30/09/2006CCCXV. - Contes modernes (11) : Le concert.
Ca en fait du monde. Prends la file de droite, je me réserve le petit mimi de l’autre file. Tu sais que ça fait longtemps que je suis pas allé à un concert ? Ils sont là, ils entrent. Tu en as mis du temps ! Je crois que les vieux, décidément, préfèrent donner aussi leur billet à un jeune tout mimi qu’à une femme. Pourquoi j’ai peur cette fois ? Attends, ça ne doit pas être cette porte. Si, regarde, c’est le premier balcon. Tancrède ! Pfffff. Vous êtes allé à Bayreuth, alors ? Attends, je te tiens la porte. Ma chérie, tu es encore en retard. L’ouvreuse doit pas être loin. Non en fin de compte nous étions trop loin sur la liste d’attente. Voilà comme ça le nœud devrait pouvoir tenir mieux que d’habitude. J’ai les mains qui tremblent encore, c’est fatigant. Dis, celle-là elle est gonflée à nous passer devant. En retard, et alors ? les places sont numérotées, je t’avais averti. Pardon, madame. Et toujours les vieux beaux qui viennent, accompagnés de leur Botox ambulant. Je ne pensais pas qu’un jour j’assisterai au sacre d’un chef d’orchestre. Où est ma veste, j’étais sûr que l’assistant l’avait posée là. C’est cette porte. Vous dites rang Q ? C’est là-bas. Attendez, j’ai un doute. Oui, c’est là : vous voyez, derrière l’homme en chemise blanche. Trop fort, il y a Cathy, regarde ! Mais pourquoi faut-il toujours que tu agisses comme ça tu me fais honte, papa. Le peigne… Mais si, regarde, de l’autre côté ! Pardon, monsieur. Ah, encore au parterre ? Excusez-moi. Ca, c’est Luc qui donne le la. Le son ne se forme pas au parterre, tu sais bien ! J’ai horreur des places de ce théâtre : soit tu t’exploses les genoux, soit tu as des crampes parce que tu ne poses pas les talons. Mais pourquoi Martine tire-t-elle aussi haut son archet, ce n’est pas nécessaire ! Tu préférerais peut-être être sur les côtés, regarde-les, ils sont serrés comme des huîtres. La veste, mon anneau, décidément il est temps que je meure. Tiens, voilà Ranticelli qui daigne s’installer à sa caisse, alors qu’il lui faut toujours autant de temps pour vérifier les peaux. On y voit rien, de toute façon j’ai la vue qui a encore baissé, alors Catherine ou une autre. Huguette, ne t’inquiète pas, nous arriverons à temps. Tu n’as pas peur que ça finisse trop tard ? Je n’ai pas envie de rater le métro. L’anniversaire de Klempfängler ! Mets un peu plus la partition sur la droite, s’il te plaît. Oh, et puis ça suffit, je m’en vais. Je ne suis qu’un vieil homme, un vieillard, à la main qui tremble, et c’est moi qu’ils viennent entendre. Pourquoi tu te lèves ? J’ai déjà mal aux jambes, c’est pas possible de faire des sièges si petits. Chérie ! Bon, Luc a mis l’accord, ça va être bon. Cette salle est trop chaude, les bois vont trop bouger. Et ne crie pas, c’est indécent, tout le monde nous regarde. Merci, jeune homme, vous pouvez dire au chœur d’entrer aussi, et dites à la lumière que je viens. Ah, le chœur entre. Oui, vous pouvez encore entrer, suivez-moi vite. Vous avez vos billets ? Mais qui a mis cette chaise pour le baryton, va l’ôter, et vite ! Pardon, madame, je suis en retard, mes amis ont déjà dû entrer, vous auriez le numéro ? Naître Silésien, et mourir ici, jouer au petit vieillard bien sûr plein de dynamisme, encore vert, malicieux et digne. Clichés. Non, pas de baguette ce soir, je vous remercie. Je battrais trop bien la mesure sinon. Bonsoir, Serguei. Vous vous sentez en voix ? Bien, allons-y, c’est l’heure.
Encore heureux que je n’ai pas pris mes lunettes. Cette lumière ! C’est éblouissant. Bonsoir à vous, Luc. Laurent. Jean-Luc… Attention à l’attaque au pizzicato de la cent trentième, hein ! Public. Applaudissez-moi. Faire semblant d’ignorer que vous commentez chacun de mes gestes. Ma main tremble, contre moi. Pourquoi ces damnées poches sont-elles cousues ? Rambarde. S’agripper à ça pour monter une marche. Quelle pitié... Allons. Luc ? Laurent ? Ranticelli ? Si, bémol mineur.
