulations sur les délires d'Hélogabal sont lus et relus. J'aime ces listes qui n'en finissent pas, qui sont des mélanges de banalités absconses et de petites merveilles cachées en leur sein.
La liste est une leçon d'humilité. Elle est celle de la patience : elle s'impose, elle joue à être impartiale. Il faut l'attendre, la suivre, dans son rythme pas si ordonné que ça. Il faut se laisser glisser dessus chacun de ses items avant de comprendre, parfois, ce qui l'ordonne réelleement. La liste est l'orgueil incarné, la suffisance et l'hybris : elle a prétention à tout épuiser, tout dire, tout détailler de ce qui la concerne. On ne peut que plier devant elle. Ou être un imbécile, la passer, se révolter contre elle, hurler qu'elle est inutile, s'indigner dans la plus belle des paresses d'esprit.
La liste est la première possibilité de la poésie, et les Anciens s'en nourrissaient comme jamais. Elle donne un rythme, un son. Si elles avaient été volontaires - et peut-être l'ont-elles été - certaines listes du Code des assurances ou du Code civil ont une rythmique douce et belle.
Allez, zou, pour le coup, l'incipit du jour ira jusqu'à l'excipit. Et ne vous plaignez pas, occieux Lecteurs, au début je pensais au Lais.
Balade des langues ennuyeuses
François Villon
En réalgar, en arsenic rocher,
En orpiment, en salpêtre et chaux vive,
En plomb bouillant pour mieux les amocher,
En suif et poix détrempés de lessive
Faite d'étrons et de pissat de juive,
En lavailles de jambes à meseaux,
En raclure de pieds et vieux houseaux,
En sang d'aspic et drogues venimeuses,
En fiel de loups, de renards et blaireaux,
Soient frittes ces langues ennuyeuses !
En cervelle de chat qui hait pêcher
Noir, et si vieux qu'il n'ait dent en gencive,
D'un vieux mâtin, qui vaut bien aussi cher,
Tout enragé, en sa bave et salive,
En l'écume d'une mule poussive,
Détranchée menu à bons ciseaux,
En eau où rats plongent groins et museaux,
Raines, crapauds et bêtes dangereuses,
Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,
Soient frittes ces langues ennuyeuses !
En sublimé, dangereux à toucher,
Et au nombril d'une couleuvre vive,
En sang qu'on voit en palettes sécher
Chez les barbiers, quant pleine lune arrive,
Dont l'un est noir, l'autre plus vert que cive,
En chancre et fiz, et en ces ors cuveaux vénérien
Où nourrisses essangent leurs drapeaux,
En petits bains de filles amoureuses
(Qui ne m'entend n'a suivi les bordeaux)
Soient frittes ces langues ennuyeuses !
Prince, passez tous ces friands morceaux,
S'étamine, sacs n'avez ou bluteaux,
Parmi le fond d'une braie breneuses ;
Mais, par avant, en étrons de pourceaux
Soient frittes ces langues ennuyeuses !19/10/2006CCCXLVII. - Liste de lecture sur le frigo.
Lu cette semaine : L'Art du portrait, 1420-1670, de Norbert Schneider. Ca m'a remis bien des idées en place, permis de tracer des grands axes et dessiner des structures d'ensemble dans mes souvenirs épars. Plus jamais je ne regarderai le portrait à l'entrée du département des peintures françaises du Louvre de la même façon. Ni la Lecçon d'anatomie du docteur Nicolaes Tulp de Rembrandt.
Connaissiez-vous la Leçon d'anatomie du docteur Joan Deyman, du même ? Moi, non. J'ai été assez épaté.
J'aime Rembrandt. J'aime ses couleurs indécises, ses amas de peintures, j'aime son Boeuf écorché, qui n'est que ramas de couleurs, de bleus et de rouges traçant des jambes écartées. J'aime ses blancs, faits de jaune de Naples et d'ocre, qui font des taches éclatantes dans les bonnets de ses autoportraits ou aux dentelles de ses gentilhommes.
J'aime le Caravage, ses clairs-obscurs et ses enfants sales aux bites crasseuses. J'aime ses lumières qui traversent toute la toile pour simplement se poser sur une main, éclairant là une plume, ici un rebord de casque. J'aime ses femmes mortes, ses adolescents aux bouches rondes, ses jeunes gens aux longues boucles.
J'aime le Baldassare Castiglione de Raphaël. La profondeur imperturbable et cruelle de ses yeux, et le velour inimitable de son bras.
J'aime Francis Bacon, et ses papes qui hurlent de souffrance lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ne sont que peinture et qu'ils se dissolvent sous mon regard. J'aime son Pie XII, aux mains nerveuses triturant la bague.
J'aime Velasquez et sa pâte épaisse, rugueuse, sans lumière, qui semble capter toute lumière et en même temps ose mettre en avant un blanc d'une pureté à nulle autre pareille, qui devient matière solide, livre entier trituré par les mains d'un nain. J'aime ses fonds déjà destructurés.
J'aime les couleurs vibrantes des portraits intimes de David. J'aime la dentelle du portrait de sa belle-mère, et son teint rubicond de commère.
J'aime le Jeune chanteur de Claude Vignon, que le Louvre n'expose plus. J'aime les grands coups de pinceaux, larges et puissants, qui dessinent sa casaque. J'aime les crânes rugueux des moines qui assistent à la mort de Saint Jérôme.
J'aime un tableau fait en février 1945 par Nicolas de Staël, où des couleurs noires et Van Dyck sont lacérées de rouges, de jaunes et de verts.
J'aime une académie, dite le Polonais, de Delacroix. Mais j'aime encore plus, malgré tout, celle d'Hippolyte Flandrin.
J'aime Vermeer, de façon complète, totale, universelle. J'aime cette lumière qui devient bleue lorsqu'elle approche un vêtement bleu.
J'aime le rouge puissamment doré, iridescent, du Titien.
J'aime Bosch et Brueghel, que je confonds toujours, sans compter les générations. J'aime, pour des raisons pas toujours artistiques, les Brueghel qui sont au Musée Royal de Bruxelles.
J'aime le Christ à la colonne du Sodoma le bien nommé, qui est à la Pinacothèque de Sienne, au deuxième étage, dans une alcôve protégée d'un fin rideau blanc. J'ai envie de revoir à Florence ces milliers de portraits qui sont dans le corridor des Offices, alignés les uns contre les autres, au-dessus des fenêtres.
J'aime l'efficacité rigoureuse de Champaigne. J'aime revoir les plis dans les robes de ses portraits du Cardinal.
J'aime voir dans le tableau de La Hyre un pape dont j'ai oublié le nom se pencher pour soulever la robe de Saint François, debout sur sa tombe des siècles après sa mort, et y voir encore les stigmates.
J'aime plus que tout le petit visage d'Elizabeth d'Autriche, que je voudrais baiser et lécher et adorer. Il n'y a jamais eu de plus belle femme, et il n'y aura jamais, si ce n'est dans certains poèmes de Baudelaire.
J'aime les petits formats de Chardin, le velouté duveteux et déjà pourrissant de ses dîners de pêches et l'évidence de ses pastels.
J'aime l'art, qui me sauve de moi-même.
18/10/2006CCCXLVI. - J'en. Ai. Marre.
Non seulement j'ai ce dégât des eaux lancinants que le propriétaire me prétend achevé.
Non seulement depuis des mois je me paie la poussière des travaux que le propriétaire fait réaliser dans les appartements à côté.
Mais j'arrive ce soir et je constate :
i. qu'ils ont tenté de modifier les tuyaux d'arrivée d'eau, que ça a giclé sur tout le palier, et dégueulassé ma porte du haut jusques en bas, et qu'ils n'ont rien nettoyé ;
ii. qu'ils ont dû vouloir installer un cumulus sur le mur porteur qui sépare l'appartement d'à côté du mien, et que les chevilles sont tellement bien foutues qu'elles ont dépassé chez moi, explosé le mur, fait un trou et des gravats par terre ;
iii. qu'ils ont bien nécessairement coupé l'eau durant un temps, et :
- que j'ai dû mettre dix minutes à pouvoir récupérer l'eau dans mon appart ;
- que les robinets tremblaient comme pas possible ;
- que lorsque la pression est revenue, j'ai eu droit à des explosions de terre dans tous les lavabos ;
- que dans la cuisine, la pression n'est pas intégralement rétablie.