Adagio.
Baryton. Sergueï !
Pourquoi ai-je la main qui tremble tant ? Babii Yar ! Chut, mécanisme.
Cloches… Violoncelles. Clarinette. Oui, bien, là. Cordes, plus d’attaque.
Être allemand et faire jouer ça. Toujours aimé ce poème. Surtout ne pas pleurer. Mécanisme ! Continuer la direction. Tempête ! Pas à temps. Hautbois ! Cors ! Bassons ! Ensemble ! Et là, violons.
Klempfängler a tapé du pied. Chhhtt. Violons, pas à temps.
Chœur ! Chœur, ténors ! Sergueï. Baaaaah, pam, paaaam, baaah ! Oui, comme cela, doucement. Bas. Mal au cœur. L’âge. Toujours l’âge. Pourquoi ai-je toujours fait jouer aussi lentement ? Plus vite, là, en fait. J’aurais dû dire plus vite ! Ma main. Ma main qui tremble encore. Accélération, presto, presto, baaah, la, la, siiiii, prestissimo, stop !
Mécanisme de la pensée. Je ne suis que le maestro qui dirige. Tous me regardent, tous écoutent. Ne surtout pas penser à quoi que ce soit, sinon à la partition. Sergueï fait la déclamation, échange avec le chœur. Oui, spectaculaire, de se retourner ! Bonne idée. Drôle. Violons ! Violons ! En retard ! Non, pas en voix de tête, c’est une erreur ! De la dissonance ! Mon pouce me fait mal.
Lumière des cloches dans la mêlée. Son purpurin. Montée du gong. Oh, oui. Gong. Gong. Et là… ma main qui tremble. Mon pouce. J’ai trop reculé, j’ai la rambarde dans le dos. Je vais rester, j’aurais moins mal. Violoncelles, presto, adagio des autres cordes. Respiration dure. Pas maintenant, c’est de nouveau à la flûte. Pas le temps.
« Non, les violoncelles, vous avez encore un quart de temps ! »
Souffle. Je me perds. La main qui tremble, décidément. Harpes, tout doucement, derrière la caisse. Mon bras entier désormais. La rambarde. S’appuyer. Et la caisse. Lever le bras. Plus celui-là, juste la gauche. Je tremble moins. Ils connaissent la partition. Non ! Non ! Oui, là, legato. Legaaaato, et flûte. J’ai besoin de l’autre main, ils ne suivent pas sinon. Où est-elle ? Encore la lumière des cloches, Seigneur que j’aime cet instant. Et suivent les trombones, pianissimo. La rambarde est bien haute. Mon pouce tremble, je le sens, je le sens. Chaleur. Terreur.
Mécanisme de la pensée. Continuer. Lever le bras. Et fugue. La rambarde a encore monté. Mon pouce. Ma main. Tête contre. Décidément, ce silence est trop long. Les vents doivent. Silence trop long. Pouce. Bras. Sergueï.
Babii Yar…
29/09/2006CCCXIV. - De l'art d'ignorer l'ennuyeuse réalité.
Je n'ouvre plus mon courrier. Surtout les factures. Et les pubs.
Suite de l'incipit...
" Dépêche
Du Q.G. Zone IV, Uranus
Au commandement général du corps galactique, Sol III, Casino, Monte-Carlo
Informons commandement que Boos d'Uranus est race hermaphrodite (N. 30015 registre ethnique intergalactique) stop cas prétendue homosexualité sont exemples exercice normal pratiques sexuelles permises par lois Uranus et constitution intergalactique stop
Signé
Colonel Zbzz Sgdg S/c
Général commandant Agwss
Actuellement en congé maternité"
27/09/2006CCCXIII. - Où Bad se dit que...
Il faudrait je suppose que je fasse mon type plein de regret, de remords, un peu insatisfait.
Ben non.
Je suis juste un petit peu vexé qu'on m'ait pris de vitesse. N'empêche. Je l'avais trompé ce ouiquennede, ah ah ah ah.
L'incipit à la mode du jour :
" Dépêche du commandement général du corps galactique, Sol III au Q.G. Zone IV, Uranus
Commandement confirme après enquête sur premier bataillon d'assaut Boos scandaleux cas homosexualité stop liste responsables suit stop attendons prompte et sévère répression stop
Signé
Général Sapajou
Commandant général, du Casino"
26/09/2006CCCXII. - Liste de lecture.