J'en ai marre. Vraiment marre. Je viens de hurler en vain sur un répondeur. Demain je hurle sur l'agence. Je rehurle sur l'entrepreneur. Je hurle sur tout le monde.
Toute personne ayant un "plan" pour un appart dans Paris dans les 35-40m² avec loyer dans les 650-700€ peut me faire signe.
17/10/2006CCCXLV. - Scolie.
Avec ces emportements rhétoriques contre la bêtise crasse, j'ai pas peint, ce soir, moi.
Groumpf.
L'incipit à la mode du jour :
" La magie est depuis longtemps objet de spéculations." CCCXLIV. - En saignant, en signant.
- 1 -
Aujourd'hui, dans la Tour, grande promotion : " Donnez votre sang ce matin !".
Grand tremblement, branle bas, et tout.
On diffusait des affichettes dans tous les sens depuis trois jours. Pas possible d'y échapper : c'était sur l'unique escalator qui s'extirpe des sous-sols pour remonter leurs fourgons de collaborateurs aux ventres pleins et les ramener aux bouches des batteries d'ascenseurs.
On avait reçu un courriel, et un rappel, avec petits personnages clignotants.
On y allait, par lobes de la Tour et autres plateaux de travail, sans compter les services qui faisaient la queue (enfin, j'imagine : de telles opérations sont toujours supposées entraîner l'enthousiasme des masses et l'élan des foules, c'est mal, très mal, d'aller contre ce qui est pour le bien commun et les émissions de télé).
Ce matin, 10h :
Un collègue, rubicond. - Tu y vas ?
Bad. - Non.
Le collègue, hésitant. - Ah.
Bad. - Mon sang serait refusé.
Le collègue. - ...
- 2 -
Cette petite discussion m'a fait penser à une petite chose anodine, d'il y a quelques jours. Je marchais dans la rue, c'était l'après-midi. Ca m'arrive souvent de marcher dans la rue, plutôt que sur un mur, et la probabilité que ce soit l'après-midi est assez élevée, pour pas dire égale à un.
Bref, j'errais. Le nez dans le vague, pas réveillé, as usual. Malgré tout, je devine au loin un dossard rouge bien pète : quémandeur bien-pensant, signataire, pétitionnaire, moralisateur, Enchaîné du Sofa, Branché du Palud, ou autre. Danger de toute manière, risque de bouchon sur le trottoir et dans tous les cas de perte de temps inutile.
Du pas léger et leste qui caractérise le doux & beau corps d'athlète dont je n'ai pas honte de dire qu'il m'appartient (quoi qu'en plus doté d'un cortex dodu et musclé en complément), hop, je traverse, et ce détour de la phrase m'a déjà permis d'atteindre mon libraire.
Laissons-moi donc quelques instants m'extasier sur un des 150 exemplaires de la Bibliothèque OuLiPienne bradé à un prix écrasant même le Mammouth supposé jouer au marteau-pilon du Creusot avec les réclames (les libraires ne savent pas quelles merveilles ils refilent des fois à des tarifs minables, et je me vois très bien trouver un jour un incunable, une Bible de Gutenberg ou le livre II de la Poétique d'Aristote pour dix euros place Saint-Michel), ce qui nous conduit du paragraphe précédent au suivant.
Je sortais, muni donc de mes trouvailles miraculeuses et par conséquent un tantinet plus réveillé. Poum, vlan, plaf, catastrophe et impôt sur le revenu, que vois-je de mes propres yeux vus ? Les brassards rouges, de partout. Z'ont encerclé la place, les salopiots. Pas moyen d'y échapper. J'implore alors Mercure et Saint Rigodon de m'aider à passer les mailles du filet. Des fois, on y parvient : il suffit de suivre quelqu'un, en général c'est sur lui qu'on se jette, et on est tranquille.
J'avance. Le type devant moi a l'air bien parti pour se faire alpaguer. Chic. Une jeune fille, mon âge mais brassard, s'avance vers lui, main tendue, yeux grands ouverts, bouche enclenchant le mécanisme de la conviction. Il fuit, flûte, c'est fini : elle se retourne vers moi.
La jeune fille en brassard. - Bonjour, est-ce que...
Bad. - Non, ça ira, merci.
La jeune fille en brassard, criant, aigre, par-dessus la foule. - Ah oui ? Ca ira ? Ca ira mieux comme ça, c'est ça !
Bad s'enfuit, piteux. Enfin, plutôt, énervé. D'accord, il y a un petit peu de honte. Surtout de n'avoir pas réussi à mieux me confondre dans la foule. Ou bien sûr de n'avoir pas sorti d'office la repartie qui aurait coupé le sifflet à l'autre brassard.
Parce qu'en fait, je crois que j'en ai rien à taper des quémandeurs divers, surtout dans la rue. Encore plus dans la rue qu'au téléphone. Il y a un contact physique. Mais surtout, la rue, c'est le lieu par essence où je rêvasse, où j'erre, où je déambule et me perd. C'est la rue du non-être, de l'absence à moi. J'ai horreur qu'on me rappelle aux banalités bien-pensantes du quotidien. Surtout dans la rue. Les banalités et les problèmes de société, c'est à table ou au moins devant un verre. Faut être assis pour réfléchir. Pas piétiner en disant qu'oulalah c'est mal et que dis donc on devrait faire quelque chose.
Non pas que les motifs guidant ces typouilles à brassard soient injustifiés, ni que je n'y souscrive pas (ici, il s'agissait d'AIDES), mais :
i. soit je pense que le sujet pour lequel on veut m'embrigader est complètement aberrant, ridicule, stupide, premier degré, sans construction, vieilli : je ne vois pas pourquoi je perdrais du temps à discutailler avec un bonhomme qui voudra de toute manière me convaincre, me sortira les arguments de la pire mauvaise foi, passera du coq à l'âne pour éluder les remarques qui gênent et finalement me traitera comme un enfant qui n'a rien compris (contrairement à lui, bien sûr), ne me parlant alors qu'avec une condescendance à peine teintée de mépris.
Exemples (personnels) : les démarcheurs politiques (les pires étant les trostkystes, les poujadistes et les néo-libéraux), religieux (je déconseille vivement les nouveaux convertis, dans le genre illumination de la foi qui vous citent le texte sans y rien comprendre), sociaux (vous voulez pas donner dix euros à la meuf qui est devant la Queufna pour soulager la misère dans le Tiers-monde, hein ?), sans compter les allumés de la cryptographie, du complot templier, du jugement d'Al Gore (si, à la Défense, tous les trois mois y'a des bonshommes qui tiennent un stand pour demander à ce qu'on juge "Al Gore, vice-président des Etats-Unis d'Amérique"), de l'analyse et de la vente des textes de Catherine Osbédon-Suresnes (si vous ne connaissez pas Catherine Osbédon-Suresnes, rassurez-vous, c'est normal)... j'en trépasserais bien des meilleurs.
ii. soit je suis d'accord avec le sujet et donc je ne vois pas pourquoi je perdrais mon temps à disputer sur un truc sur lequel on convient, à moins que bien sûr le gentil typouille avec son brassard souhaite qu'on fasse de la surenchère (sur le thème : comme vous avez raison, c'est pas bien, hein, faut faire kèkchoz, mais que fait le Gouvernement ?) ou m'extorquer du pognon.
Exemples (personnels) : les démarcheurs moraux (le Sida, les trisomiques, les aveugles, les peintres du pied et de l'oreille, les handicapés divers, les croisés de la défense du saucisson d'âne ou de la quenelle de Lyon), les démarcheurs écolos (la défense de la palombe - bien sûr que je suis pour, je veux encore pouvoir en manger -, de la forêt des Carnutes, du massif de la Colle-Noire)...
Le pire étant que dans le second cas, je suis d'accord. J'ai simplement horreur qu'on vienne exiger de moi une profession de foi, et publique, s'il vous plaît, pour montrer mon accord. J'ai en détestation ces entrepreneurs de morale qui viennent se donner, eux, bonne morale et bonne estime d'eux-mêmes en me filant l'impression que je suis une larve égoïste qui ne pense pas à la paix dans le monde. C'est vrai : je suis une larve égoïste. Je vais même dire : je suis une larve égoïste, comme tout homme. Et je rajouterai : ce n'est pas en faisant ce genre de promotion de la morale, d'imposition par la culpabilisation que vous risquez de me convaincre.
Dans le cas par lequel je commençais : le Sida, AIDES. Bouh, pas bien, le Sida. Caca. Faut se protéger. Aimer l'autre, c'est le protéger. Ragnagna, ragnagna. Est-ce que seulement ça vient à l'idée de ces gentils à brassards que je suis de la génération Sida ? Est-ce que ça leur vient seulement à l'esprit que les cours d'éducation sexuelle de quatrième, lors de la dernière heure juste avant l'été, ils ont eu lieu avec les rires gênés des gosses qu'on était, et un petit sac en plastique vert pour deux où il y avait un chewing-gum, un sucette, un mini-sachet de céréales et une capote pour les garçons et une couche pour les filles ? Tant et si bien qu'aucun d'entre nous n'avait pris ce putain de sac ? Tant et si bien qu'on se disait que ce ne pouvait être que la faute du garçon s'il y avait transmission ? Tant et si bien que cela avait entaché toute possibilité de relation, de sentiment, que le moindre bisou devenait éminemment contagieux tellement on était culpabilisé ?
Est-ce que ces imbéciles oublient ces heures ridicules où on devait se mettre en cercle en première pour que la fille étende sur les doigts du garçon une capote devant deux retours de Katmandou trop funs qui savaient trop bien causer comme nous et qu'on devait tutoyer ? Est-ce que seulement ils oublient que leur culpabilisation complète non seulement détourne les corps de leur fonction de plaisir mais en plus glisse dans la plus profonde intimité cet oeil de la société sur le thème du bien/pas bien ? Est-ce qu'ils imaginent seulement qu'il m'est arrivé de faire l'amour une fois, une seule fois sans capote ? Mais je ne connais que ça, bordel ! Je ne connais que ça, au point que l'idée d'une simple absence de capote à proximité me stresse et me bloque, même pour un simple câlin !
Est-ce que ces tarés congénitaux de la bien-pensance, avec leur gentil discours sur le Sida, s'imaginent qu'ils parviennent à leur fin ? Croient-ils qu'ils ont touché leur but ? Non, parce qu'ils ne réussissent que par la peur : si tu mets pas ta capote, tu seras méchant. Et dès que quelqu'un met ce discours à nu, et le pousse au contraire dans sa logique extrême, il ne peut que d'une façon qu'il estime raisonnée ne plus porter de capote. Et son discours, le pire, tient aussi bien que le discours moral. Tout simplement car face à un discours totalitaire ( i.e. raisonnant par catégories tranchées eux/nous, bien/mal, rédemption/condamnation), la solution la plus simple et la plus radicale est d'opposer un autre discours totalitaire.
Bien sûr, je risque de me payer une volée de bois de la part de mes Lecteurs indignés. Bouh, je suis un prosélyte de l'anti-capote ( bareback chez les homosexuels, qui savent parler l'angliche). Du tout. S'ils ont bien lu, ils auront vu que je ne fais l'amour qu'avec ça. D'accord, pour un p'tit câlin de la langue, je m'en passe, mais mes entrepreneurs de morale feront de même.
Je prétends simplement que ce genre de discours, établi sur la peur (car il n'y a rien d'autre), ancre des schèmes de fixation qui à terme ne peuvent que le détruire, le rendre vain. Et en plus vider tout autre discours de possibilité crédible, du fait que les premières criailleries de la "bonne pensée" auront intégralement rempli l'espace social de choses qui seront devenues un "langage cuit".
Exemple :
i. la capote, c'est le Sida. Oui, ben non. La capote, c'est pour 1/ empêcher la conception dans le cadre de rapports hétérosexuels (et ce n'est pas le seul moyen) et 2/ empêcher la transmission, par les liqueurs séminales, de maladies vénériennes (et c'est volontairement que j'emploie ce terme, plutôt que le bon vieux MST des affiches de pub). Il n'y a pas que le Sida dans le tintouin. Entre la mycose génitale, le chancre mou, la blennoragie, l'herpès, la gonorrhée, la trichomoniase, la chlamydiose, le condylome, ad nauseam, ils n'auraient que l'embarras du choix, mes petits typouilles à brassard.
ii. la capote protège des maladies vénériennes. Oui, ben non. La gale et le chlamydiome (et d'autres, mais bon, je suis pas médecin) se transmettent par le contact (et la chlamydiome par la simple humidité, semble-t-il). Ne parlons pas des morpions.
À quoi aura servi alors de donner mon obole au gentil défenseur de la lutte contre le Sida ? Surtout à me donner bonne conscience. À me donner un point de fixation bien commode, histoire d'oublier le reste. Qui, de toute façon, m'en parlerait, me ferait simplement découvrir ces joyeusetés de l'amour, puisque tout le travail de communication est fait sur le seul argument de vente "Sida" ?
Qu'on ne me sorte pas le truc : oui, mais maintenant on tient un discours décomplexé sur la chose. On en parle. Mais bien sûr. Ton petit discours bien cool, connard, c'est le meilleur moyen de renforcer les prénotions. Ton petit côté moderne, à la portée de tous (et avec des plaquettes en bédé, s'il vous plaît), c'est le meilleur moyen pour non seulement renvoyer la sexualité dans la catégorie des interdits tout en y étendant ton propre champ d'intervention.
Du point de vue de la civilisation des moeurs (*), je suis sûr qu'il faut considérer le discours sur le Sida qui a été tenu en France comme la continuité de la victorianisation du social et du corps. Non seulement le XIX° siècle avait inventé le corps malsain, qui était à cacher, dont tout devait être ignoré du public. Nous avons passé à un stade supplémentaire : un corps qui est propriété du public et du corps social.
Les corps deviennent des arguments de vente, et ne justifient plus leur existence de conformité à un idéal du beau que parce qu'ils sont susceptibles d'être monnayés d'une façon ou d'une autre (le corps affiché sur les pubs est échangé contre une promesse d'achat) : par là même, tout corps qui a une prétention à l'esthétique devient objectivé par son propriétaire. Il est susceptible d'une publication, d'une mise à disposition - donnant, donnant. Suffit de regarder ces émissions où l'on se bat pour être devant la caméra. Suffit de me voir publiant les photos de mon corps à des fins qui ne sont pas intégralement esthétiques (on est sur un site de rencontre, ne l'oublions pas).
Là, ce n'est pour l'instant que regard sur le corps. On a fait mieux. On a poussé nettement plus loin le regard dans le corps. Le corps est une chose sociale. On ne nage pas en Occident comme on nage en Orient (**). Nous estimerons une posture mauvaise parce que nous avons intégré des schèmes sociaux, et nous corrigerons "inconsciemment" en conséquence, afin de suivre les desiderata de l'être-social-en-nous. Les petits discours sur le Sida, si gentils, n'ont eu pour aboutissement que de rajouter dans les pratiques sexuelles une nouvelle couche de regard social : ce qui est conforme dans le câlin à l'intérêt suprême de la société. On n'a même pas envisagé, on n'a même pas eu l'idée d'envisager une campagne d'information (et non une campagne de terreur comme on a droit depuis vingt ans) sur autre chose qu'une mise en peine du corps, transformant l'individu comme ayant à rendre des comptes sur les propres activités de son corps. On avait pour le coup la possibilité d'ôter au corps cette objectivisation paradoxalement esthétisante et morale dont il est le sujet depuis la Renaissance. On n'a réussi qu'à le rendre encore plus objet, totalement dépendant. Tu voulais de la matière ? Tiens, en voilà !
Affligeant (***).
(*) Je renverrais bien à La Civilisation des moeurs, de Norbert Elias, tiens, chez Agora Pocket, texte original de 1939. Et à sa thèse La Société de cour, 1933.
(**) Marcel Mauss, Les techniques du corps, dans Sociologie et anthropologie, aux PUF.
(***) Deux références, je me surpasse ; j'imaginais pas aller aussi loin, ni mettre deux heures à taper ce qui aurait dû prendre dix minutes. 15/10/2006CCCXLIII. - Contes modernes, section La Cathédrale : La dernière rencontre.
Pour une fois, introduction au contexte (ou presque) : j'ai des textes qui traînent depuis des années, regroupés sous cette appellation pompeuse de Cathédrale. Sur un autre site, j'ai retrouvé, un peu amusé, un ancien camarade d'école. Association d'idées venant, j'ai recherché ce brimborion, vieux de six ans, que j'avais déjà "livré" dans un journal de l'école que j'avais phagocyté entièrement. Enième version, donc - et basta.
Mort dans l'âme, hésitations. Constructions d' il faudra. Non. Il n'y avait rien de tout cela, quand ce soir approchait.