Lus ces derniers temps :
i. Quentin Durward, de Walter Scott. Livre de mon enfance, c'était l'époque où Carrefour essayait de se maquiller une façade plus select, de vendre au public des mémères de villes et aux gônes de banlieues (dont je faisais partie) un apparat littéraire avec de belles histoires d'amour, des épées et des soieries, le tout à prix moindre car sans droit d'auteur ni de traducteur. C'était Tantine qui me l'avait offert : il lui avait coûté 21 francs. J'ai beaucoup aimé, maintenant, la description du caractère de Louis XI, et les blagues sur le nationalisme écossais.
Je crois qu'à l'époque les aventures de Quentin (qui se résument à deux excursions à Liège et une noyade dans un petit ruisseau) m'avaient plus intéressées... maintenant, je serais plus du côté du pauvre Orléans, qui soupire après Isabelle de Croye, se fait totalement écraser par Louis XI, renverser à coups de lances par l'autre ballot d'illuminé immigré et en fin de compte humilier publiquement par l'autre salope de vierge burgonde.
ii. Gallieni Duo, mais je soupçonne Trebellius Pollion de n'être pas très objectif dans sa présentation...
iii. Tyranni triginta, et là je me dis que le même Pollion est carrément encarté dans un parti douteux. Quant à la justification finale de dire que parler de "trente tyrans" mais qu'en fait sur les trente deux sont des femmes, ce qui en fait vingt-huit, histoire d'en caser deux de plus totalement anachroniques et donc d'arriver à trente-deux, donc trente (vous suivez) est complètement farfelue : je sais pas ce qu'il avait fumé, le Trebellichounet, mais ça devait être du sérieux. Néanmoins, la description de la petite Zénobie est assez intéressante ou : comment justifier le pouvoir et la pérennité d'une femme au trône en disant, qu'en fait, c'était un homme (ou presque)...
iv. Le blog de Frantico... assez étrange, sans plus.
Commencé ce matin dans le tromé : Le Capitaine Pamphile, de Dumas. Dur de ne pas pouffer de rire devant tout le monde. J'attends avec impatience de savoir comment Jacques Ier va affronter Double-Bouche et résister aux injonctions de Pamphile, pendant que Mlle Camargo digère douloureusement, loin de la Roxelane.
Et en stock, des bédés de ce ouiquennede : Premières chaleurs..., de Jean-Philippe Peyraud. J'ai parcouru ce matin, ça a l'air très bien : dessin sobre, histoire(s) prenante(s), et le Bad pas très net sur son chemin au métro. Heureux que Pamphile est venu m'ôter le mourron.
L'incipit à la mode du jour :
" Nous touchons maintenant au comble de la honte puisqu'au milieu de la crise de l'Etat on arriva à voir, pendant que Gallien se conduisait odieusement, même des femmes gouverner de façon excellente et, qui plus est, des étrangères. En effet une étrangère nommée Zénobie - nous en avons déjà parlé - qui se vantait d'être issue de la race des Cléopâtres et des Ptolémées, prenant la succession de son mari Odenath, plaça sur ses épaules le manteau impérial, se para à la manière de Didon, se coiffa même du diadème et, au nom de ses fils Hérennianus et Timolaus, règna plus longtemps qu'il n'eût été séant pour une personne de son sexe."
25/09/2006CCCXI. - Se couper le poignet.
Un de mes Lecteurs souhaitait que je me suicide. Voilà qui est fait. 'taing on a rigolé mais je me suis explosé le poignet ; c'est tout enflé...
Pour le coup, mes parents vont pô être content.
Surtout qu'à la fin la starlette à trois balles elle s'est tout ramassé sur la tronche. 24/09/2006CCCX. - Avoir un corps.
Il y avait une belle lumière cet après-midi... alors je me suis amusé avec mon récent gadget. J'ai déjà fait un tri, mais pour certaines versions j'hésite encore. Je laisse donc mes diligents Lecteurs m'indiquer, pour chaque section, celle qu'ils préfèrent.
I. Livres - 1.
II. - Livres - 2.
III. - Miroir.
IV. - Mur.
V. - Corto Maltese - 1.
VI. - Corto Maltese - 2.
VII. - Salle de bain.
23/09/2006CCCIX. - Füssli. (Rêver comme cela montre que je suis depuis longtemps entré dans une dangereuse machine de phantasme)
J'ai souvent aimé labourer les mêmes sillons, jusqu'au dégoût le plus profond de tous. Cette manie se met désormais à m'occuper jusque dans mes inconsciences, mais avec une évolution étrange : l'invention de la narration. Voilà plusieurs semaines qu'un cauchemar se pose sur mon ventre de nuit en nuit, et développe lentement ses plis, étend ses haines. Vastes replis sourds et profonds, ses ailes couvrent les murs.
Il y a des nuits déjà, je rêvais que je venais occuper un pied-à-terre à Bruxelles. Je ne sais pas trop où c'était, mais la lumière me faisait penser que c'était place des Martyrs. J'en suis même sûr. L'immeuble était improbable, immense et fin. Construction de plâtre, bancale, éblouissante de blancheur. La cage d'escalier était en fait des planches de bois bancales et vermoulues, qui se ratatinaient avec la hauteur. Comme des dents, elles poussaient le long des murs d'une pièce peinte à la chaux, dont tout un côté était occupé par une grande vitrine, parfois avec un cadre nouille, d'autre simplement de ce bois qui laisse passer tous les vents d'hiver, même quand on bouche les interstices avec de la pâte. On monte l'escalier, un trou rectangulaire permet de passer à la pièce du dessus, où l'on trouve le même décor.
Ou presque. Avec les images, le sol se couvre de plâtre, de vieux sacs, de bois et de cordes blanchies. Les planches de l'escalier s'amincissent encore. La lumière devient plus crue.
La porte de l'appartement donne sur la pièce aux escaliers par une volée de marches en chaux, dans un coin en face de la fenêtre, à l'avant-dernier étage. On y entre par le côté d'une grande pièce en L. Il y a des fauteuils éventrés, aussi plein de plâtres, des livres partout, des bédés, quelques plantes vertes qui se dressent poussives entre les piles. La lumière est éblouissante, je ne sais d'où elle vient, mais il y a des recoins d'ombre duveteuse dans les meubles éventrés.
Dessus la porte et son mur, il y a une renfoncement dans le plâtre, comme pour y poser des affaires, une armoire tout en haut contre le plafond. À l'angle du L, il y a une vieille télé, pour une raison que j'ignore, sinon que dessous le meuble il y a plein de bédés que l'on m'aurait offert pour mon anniversaire. Au début de l'autre branche du L, celle qu'on ne voit pas en entrant, il y a un grand lit, énorme, un baquet de bois de traviole d'où débordent matelas et draps, pendant qu'une planche se dresse face à la télé. Les draps aussi sont blancs, et il y a une sorte de dessus de lit en matelassage blanc, plein de surpiqûres.
Derrière le lit, de nouveau un meuble, sans portes, où il y a des vêtements sales, et des livres, et un tiroir posé sur le sol, des chaises, le début d'une table creusée par les vers.
Un autre L vient poser sa grande jambe, tête-bêche, au premier. On y entre par une grande ouverture, que surplombe une barre posée aux murs et qui devrait porter un grand drap pour faire porte. Mais il n'y a rien. Sauf la cuisine, aux porcelaines fêlées, et la porte qui donne sur la salle de bain, couverte aussi d'une barre sans rideau. La cuisine a quelque chose d'indéfini, de pas fini, comme un endroit sans importance.
Pourquoi je viens régulièrement à cet appartement, je n'en sais rien. Je sais que je l'aménage peu à peu, c'est-à-dire que je pousse la poussière de plâtre sous les meubles, que je lis et que je reste beaucoup de temps sur le palier à regarder la lumière dans la pièce aux escaliers. J'y reçois, parfois.
Un des thèmes récurrents est que la barre de la salle de bain se décroche ; pour une raison que je ne comprends pas, je veux la poser avec l'autre. Ce sont des barres d'athlétisme, qui tiennent en poussant les murs : je visse, le plâtre s'effrite, et comme cela je traverse tout le mur et la tête de la barre se retrouve dans le coffre au-dessus de la porte d'entrée, de l'autre côté, vers le salon.
Cet appartement n'est pas menaçant. Il n'y a aucune menace sourde ou évidente. Au contraire, je m'y sens bien. À ce stade on est encore au rêve.