Pas d'esprit libre. Simplement : aucune idée de ce qui pouvait arriver - et encore plus : même pas la présence d'une question face à ce futur imminent. Bien qu'il y eut un léger sursaut lorsque tu appris qui viendrait. Bien que cela t'incita largement à partir le temps d'une nuit pour cette ville oubliée.
Frayeur ou construction. - Tout débuta comme d'habitude, contre les murs à se sourire à moitié et ne savoir que dire jusqu'à ce qu'avec la retrouvaille des groupes connus, la recherche d'alcools lourds vint la nourriture. S'asseoir côte à côte, les sarcasmes, les dérisions soulageant la longue première observation.
Tu avais été vu, rapidement et jusqu'au moindre détail des manches : quand tu t'étais juché sur un guéridon face aux plats que l'on découpait, ne sachant que faire, stupide et tout bête. Jusqu'aux coutures des pantalons, jusqu'aux yeux que tu n'osais, ne voulais malgré tout pas vraiment laisser aller.
Puis le plaisir. L'évidence de s'asseoir. Près. Plus près. Bouger. Revenir recherchant autant la place que la personne. Les moqueries que tu recevais par salves, comme soulagé et souriant qu'on s'intéresse même ainsi à toi. La force de se retrouver - en dehors de la crispation du passé, des aigreurs des souvenirs et des hésitations profondes, révulsées. Suffisamment pour que ces images tracent, régulièrement, dans les torpeurs de la dépression les froideurs d'une culpabilité ressuscitée, avec délectation.
L'absence de questions, simplicité du présent. À peine larvée : avoir accompli cela était la fin, tout l'impossible était ailleurs, autour, en-dehors. Satisfaction de voir toujours presque le même corps, les mêmes manières et jusqu'aux mêmes sourires yeux clos lèvres closes. Ce côté rassurant de la bague d'argent toujours au pouce gauche. Subtile élégance du verre de porto jamais bu et subitement vide. Reposé alors sur la table qu'il n'avait pas quittée. Larme de couleur au bord des vêtements ternes volontairement - gris noircis par le soir, anthracite avec ligne plus claire à la poitrine, et celle de la chemise au cou.
Plus tard, ailleurs. Silence soulagé dans les bruits de musique.
Une inquiétude commençait de couler en toi avec les verres d'eau gazeuse sirotés, comme si tu allais tomber en déliquescence, en caricature. Te mettre à poser, pour ressembler à un passé achevé, selon de fausses idées qu'on se pourrait encore faire de toi.
Faire naturel, naturel, naturel, détaché. Et déjà l'effroi de ne pas y parvenir. Colère de se rater, de ne pas se présenter convenablement, pas comme tu souhaiterais, mieux, comme tu devrais, comme tu es.
Puis vint l'amorce. Lui, encore, qui commença. Mot tout innocent et banal, auquel d'office tu aurais pu répondre oui. Tu savais que tu répondrais oui quand la question suivrait.
Voilà longtemps qu'on se posait la question, voilà longtemps qu'on voulait te demander. Déjà la dernière fois, il y avait plus d'un an, la tentation était venue mais les circonstances… non, c'est faux. Tu sentais le silence, cette gêne de plus en plus, tu étais près du stade où ne savoir que dire en sachant qu'il y a nécessité. Peut-être à côté cela ne changeait guère de choses..
Tu avais débuté narquois, presque compatissant pour faire informé, au fait de son existence nouvelle - de son travail - de son déménagement. Ce ne sont pas tes tergiversations qui ont embrayé dans les choses essentielles. Alors était venue la question, soulagement. Qu'avais-tu fait, qu'avais-tu vraiment voulu alors. L'oppression évacuée t'avait déjà laissé répondre en s'évanouissant.
Oui. Oui - tu l'avais désiré, tu le désires encore. Certainement même le veux-tu plus, plus que cela n'avait été, alors.
Dans une lettre tu disais avoir découvert une partie de toi que tu n'aimais pas, se rappelait-on. Alors tu étais hésitant, plein de répugnance devant les ondes hideuses de l'envie. Tandis que vous vous caressiez, tu étais même tout tremblant, frissonnant des pieds au crâne, ce dont tu ne te souviens plus. - Bien que ce soit toi qui aies vraiment fait le geste de te déshabiller complètement, et tout le reste n'ayant que suivi, guidé, porté par le flot de la culpabilité tentatrice. C'est vrai.
C'est proche, Alex. Trop - dommage. Oh
… et aussi des scènes théâtrales lorsque tu faisais mine de partir, mettant ton manteau, et qu'une parole, presque suppliante, te retenait. Souriant d'hésitation tu avouais vouloir sortir parce qu'aussi tu avais envie et désirais.
Ce qui ne vous excitait certainement que plus. Le regard, son œil qui devenait souverain, méprisant te semblait-il, après, lors des caresses.
Tout, crime, raison, attachement, vivacités tranchantes des détails, disparaissait enfin, impalpable dans les mots qui venaient se placer entre vous. Confessions qui donnaient au passé leur évidence, la clarté de ce qui s'était fait.
Il t'avait aimé, il t'avait désiré - l'espace d'un amusement, l'espace d'une distraction. Tout comme l'était cette conversation désormais pour lui assagi et sécurisé dans les privautés d'un couple, champ d'autant de doutes, de questions et de marches dans les rues aux soirs tombants. Ne demeurait que le regret amusé de n'avoir pas plus osé alors que la nuit, couché à ses côtés, tu te retournais et désirais autant, rongé, ne priant, ne ressentant qu'une douleur dans les muscles. Celle que sa main vienne sur toi, vienne vraiment sur toi - mais il dormait.
Le reste de la conversation n'a été qu'aveux permis par la marque du passé, entrecoupés d'autres. Il avait encore malgré tout cet aspect connaisseur, protecteur, exaspérément bon qui t'énervait et te faisait demander si tu ne le pouvais encore réellement désirer, ou mettre ta main sur sa jambe, t'embraser -
Vous restiez accotés, chacun étendant tour à tour son bras sur le dossier de la banquette derrière, sans vous toucher, ou vous vous rapprochiez, vous penchant pour vous comprendre dans le bruit, sans vous toucher -
CCCXLII. - Parce que je n'ai pas envie de pondre encore.
L'incipit du jour :
" Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien d'égal au tabac, c'est la passion des honnêtes gens; et qui vit sans tabac, n'est pas digne de vivre; non seulement il réjouit, et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on apprend avec lui à devenir honnête homme. "
CCCXLI. - L'herbe à Nicot. Chroniques d'un samedi.
J'ai dormi 15h, mangé, rencontré un collègue dans la rue : 17h. J'ai continué de peindre le fond du dyptique : 18h30. J'ai assisté à une projection d' Indigènes, qui est un film plus que banal, si ce n'est le message politique, qui passe mal : 21h.
J'ai marché. Les rues étaient vides par où je passais, la lumière était crue dans le noir : il y avait une très grande beauté, à voir Notre-Dame, ciselée de lumière, par-delà les ponts. Aux murs des quinquets se balançaient : leur lumière nette se dessinait en rond, sans rien autour. Elle était coupée par les travées des fenêtres.
À Odéon : courage. Je regardais un jeune homme qui passait. J'ai dû suivre ensuite la rue des Archives ou celle du Temple, je ne sais jamais. Au-delà du quartier, c'est une longue bouche d'ombre qui s'étire le long de grands murs de pierre. Il n'y a rien. On peut réellement y marcher lentement. Pas juste de ce pas ralenti, trop pressé, que je dois prendre ailleurs pour ne pas trop dénoter, entre les corvettes et les frégates qui filent en jacassant. Je crois que quelqu'un me suivait : parfois, j'avais une ombre près de mes pieds, quand je baissais trop la tête.
Je me suis retrouvé trop rapidement à République. Depuis quelques mois, j'ai régulièrement la tentation du geste. Alors j'ai cédé, et je suis entré. Ma folie a été sage : seulement des Marlboro. Pas des Davidoff.
Dehors, quelqu'un m'attendait. Peut-être l'ombre, je ne sais. Il a marché quelques pas avec moi, m'a demandé une cigarette. Attendez au moins que j'ouvre. Je lui ai à demi sortie une, lui ai tendu le paquet. Il a demandé du feu. Je crois qu'il espérait que je lui allume ; je lui ai tendu le briquet.
- Vous portez des lunettes ?
Oui. Ca se voit.
- Vous devez voir alors ce qu'il y a écrit par terre. Moi je ne peux pas.