L'horreur s'insère progressivement de jour en jour. Une nuit, c'est la barre qui n'arrête pas de percer le mur. Un autre, la salle de bain où je ne peux pas pénétrer. Elle aussi vire au flou, et je reste coincé dans un au-delà, entre cuisine et salle-de-bain. Ou, vautré sur le lit, je regarde la pile de livres, et le lit bascule, se retourne et m'enferme. Il y a le classique de la chaise qui s'effondre, et des escaliers qui disparaissent. Je crois qu'en fait la menace loge dans la pièce aux escaliers, et qu'elle vient toujours de dessous.
Quelqu'un habite au-dessus, je ne sais qui. Je pense que c'est une jeune femme, j'ai déjà vu ses cheveux tomber par le trou du mur, une fois que c'étaient les escaliers de ma pièce qui avaient disparu.
Des amis, des connaissances et même des jeunes gens viennent me voir. Nous parlons, mangeons, discutons, et des instants se passent. Le lit prend alors des dimensions mystérieuses, vastes comme des mers lunaires. On peut y déjeuner sans qu'il se salisse, et sa poussière ne touche pas les vêtements.
Cette nuit, je me trouvais avec un très jeune blondin, au corps d'éphèbe : pas de muscle, mais tout n'était que dessin sous ses boucles. Et il y avait l'ami G*. J'imagine que c'était la fin d'une discussion quelconque, mais le jeunot et moi portions des peignoirs, blanc pour l'un (un peu court, d'ailleurs), orange pour moi.
Le rêve commença quand A* finit de discuter philosophie ; il dit qu'il devait partir, je n'étais pas contre : je pressais le torse du peignoir blanc contre moi. G* pencha son grand corps dégingandé, trouva sa veste anthracite, hissa la bandoulière de son sac de prof jusqu'à son épaule et s'enfuit, avec ce rire qui lui est si propre. D'ailleurs, comment G*, philosophe à Paris, pouvait-il se trouver à Bruxelles, avec son sac de cours ? Et d'où sortait ce minet que je n'ai jamais croisé ?
Je ne l'avais jamais croisé, mais en tout cas je savais le déshabiller. Je le renversais sur le lit, tête vers la barre, et ouvrait le peignoir pour embrasser son torse si fin. Le peignoir partit, le lit craquait.
Brusquement, je me retrouvais à remettre mon peignoir en vitesse, honteux et gêné. À la porte, il y avait D*, Nantaise de haute couture. Je ne l'ai pas vue depuis des mois, et la probabilité que j'ai de la revoir est quasi nulle désormais. Elle avait quelque chose de transformé : ses yeux étaient grands ouverts. Elle voulait entrer, je ne voulais pas : elle pouvait voir le minet, nu.
Elle entra, m'écartant doucement du bras (ce que je ne la vois résolument pas faire dans la vraie vie), pour aller vers le lit. Par miracle, le minet était de nouveau habillé, et dans la cuisine où nécessairement il n'avait plus d'existence tangible. D* s'assit du côté effondré du lit, je m'installais en face d'elle, parmi les livres. J'étais gêné. Elle devait l'être aussi.
Au bout d'un moment elle dit qu'elle avait horreur de venir en ambassadeur. Mais qu'elle le devait. Voilà, c'était ça. Elle le devait. C'était mieux ainsi. Je devais partir. Je devais partir. Je ne devais plus revenir. L'essentiel était la rupture. Oui, la rupture.
Pendant que la peine montait en moi, j'essayais d'argumenter, de me défendre, enfant piteux qui vient de piocher dans le pot de confiture. Ce n'était pas elle, que je ne connais si peu, qui pouvait dire ça. Ce n'était pas moi qui pouvait l'entendre. Rien de tout cela n'était possible, ce n'était qu'un cauchemar délirant. Tout cela était vieux de tant de mois, déjà. Je ne l'embêtais plus. Je mourrais d'envie de lui parler de nouveau, d'arriver à avoir une conversation normale, amicale, sur internet, peut-être au téléphone. Je ne le faisais pas, je snobais, puisque j'avais tant peur de moi : non, je ne voulais pas m'imposer. Je ne voulais pas être un reproche vivant d'un choix fait en âme et conscience, sur lequel je n'avais pas à émettre d'avis - et puisque j'y avais aussi poussé, sans me l'avouer.
Oui, c'est vrai, je pense encore à lui, d'une façon qui n'est pas normale. Et alors ? Je suis passé à autre chose, malgré tout. Et j'exhibais du doigt l'éponge blanche du minet, dans la cuisine. Je dénombrais. Je détaillais C*, T*, Y*, S*, D*... ceux dont je ne connaissais même pas le prénom. J'accumulais les preuves.
D* soupira. Tu sais bien que ce n'est pas cela. Le simple fait que tu y penses montre que ça ne va pas. Tu donnes des preuves qui n'en sont pas, sinon de tout autre chose. C'est proprement insupportable. Pas pour moi, tu penses : je suis en ambassadeur. Même pas pour lui, tu le sais. Pour toi. Il faut que tu rompes. La rupture. Que tu disparaisses.
J'étais à genoux, à moitié nu, suppliant. Que suis-je pour vous, maintenant ! Vous ne me voyez pas ! Je vous évite !
Et tu es à Bruxelles.
J'ai aimé cette ville ! Je me suis mis à l'aimer ! L'amour qu'on porte à une ville peut différer à un moment de ses origines ! Ne me chassez pas aussi de Bruxelles !
Tu mens. Ce n'est pas ça. Ce n'est pas qu'il faille éviter ou pas. C'est que tu penses, volontairement ou pas, quasi en permanence à ça. Enfin, dit-elle en souriant, c'est vrai que le travail t'aide. Et ces bras aussi. J'exagère. Mais en-dehors, tu y penses.
J'avais une grande déchirure en moi. J'étais tétanisé. Tête contre le sol, à ses pieds je la suppliais. Je ne me souviens plus si le minet me regardait, narquois, ou vint me consoler.
J'ai beaucoup regardé le plafond ce matin.
La musique du jour :
L. Da Ponte, W. A. Mozart, Le Nozze di Figaro, Cavatine de Barberine, acte IV, 1 (K. Böhm, B. Vögel, Chor und Orchester der Deutschen Oper Berlin, 1968). CCCVIII. - Je veux épouser le cuistot.
Je n'évoquerai pas sur l'article 64 de notre Constitution, ni sur les énièmes déclarations populistes de ce sinistre de nain Térieur, dont les cris n'ont que pour objet d'attiser des débats stériles, rendre ridicule les pouvoirs de l'Etat et attirer le regard sur d'autres objets que le vide de son propre bilan, fait de rodomontades et d'effets de manche (jeu normalement alloué au judiciaire seul, mais la contradiction est maître en politique).
Je parlerai donc en disant qu'après être sorti trois heures plus tard qu'espéré (malgré le cierge auprès de Notre-Dame d'Embrun déposé), je rejoignais Mulot et BB-Initiales. Ils entamèrent au vin, je débutais avec une petite étrangeté canadienne fort mousseuse. La nuit peignait lentement le mur.
Plus tard, tandis que l'autre fonctionnaire se réjouissait de son pavé de saumon, je me lamentais de bonheur sur mon méli-mélo de viandes au pistou, et braillait après la serveuse, un peu aviné, que je voulais épouser le cuistot. La crème brûlée à la violette me convainquit d'un amour profond, complet, absolu et renversant pour l'humanité. Le petit verre au rhum citron/gingembre cimenta furieusement le tout.
La serveuse revint, bouteille orange/mangue cette fois : c'est là qu'on voit que les banalités policées de "Merci, mademoiselle" ont toujours des effets radicaux. Je sirotais. Mulot faisait des exploits pyrotechniques avec la bougie et l'addition pour célébrer l'événement. Les voisins, plein d'envie, nous montraient du doigt.
20/09/2006CCCVII. - Ami, entends-tu au fond du bois le cri de la carotte sauvage ?
J'ai envie qu'on me fasse l'amour.
Et j'ai mal au crâââââââne.
L'incipit à la mode du jour :
" Le chef-d'œuvre de la philosophie serait de développer les moyens dont la fortune se sert pour parvenir aux fins qu'elle se propose sur l'homme et de tracer d'après cela quelques plans de conduite qui puissent faire connaître à ce malheureux individu bipède la manière dont il faut qu'il marche dans la carrière épineuse de la vie, afin de prévenir les caprices bizarres de cette fortune qu'on a nommée tour à tour Destin, Dieu, Providence, Fatalité, Hasard, toutes dénominations aussi vicieuses, aussi dénuées de bon sens les unes que les autres, et qui n'apportent à l'esprit que des idées vagues et purement subjectives."
19/09/2006CCCVI. - L'incipit à la mode du jour.
"L'Histoire ne se peut vrayement definir une guerre illustre contre le Temps, pource que, luy ostant des mains les années dont il a faict non seulement ses prisonnières, mais mesme pour ainsy dire des cadavres, elle les rappelle à la vie, en faict reveuë et les range derechef en bataille."