Il s'arrête. Je ne sais pas ce qu'il veut. Au sol, c'est une bête date dans le goudron. Je penche la tête pour allumer ma cigarette. J'échoue : trop de vent. Il n'est pas laid. Je le regarde. Peut-être trop longtemps sans faire un sourire. Non, pas pour moi, vraiment. Je ne veux pas. Je ne peux pas. De toute manière, mon look hétéro dans ces cas est toujours l'excuse. Je marmonne quelque chose.
- Ah... merci pour la cigarette. Bonne soirée, quand même.
Merci pour le quand même. Je suis déjà en train de marcher, presque au bout de la place. Enfin j'arrive à avoir le petit bout rouge entre les doigts. Première bouffée. Les dernières... c'était quand, déjà ? Il y a trois ans. Le cigare de la soutenance de thèse ne compte pas ; celui du resto avec S***, que je ne parvenais pas à allumer tellement je tremblais d'hésitation, un peu plus. Trois ans.
Deuxième bouffée. Je me sens voltiger. Pourtant je crapote, je suis raisonnable. Un instant je m'appuie au mur de la rue de Saintonge. Etourdissement. Je repars, plus lentement. Des fois, je trébuche. Je me perds dans le quartier.
Il y a des trous dans les portes et les fenêtres. Une porte est défoncée, à moitié renversée sur le trottoir. Quand je passe devant, je vois un grand couloir de chaux blanche, avec une fille assise tout au bout dans son burnous. Par d'autres trous, je devine des escaliers, des sacs de voyage tout craquelés. Je marche, il n'y a personne. J'arrive sur une place, je ne sais où, une étoile de rues en part, je ne vois plus trop comment aller.
Je pense. Je pense à ces vingt-sept ans que je n'en finis pas d'avoir. Je ne comprends pas cette insistance que j'ai à y penser - le temps depuis lequel, lorsqu'on me demande mon âge, je dis avoir ça. Ils n'arrivent que dans une dizaine de jours, pourtant. C'est totalement l'âge de ma fin : je ne suis plus l'enfant, ni l'adolescent, ni le jeune adulte. J'ai fait l'inventaire de tous mes rêves, de tous mes espoirs, de toutes mes désillusions. Je n'ai plus d'au-delà qui me servirait de guide - tout aussi irréel puisse-t-il être. Je dois tout inventer, réinventer, reconstruire.
J'étais enfant, je voulais être dessinateur, poète, chevalier. Je jouais des heures aux Legos, aux cubes de bois. J'imaginais que j'accompagnais le capitaine Nemo sous les mers, puis le commandant Cousteau. Je brandissais des épées dans des escaliers de tours infinies. J'avais un cheval, et je galopais dans les bois.
J'étais adolescent, je voulais perdre mon pucelage, être aimé, devenir écrivain. J'entrais en prépa. Je m'enivrais des délires de cette prison volontaire. Je souffrais d'amours impossibles, dont je ne comprenais pas encore les raisons profondes. Je m'en créais d'autres, afin d'échapper aux questions que je ne concevais même pas. Je transformais ma vie par le lyrisme ampoulé d'un pseudo-Werther, ce dont j'avais absolument conscience. Faire de sa vie un théâtre, et être son propre spectateur.
J'étais un post-adolescent, je voulais devenir chercheur. J'écrivais enfin, maladivement, tous les soirs. En six mois, je pondis cent poèmes. Les six mois qui suivirent, j'écrivis ce que d'autres firent pour moi, publiant, sans le savoir, à ma place. Je commençais ces inventaires du mois : lentement, sous les interrogations apparaissaient les spectres des certitudes, qui m'effrayaient terriblement. J'expérimentais la dépression, de vagues tentatives pas très convaincues avec des couteaux, d'autres plus certaines avec des bouteilles. Dans un moment bravache, le petit littéraire que j'étais se proclamait capable de suivre les mêmes cours que les Polytechniciens, et devenait actuaire.
J'étais un jeune adulte, je voulais apprendre à vivre. Je savais que jamais je ne serai écrivain, peintre. Que jamais je ne serai exceptionnel. Enfin, je me découvrais. Enfin, j'osais. Toujours caché par ma timidité derrière le bouclier des écrans. Mais enfin. J'avais une vie, je déménageais. J'étais moi, je ne dépendais que de moi. Je désirais. Je côtoyais l'un, accompagnais l'autre. Je découvrais une deuxième fois ce truc étrange qu'est d'être gigolo. J'enterrai dans la canicule et les cartons du boulevard Magenta mon long amour d'adolescent - sept ans, tout de même ; sept ans interrompus sans cesse. Je vivotais, je courais de l'un à l'autre sans jamais y croire. Je jouissais. J'éjaculais dans les grandes saccades des corps, j'avais honte aux matins. Je le consolais en donnant des promesses. Soudain. J'aimais. Je découvrais l'éblouissement, l'extase d'aimer, de le savoir, de le dire sans honte. Les matin d'avril sur la Toscane n'ont pas la même évidence. J'aimais sans fin, j'étais anéanti d'amour, totalement dépendant, totalement servile. Totalement conscient que chacun de mes actes en précipitait la fin, et qu'en fait je serais le seul coupable. Je n'étais plus aimé. De rage contre moi, je cherchais de nouveau, mais je n'avais même plus la jouissance, seulement l'amertume, et parfois malgré tout un peu de tendresse. Régulièrement encore je pensais à toi. Au bureau, je regardais dans les miroirs ce tic nouveau que j'avais, de plisser la partie droite de la lèvre. Du doigt, je touchais la ride qui s'y formait. En attendant d'anciens collègues pour déjeuner, du 36e étage je regardais la Défense, main dans les poches, et je n'osais pas poser mon front contre la vitre pour arrêter. Peur d'être vu. Malgré que j'en ai, et que je sais bien que tu ne souhaites pas le savoir - que cela maintenant n'est plus qu'idéalisation de ma part - tu me manques. Parfois, je sentais que des larmes montaient, comme à présent. Alors je déglutissais, j'avalais ma salive, je regardais ailleurs, j'arrêtais de lire ou d'écrire. Je mettais mon menton sur ma main. Je regardais l'écran, je regardais la rue. Des fois, il fallait respirer plus fort. Les quelques larmes restaient sur le rebord de la paupière, c'était à peine de l'humidité, il n'y avait rien eu. Internet m'apportait d'autres garçons, d'autres amants. Je faisais le fanfaron, le grand. Comme toujours, c'est ma tactique de défense, comme l'esquive.
Je vais être un adulte, et je suis le pagure qui n'a plus de coquille. Je me demande maintenant ce qui me fait marcher, ce qui me fait espérer. Ce en quoi je crois, ce en quoi je puis croire. Ce que j'ai envie de construire. Les échappatoires du travail ne sont que des échappatoires. L'écriture n'est qu'une échappatoire. Parler d'art n'est qu'une échappatoire. Les corps ne sont que des échappatoires. J'ai l'impression de n'avoir plus que des lambeaux d'illusions, qui claquent dans le vent. À peine retenu avant d'être emportés à leur tour. Je ne sors plus, j'évite au maximum de rencontrer des gens, par peur de me rencontrer moi-même. Je mens beaucoup. Ma cyclothymie s'est accentuée.
Je pensais. Je marchais. Les clopes se suivaient. Je me retrouvais rue Michel Le Comte. Je savais pertinemment que je viendrais ici, au moins pour voir. Et que ma marche, en fin de compte, n'était qu'un moyen de voir si j'arrivais à me décider.
J'étais sur l'autre trottoir, je regardais l'enseigne. La foule dedans. Pas une place assise. J'hésitais, plein de honte, sachant bien qu'on me regardait déjà de l'intérieur. J'allumais une cigarette. Un groupe de touristes passa dans la rue. Je partis. Aux arches de la rue Beaubourg, j'ai dû m'arrêter un instant pour regarder les voitures. Je redescendis vers le fleuve.
Je croisais des couples, des hommes seuls. Je baissais les yeux. Je voyais à la vitesse de leur pas s'ils ralentissaient pour me voler un regard ou continuaient, me trouvant laid. J'avais chaud.
À Odéon, je rachetais un paquet.
14/10/2006CCCXL. - En s'levant, en s'ongeant.