CCCV. - À nous quatre, Cardinal.
Je recevais un message d’un lointain abandon. Un ancien camarade, qui avait un peu disparu avec son bouc et son casque à vélo. Alors j’allais réfléchir, en nageant de nouveau dans les futons aux insomnies maritimes. Le vent soufflait, le long des vagues en dérivation. Trois fois le capitaine tenta l’abord, près des côtes où les couvertures viennent s’enrouler en écume, trois fois il s’agenouilla sur une île nouvelle, quand le gîte prenait. Il y a des parcs qui sont des océans.
Je partais alors, sac de marin sur l’épaule, dans les embruns de l’automne qui tombaient des mâts de la ville. Je m’appelais Ishmaël. Mettons. Lorsque Saint Elme se mettait aux cornettes, des pelées de pollen me couvraient, et des branches venaient.
Quitter un port n’est jamais facile. Il fallu trois heures pour dépasser les hauts-fonds qui l’entourent. Nous étions drossés sans cesse par le reflux des voitures. Ce n’était pas l’époque des grandes marées, pourtant, mais il fallu tirer des bordées vent debout. Puis ce fut la vaste plaine aux lentes collines tout autour de nous, les brises rapides et les pluies oubliées. Nous étions un sous-marin, une bouteille pleine de messages et d’ambition. Nous nous éclaboussions, et nous parlions beaucoup, comme tous les voyageurs qui se plongent dans l’ennui d’une route encyclopédique. On se racontait d’autres voyages. Là où nous avions vu des monstres avec une patte, là où le soleil se levait sur des mers toujours calmes. Là aussi, les livres sont inutiles, car la vie suffit : les livres n’étaient plus que des fleurs, qui s’ouvraient au matin. Nous étions nos Rustichello.
Nous touchions Moonfleet. Le port était couvert de maïs et de tournesols noircis. Aucun ne montrait la même direction : le soleil n’était nulle part, et des lézardes étaient au mur, derrière la grille et la profondeur du parc aux multiples puits. Je pris la chambre rouge, d’autres cherchaient celle d’Usher. Des cuirs teints recouvraient les fauteuils et le prie-Dieu. Il y avait un vieux secrétaire de bois usé, et derrière des portes minces qui s’ouvraient sur des antres.
Mon parfum, cassé dès le soir, envahi tout l’étage. Dehors, les nuages couvraient les arbres.
Nous avons couru dans les champs. Nous avons cueilli des pommes. Nous avons joué avec des bâtons et exploré une cave. Nous avons joué au golf avec des balles de tennis. Nous avons mangé des confitures sur de larges tranches de gâche. Nous avons galopé derrière les daims et le lièvre, sans les avoir. Alors nous avons regardé les grenouilles et mesuré les champignons. Nous avons combattu avec nos glaives de bois. Nous avons traîné des bûches liquéfiées, nous en avons fendu d’autres avec une barre de fer. Nous avons fait un feu de bois mouillé. Nous avons fait sécher nos chaussures devant, et cuire de la viande dessus. Nous avons marché pieds nus dans la glaise détrempée. Nous avons sauté dessus le Mable et tendu la main aux dames pour qu’elles le franchissent. Nous avons joué au échec, et imité Tom Clancy. Nous avons suivi les chats dans des recoins du grenier. Nous avons regardé les vannes du ciel s’ouvrir, et l’eau tomber à gros bouillons.
Un matin, une larme coulait dans la chambre rouge.
Alors nous sommes revenus.
13/09/2006CCCIV. - L'intelligence des hormones.
Force m'est de le constater : je ne suis pas dans une période très intelligente. Je m'endors en réunion. J'ai les yeux qui papillottent entre deux et cinq heures. Je dis des banalités. Je bafouille pire encore. J'écoute Boy George. J'ai des documents et des thèses sous les yeux et je n'en retiens rien. Je dors à n'en plus finir, n'arrive à quitter le lit qu'après 7h30 le matin. Je suis infoutu d'émettre un avis constructif, une pensée intelligente, une réflexion, l'esquisse d'une invention. Une discussion qui dépasse le borborygme et le ça vaaaaa ? est rapidement trop pour moi ; je me trouve rapidement à opiner du chef, dire des stupidités (Oh bah ça oui alors, t'as raison, hein et dire que c'est partout pareil rhoooo.) et servir de faire-valoir. Degré zéro de l'intellect, en somme.