- 1 -
Le lait de chèvre, décidément, n'a plus le même goût depuis seize ans. Il fut un temps où j'en faisais des délices maniaques, le buvant tout juste sorti du pis, mousseux, terriblement épais et chaud - en ayant juste poussé de l'ongle quelques poils. Je dévorais aussi des jattes entières de fromage blanc de chèvre - si vous ne connaissez pas le fromage blanc de chèvre, arrosé de sucre en très gros grains, Lecteur, vous avez encore un grand chemin à faire sur le chemin des déli(c/r)es culinaires.
J'en ai dégoté - stérilisé, demi-écrémé, empaqueté dans une jolie bouteille plastique, pensez bien qu'il faut maintenant préserver mon estomac de petit citadin au teint jauni par le métro et les heures devant l'écran. En seize ans, le souvenir était ténu. Je n'avais plus sur la langue qu'une certaine épaisseur, un parfum de narine, quelque chose d'épais et grumeleux.
J'ai eu un liquide sans épaisseur, un parfum de bouche, lisse, simple. Quelque chose comme les fromages de chèvre premier prix. Trois hypothèses :
i. mon souvenir était complètement faux : phantasmes de l'enfance, reconstruction ex post du passé, tralala ;
ii. je mange trop de fromage de chèvre, du coup j'ai le palais habitué ;
iii. tout se perd, ma brave dame, vous n'avez pas idée, avant c'était mieux.
En tout cas, c'est un petit peu lourd, ce lait.
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Il doit y avoir une campagne quasi militaire en faveur du retour de la tendresse dans les journaux masculins et féminins, genre Marie-Chère, Femme à truelle, Fake Him Magazine, L'étrique. Des couples attendris se tiennent doucement la main dans les cahots du métro tous les matins, et même en sortant. Elle est énorme, il a la mèche folle. Elle est fine et sèche, il tangue comme un cargo des Bermudes. Elle est petite, il a l'air d'être son père.
On peut supposer que la population active parisienne a un âge moyen de quarante ans, celui où les enfants sont torchés et le couple se repose des questions : beaucoup ont cette allure. N'empêche. Il y a aussi des petits couples rase-moquette à sac à dos, des minets qui sentent encore le lait, les retraités qui enlacent leurs doigts boudinés bagousés de Maty et de soixante ans de cuisine au beurre, les vieilles personnes dignes en costume suranné qui tremblotent, encastrant chacun de leur doigt tordu.
C'est une ruée du couple. Un raz de marée de l'évidence de l'amour. Une éjaculation faciale de la tendresse.
Il y a dans tout ça un paradoxe : on nous vend l'amour depuis notre plus tendre enfance comme de l'exceptionnel, du rare, de l'éblouissant. On a tous remâché jusqu'au dégoût les Phèdre, les Chimène (sans bas, dis), les Roméo, les Julien Sorel, les Solal. L'amour ne peut être qu'une chose unique, parfaite, pure, un condensé qui irradie tout en conservant sa propre substance : un diamant passé par la main du plus ésotérique des lapidaires anversois.
Tout ne peut qu'en convaincre : la succession des échecs sentimentaux, la solitude, le célibat, la Veuve Poignet, l'explosion internet, les heures passées devant des écrans vides et bleus, les années à lécher dans son antre les blessures profondes d'une séparation.
Et pourtant : en France, chaque année, il y a dans les 300 000 mariages, entre 30 000 et 40 000 PACS. 70% des adultes français vivent en couple, et 83% d'entre eux sont mariés. Et cela ne recense que les formes reconnues par la loi : le concubinage (art. 515-8 du Code civil), le mariage (art. 64, sq.), le PACS (art. 515-1). Pensez à la masse des illégaux, les couples d'amants, les rencontres continues, les amoureux séparés par des kilomètres et qui ne se voient qu'au terme de longues fréquentations des TGV.
L'amour est une denrée rare, mais bon marché : tout le monde y a accès. La terre entière dégouline d'amour, le moindre pékin, la plus méprisable crotte humaine, la tique la plus collée à son tronc quotidien connaissent l'amour. Tous se marient, vivent, aiment. Tous suintent d'affection. On nous a menti. Dès l'école on nous a menti. On nous a gavé d'amour sublime, on nous a farci d'infini, on a exigé qu'on soupire sur les étoiles en tordant de douleur nos anneaux de vers méprisable, et il suffit de regarder autour de soi pour trouver le plus infect des hommes qui éprouve ça, et le partage.
C'est à n'y plus rien comprendre. C'est à vomir de dégoût devant l'énormité de cette imposture. Si grosse, si incroyable, que personne ne s'en rend compte - si inscrite dans les catégories que chaque amoureux (moi premier, alors, jadis, il fut un temps, ces deux fois, ces deux rares fois, ces deux folles fois, et cette fois-ci, celle-là plus que tout autre, à vagir sur l'infini, heureux, béat) se croit unique, préservé, essentiel : essence absolue d'amour, de tendresse d'affection. Et l'on a une collection de millions d'êtres, de milliards d'humains qui tous se croient uniques dans leur passion.
Beurk.
- 3 -
Liste de lecture :
i. Diuus Claudius, de Trebellius Pollion ;
ii. Diuus Aurelianus, de Flavius Vopiscus de Syracuse.
L'incipit à la mode du jour :
" 1.1. - Cantique des cantiques, de Qohélet.
1.2. - Qu'il me baise des baisers de sa bouche! Car ton amour vaut mieux que le vin,
1.3. - Tes parfums ont une odeur suave; Ton nom est un parfum qui se répand; C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment.
1.4. - Entraîne-moi après toi! Nous courrons! Le roi m'introduit dans ses appartements... Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi; Nous célébrerons ton amour plus que le vin. C'est avec raison que l'on t'aime.
1.5. - Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, Comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.
1.6. - Ne prenez pas garde à mon teint noir: C'est le soleil qui m'a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, Ils m'ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l'ai pas gardée. "
12/10/2006CCCXXXIX. - En larvant, en regardant.
Je vous regarde. Je me pourlèche de vous voir. Je ne fais que ça. Je me trouve lamentable. Je vous vois. Je vous admire dans vos poses continues. Je détailles les répétitions de chacun des profils. Le tout-venant, l'inattendu, toujours les mêmes. La pose. L'album. Le détail. L'exergue. Et puis ceci. Et puis là. Ce ventre. Le miroir. Coude levé. Yeux hissés. Main placée.
Je vous méprise.
Je suis des vôtres.
CCCXXXVII. - Le sourire.
Non, je ne répondrai jamais à ton angoisse
Où à ta jalousie aux questions renfrognées,
Car je t’ai apprécié, et ne voudrais soigner
Ces admirables flots où ta folie s’empoisse.
Que seraient tout tes maux s’ils trouvaient une fin,
Si j’apposais un baume horrible sur tes plaies
Et t’imposais l’arrêt de ce qui me complaît ?
Souffre ! Car je t’aimais, et nos passés défunts !
Toutes mes vérités mourront dans mon silence,
Et ne voudront pas faire accroire que je ments
Pour plaire à ton insolence :
Que le fer du sourire où ton cœur se soumet
Ne perce pas d’un coup, qu’il rentre lentement,
– Jusqu’à la garde jamais !
11/10/2006CCCXXXVI. - Liste de lecture.
Lus ces derniers temps :
i. Esthétique de l'OuLiPo, de Hervé Le Tellier. Je recommande tout particulièrement... c'est un excellent mélange de discours théorique sur l'esthétique générale littéraire et de présentation de contraintes du point de vue de la même esthétique. Se lit très (trop ?) vite. Suprême plaisir, il casse Genette maintes fois, ce Genette aux multiples Figures que je ne comprenais pas en les lisant jadis par devoir de pédanterie - déjà parce que je ne connaissais pas par coeur La Recherche, ensuite parce que Gérard est... chiant ?
ii. Le Parfum, de Patrick Süskind. Petit livre sans prétention, que je relis un peu pour pouvoir briller en ville si l'on parle du film. Et aussi pour les deux premières pages, absolument épatantes.
L'incipit du jour :
" Nous sommes en septembre 1960."
10/10/2006CCCXXXV. - Extraits de loi... à l'usage des sots comme moi.
Madame,
Un dégât des eaux s’était déclaré le 5 décembre 2005 dans la salle de bain de l’appartement que j’occupe au 1*, rue L***. Je vous avais fait parvenir le constat amiable de dégât des eaux, établi avec mademoiselle BOUTRIK-DESSEVRE le même jour.
Mon assureur, la M***, a mandaté les cabinets C***et A*** afin d’effectuer le suivi de l’évolution du sinistre, et assurer les réparations nécessaire. Des expertises ont été menées le 12 décembre 2005 et les 13 janvier et 28 avril 2006. Les experts constataient que le taux d’hydrométrie des murs et plafonds était encore de 100% : la fuite est toujours active.
Dans ma lettre du 2 juin, je vous avais demandé d’effectuer la recherche de fuite. Le représentant de la société X*** était passé fin juillet et, après une rapide inspection du doigt, m’avait déclaré qu’il n’y avait plus de fuite. Par conséquent, le 29 septembre, l’expert de A*** est de nouveau passé : le taux d’hydrométrie est toujours de 100%, et la fuite est active.
Je suis allé voir hier mademoiselle B*** : elle ne constate pas de fuite chez elle. Par conséquent, il est probable que la fuite soit dans un tuyau d’eau, peut-être celui qui part des canalisations générales du couloir et va alimenter sa salle d’eau en se glissant entre mon plafond et le sol de son appartement.
Or, je vous rappelle :
i. que le mur qui supporte l’essentiel du dégât des eaux dans ma salle de bain est celui qui contient les fils électriques alimentant mes radiateurs ;
ii. qu’au terme de l’article 6, alinéas b et c de la loi n°89-462 du 6 juillet 1989, le bailleur est obligé :
« […] b) D'assurer au locataire la jouissance paisible du logement et, sans préjudice des dispositions de l'article 1721 du code civil, de le garantir des vices ou défauts de nature à y faire obstacle hormis ceux qui, consignés dans l'état des lieux, auraient fait l'objet de la clause expresse mentionnée au a ci-dessus ;
c) D'entretenir les locaux en état de servir à l'usage prévu par le contrat et d'y faire toutes les réparations, autres que locatives, nécessaires au maintien en état et à l'entretien normal des locaux loués. […] »
Par la présente, je vous mets donc en demeure de prendre les mesures nécessaires pour rechercher et faire cesser la fuite, afin de m’assurer la jouissance paisible de mon appartement.
Si, d’ici le 20 octobre 2006, je n’ai pas de garantie de votre part quant à la mise en œuvre de l’ensemble des procédures nécessaires, et d’ici le 10 novembre 2006 les réparations nécessaires ne sont pas faites, j’effectuerai une saisine auprès de la Commission départementale de conciliation, afin que le juge puisse statuer. Je vous rappelle à toutes fins utiles qu’il peut « réduire le montant du loyer ou suspendre, avec ou sans consignation, son paiement et la durée du bail jusqu'à l'exécution de ces travaux. » (articles 20 et 20-1 de la même loi).
Dans l’éventualité où le sinistre s’amplifierait avant les deux dates sus-évoquées, notamment dans un sens de dégradation conséquente de l’appartement, une coupure de courant, une impossibilité de vivre, il va de soi que je saisirai immédiatement la Commission départementale de conciliation.
Vous trouverez en pièces jointes copie du constat du 5 décembre 2005 et des avis d’expertise.
Je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de mes salutations distinguées.
CCCXXXIV. - Mon frangin sans masculin...
Mon Frangin sans masculin,
Voilà. (On joua ici au scrivaillon à la Truffaud : voilà.) Voilà, tu as vingt ans plus un bout d’an, mais quoi ? Chronos, salop invaincu, a franchi un pas : un an s’accolait donc au long discours qui constitua, il y a un grand laps, l’alpha à ta narration. Biographiquons, donc.
Tu naquis à Lyon lors d’un mois prompt au vin. On imaginait alors maints chagrins, maints soucis, pour n’avoir pas dit qu’ainsi on souffrit d’un sort fatal. On soupçonna qu’un histrion, Dyonisos ou Bacchus latin, fut un chouïa ton parrain, puisqu’à t’ouïr vagir illico, on crut qu’on avait bu pour t’avoir. Tu causais. Tu parlais. Tu trucidais tout un chacun par un discours plus accompli qu’Ali-Baba trouva d’or parmi d’assassins brigands, or qui composa pourtant un butin fort joli.
Nonobstant qu’un caporal pandorant à crocs poilus, important quidam tant maudit, t’y trouva fissa, on souhaita pour avoir la paix t’agonir sous du foin. On supplia l’abruti flic d’avoir un brin d’amour pour l’humain, participant à ta disparition. Afin qu’il n’opposa pas un liard ni un mot à ton assassinat, à l’unisson du chant familial on lui offrit moult bijoux. Pas un doublon, pas un dollar, pas un florin n’arriva à mouvoir son opinion, qui lui disait qu’on pouvait pas abolir un chiard ou un gamin. Non sans mal, il n’opina pas. Impuissants, nous voyions ton corps rosi vouloir son lolo, chialant pour du lait frais, massacrant Chopin pour un boudoir, qui s’installait au logis.
Ainsi vins-tu parmi nous, plaisir constant, il y a vingt ans ou plus. Tu parlais, tu parlas. Tu continuais. Tu blablatais fortissimo. Tu usas tout l’art du français pour nous farcir, nous noyant sous maints arias sans fin. Qu’y pouvions-nous ? Pas un iota pouvait fuir ton babil.
Nous n’avions plus qu’un choix. Jupin tout-puissant, trônant sur l’Ossa, n’aurait pas dans son fors si imaginatif voulu aussi fou. Tu nous tuais par un discours français ? Mais si on ôtait au dico tout mot qui aurait un rond pas tout à fait clos fini par un trait quasi horizontal, tu aurais du mal à avoir un discours, sinon succinct ! Gniark, gniark, gniark !
(As-tu vu la solution ?)
09/10/2006CCCXXXIII. - Conversation, ragnagna, ragnagna. Les nombres de Calvino.
Badinou. - Oui, je vexouille grave. Dites, le café dont vous me parlâtes une fois, le café d'intello pédé, il est rue Rambuteau ? Je l'ai cherché la semaine passée, et pas trouvé...
A***. - Non, il est rue Michel-Le-Comte, c'est d'ailleurs un bar et non un café, il est ouvert à partir de 19/20h et il est difficile d'y lire (ou d'être assis). S'appelle le Duplex.
Intello est quand même beaucoup dire : il y a des intellos; mais ça drague et ça papote.
Badinou. - Ah... euh... tout seul, moi, là-dedans ? Euh... Timide comme je suis ?
A***. - Bah, on vous aborderait vite fait...
Badinou. - Meuh bien sûr. Et si même un aveugle essayait je l'enverrai chier en cinq minutes ou il partira avant, déjà lassé.
A****. - Voilà, c'est tout vous - offert un instant, puis boudeur et fuyant. Vous croyez que vous y arriverez, comme ça, à trouver l'âme soeur, ou le corps apaisant d'un instant?
Remarque inutile : Cet article est l'item CCCXXXIII de cet agenda, l'as-tu remarqué, Lecteur ? C'est joli, CCCXXXIII. C'est un des rares nombres latins qui présente la même symétrie que sa traduction arabe, 333, et qui fait plus "plein" que CCXXII, 222 et CXI, qui n'a rien d'intéressant.
Si on considère maintenant les nombres symétriques d'un certain point de vue esthétique, il y a aussi CXC, CLC et surtout XIX qui l'est totalement, tout comme MIM et CIC (quoi que ces derniers soient peu orthodoxes).
Je définis donc la symétrie à l'oeil comme l'ordonnancement logique d'une succession de lettres latines, dont l'objet est de former un mot ou un chiffre porteur de sens, et qui présente une répétition élégante du domaine de la symétrie. Cette symétrie peut être axiale, en miroir, en translation, focale, etc., ou être toute composition de symétrie préexistante.
Tout élément symétrique à l'oeil est un mot ou un nombre d'Italo Calvino.
Exemple : CCC est symétrique à l'oeil. Le mot sus aussi.
Contre-exemple : le chiffre CIC est symétrique horizontal, donc pas dans le sens de la lecture. Ce n'est pas un nombre de Calvino.
Je décide d'appeler :
i. Ensemble de Bertrand Jérôme l'ensemble des mots et nombres de Bertrand Jérôme, dont la graphie française est symétrique à l'oeil, comme sus, décédé, etc.
ii. Ensemble de Jacques Jouet l'ensemble des mots et nombres de Jacques Jouet, dont la graphie latine est symétrique à l'oeil, comme CLC, CXC, etc.
iii. Ensemble de Hervé Le Tellier le sous-ensemble des mots et nombres de Jacques Jouet dont la graphie latine est symétrique à l'oeil et dont la traduction arabe présente les mêmes propriétés, comme CCCXXXIII, qui donne 333 en arabe.
iv. Ensemble de François Caradec le sous-ensemble des mots et nombres de Jacques Jouet dont la graphie latine est parfaitement symétrique dans le sens de la lecture, comme XIX.
iv. Ensemble de Jacques Roubaud le sous-ensemble des mots et nombres de Jacques Jouet dont la graphie latine est parfaitement symétrique dans le sens de la lecture, tout comme l'arabe.
On émet les postulats suivants :
Postulat 1 : La langue est une chose en perpétuelle évolution.
Postulat 2 : La graphie n'évolue pas.
On peut alors en déduire les théorèmes suivants (la démonstration est laissée en exercice) :
i. Théorème 1 : L'ensemble IC est inclu dans l'ensemble des palindromes. De façon plus générale, on a :
- BJ C IC et JJ C IC.
- JR C FC C HLT C JJ.
ii. Théorème 2 : Tout ensemble JJ est infini dénombrable.
iii. Théorème 3 : Tout ensemble HLT est infini dénombrable.
iv. Théorème 4 : Tout ensemble FC est un fini dénombrable.
v. Corollaire 1 : L'ensemble FC français n'est constitué à ce jour que des mots et nombres I, II, III, X, XIX, AHA, OHO, HOH et ses dérivés, HAH et ses dérivés, EHE et ses dérivés, HEH et ses dérivés, MIM, AXA, OTTO, MAMAM. On peut noter que le FC-anglo-saxon contient bad.
vi. Théorème 5 : L'ensemble JR est vide.
vii. Corollaire 2 : L'ensemble JR fait partie du Projet.
CCCXXXII. - Il y a vingt-cinq ans.
Loi n° 81-908, du 9 octobre 1981
portant abolition de la peine de mort
(J.O. Lois et décrets du 10 octobre 1981)
L'Assemblée nationale et le Sénat ont adopté,
Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit,
Article 1. - La peine de mort est abolie.
[...]
Article 9. - Les condamnations à la peine de mort prononcées après le 1er novembre 1980 seront converties de plein droit suivant la nature du crime concerné en condamnations à la réclusion criminelle à perpétuité ou en condamnations à la détention criminelle à perpétuité.
Lorsqu'une condamnation a fait l'objet d'un pourvoi en cassation, les dispositions de l'alinéa précédent ne sont applicables qu'en cas de désistement ou de rejet du pourvoi.
Par le Président de la République : FRANCOIS MITTERRAND.
Le Premier ministre, PIERRE MAUROY.
Le ministre d'Etat, ministre de l'intérieur et de la décentralisation, GASTON DEFFERRE.
Le garde des sceaux, ministre de la justice, ROBERT BADINTER.
Le ministre de la défense, CHARLES HERNU.
08/10/2006CCCXXXI. - Moi, je.
J'ai pas le moral.
Et je ne fais rien, ayant envie d'autre chose, et sachant bien que mes choix vont à l'encontre de mes envies profondes.
CCCXXX. - Moi, je.
J'ai pas le moral.
Et je ne fais rien, ayant envie d'autre chose, et sachant bien que mes choix vont à l'encontre de mes envies profondes.
CCCXXIX. - Moi, je.
J'ai pas le moral.
Et je ne fais rien, ayant envie d'autre chose, et sachant bien que mes choix vont à l'encontre de mes envies profondes.
CCCXXVIII. - Moi, je.
J'ai pas le moral.
Et je ne fais rien, ayant envie d'autre chose, et sachant bien que mes choix vont à l'encontre de mes envies profondes.
07/10/2006CCCXXVII. - Moi, je.
J'ai pas le moral.
Et je ne fais rien, ayant envie d'autre chose, et sachant bien que mes choix vont à l'encontre de mes envies profondes.
CCCXXVI. - Film (et Madeleine).
Imagine. Imagine un garçon, qui mange des pâtes à la crème fraîche, avec de la ciboulette. Imagine que ce garçon, on le fait boire, du Côtes du Rhône. Imagine que ce garçon, on lui propose des choses. Imagine que c'est dans un studio d'étudiant de Lyon. Imagine qu'il ne comprend pas du tout ce qui est en train de se passer. Imagine qu'en toile de fond il y a une musique qu'il ne connaît pas. Imagine que le lendemain ce garçon est dans le studio, dans la mezzanine, en train de fixer encore le plafond, avec une énorme question blanche dans le poster qui est collé au mur, et qui bouge de leur respiration.

Imagine que des années après ce garçon emprunte sans trop savoir des cédés à la bibliothèque. Imagine qu'il les met, en toile de fond, pour lire. Imagine alors qu'il est couché sur son canapé, on est en hiver. Imagine qu'il fait sombre, qu'il a un peu de mal à lire. Imagine que soudain, son oreille est captée par un rythme de piano et de violoncelle. Imagine alors qu'il pleure, en pleurant toutes les années, et le temps. Imagine alors qu'il y a quelque chose comme une compréhension.
Imagine sinon un très beau paysage, de bocages, avec de la neige glacée, des haies, des arbres et un corbeau. Imagine qu'il y a un air froid, piquant, sec, et que la buée est immédiate hors des lèvres. Car cette musique pour lui signifie cela, aussi.
Madeleine lamentable, ma Madeleine à moi, celle de l'erreur et du retour perpétuel, de la remembrance et de la peine.06/10/2006CCCXXV. - Dialogue.
- Bad ?
- Mmmh ?
- J'ai une mauvaise nouvelle. Et une autre.
- (Soupir) Coup classique. Yalla.
- Tout à l'heure, tu rentreras chez toi, ce sera 19h. Bien sûr, tu aurais bien aimé quitté le boulot à 16h, mais tu es un cadre performant.
- Ca.
- Tu trouveras une lettre, avec ta propre écriture.
- Une facture ?
- Tu monteras chez toi et, à peine entré, tu coinceras ton livre sous le bras gauche, tritureras un bon bout de temps le papier pour arriver à le déchirer le long des petits pointillés prédécoupés.
- Me connaissant, j'aurais même ouvert le premier bord dans l'escalier.
- Oui. Tu auras le tortillon dans la main qui tient la clef, mais les deux autres bords seront ouverts debout dans le salon.
- Si tu veux. De toute manière, je fais toujours comme ça.
- En ouvrant, tu te rappelleras à quoi correspond le papier.
- Tu parles, s'il y a mon écriture. Le dossier pour les Beaux-Arts, c'est ça ?
- Oui. Tu ne seras pas pris. Tu seras en liste d'attente.
- PUTAIN !!!
- Ce sera indiqué au marqueur noir, et souligné.
- MAIS BORDEL FAIT CHIER !!! J'AI DEPOSE LE DOSSIER DES LE PREMIER JOUR !!! JE VEUX SUIVRE CES PUTAINS DE COURS !!! ET JE SUIS PLUS DOUE QUE LES ROMBIERES ET LES SECRETAIRES QUI VEULENT APPRENDRE A DESSINER YOYO POUR LEUR COUSSIN EN MACRAME !!! S'ILS CROIENT QUE LES COURS PRIVES C'EST DONNE !!! BANDES DE NAZES !!! BORDEL, QUOI !!! C'EST PAS POSSIBLE !!! JE DOIS PROGRESSER !!! ET ILS ONT ENCORE DONNE L'AVANTAGE AUX MEUFS À DOMICILE QUI ONT PU POSER LEUR PUTAIN DE DOSSIER DES NEUF HEURES TAPANTES ENTRE LEUR MANUCURE, LEUR BONNE OEUVRE ET LEUR SEANCE CHEZ GAULTIER !!! VIEILLES BIQUES !!! SALOPES !!!
- Oui, bah de toute façon, c'était donné d'office.
- J'EN AI MARRE !!! UN COUP CHUIS TROP JEUNE, UN COUP CHUIS TROP VIEUX, UN COUP J'AI PAS ASSEZ DE CHIARDS, UN COUP J'AI PAS ASSEZ DE FEMMES, JE VEUX BIEN LEUR PAYER LEURS PUTAINS D'ALLOCS ET ME FAIRE SUCER 50% DE MON SALAIRE EN LOYER ET IMPÔTS MAIS VOIR DES BOTOX A FOULARD ET DES SECRETAIRES A POLARD ME CHOPER MA PLACE AUX BEAUX-ARTS LA C'EST TROP, ZUT !!!
- Arrête, t'es tout cont
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