Et c'est dans cet état d'abrutissement complet que non seulement on m'octroie des compliments à n'en plus finir sur ma vêture (et c'est bien la première fois...), mais qu'il suffit que j'apparaisse pour que tout le monde soit gentil et agréable avoir moi. J'ai droit même à des regards enamourés, attendris, attentifs ; je fais rire, j'enthousiasme les conversations à moi seul avec mes trois mots maugréés.
C'est à n'y rien comprendre. Ou du moins je commence à connaître la force de séduction incompréhensible qu'ont les sots les plus profonds.
Sur ces hautes & saines réflexions sur l'état de la pensée, de l'amour, de l'homme et de l'univers, je vais m'effondrer. Futon, ô mon futon, il est temps, levons l'ancre.
L'incipit à la mode du jour :
"O Captain! My Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather'd every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring
But O heart! heart! heart!
O the bleeding drops of red,
Where on the deck my Captain lies,
Fallen cold and dead. "12/09/2006CCCIII. - Oulalah que c'est mal barré.
La probabilité que je sois amené à suivre une thèse d'actuariat a tendance à suivre une loi fort désagréable : elle tend vers un, avec un horizon assez proche. J'en suis à mon sixième article en anglais de lu, sans compter les cent pages imprimées ce soir et qui m'attendent demain entre deux réunions et trois suivis.
Je sens que les petits jeunes qui vont être mes sujets, mes objets et mes souffre-douleurs vont en baver. Parce que je vais leur demander de la modélisation sérieuse, pas du truc à la mode avec plein de moyennes et autres estimateurs des moindres carrés pépères. Je veux du robuste, pas du maximum de vraisemblance de Papi, ou du probit façon Insee (et non, diligent Lecteur, le probit n'est pas une posture du Kama Sutra). On va faire un truc encore inenvisagé : la modélisation avec des médianes, genre exploration des données de l'école de Genève. Ca va chier.
Evidemment, ça ne plaira pas : y'aura pas de brownien, de gentille stock-option, de call, de put et tout le bastringue de branloteurs, mais beaucoup de bon sens et d'interdisciplinarité. Beurk, caca, l'interdisciplinarité. Surtout dans cette école-ci qui fut la mienne.
Ceci étant, même si je sais bien que les mathématiques ne sont pas souvent le fort de la pédérastie, toute personne disposant de quelques éclairages sous forme d'articles sérieux sur les déroulés de sinistres en modélisation robuste ou sur la régression robuste multilinéaire peut avoir mon courriel et un sourire.
L'incipit à la mode du jour :
" Tout assureur se trouve confronté au problème de la gestion actif/passif de ses portefeuilles de clientèle : les sommes qu'il promet à ses clients au titre des sinistres qu'ils pourront subir, pour les contrats d'assurance dommages, ou au titre des dettes actuarielles qu'il a contractées envers eux, pour les contrats d'assurance vie, sont ainsi inscrits au passif de son bilan comptable."
10/09/2006CCCII. - Vivement le krach pétrolier.
Je vous ai parlé de mes talents culinaires, diligent Lecteur ? Non ? Oui ? Bah, je parle tant de moi qu'en fin de compte tout n'est que ressassement autour de mon nombril, et donc de mon bedon. Contentez-vous de savoir, qu'enthousiasmé par mes réussites confiturières poirières-vanillées de l'autre soir, j'emportais hier de chez mon boucher une belle pièce de porc, déjà caramélisée et mise sous plastique - les trucs traiteur, ça se conserve en écrin.
Ce midi, je déballais donc le premier film. Puis le second. Et mis le tout au four, tout content de me mettre à la vraie cuisson de viande dans mon four et non plus au seul pavé/chateaubriand/tournedos qui fait mes délices normaux.
Sauf qu'un sinistre imbécile d'apprenti avait fait en sorte que le second film de plastique n'était que deuxième. Le troisième, subtilement intégré à la couche caramélisée et aux fils, m'avait échappé. Il avait à moitié fondu sur la merveilleuse petite épaisseur de miel et vinaigre : j'ai dû la balancer, et une bonne part de la viande avec.
Puis-je dire que je hais le plastique ? Puis-je dire que dans les infinies possibilités qu'on trouve dans le pétrole, j'ai en horreur, en détestation même (du moins à l'égal de mon affection pour Bernhardt, Wagner et Duras), ces infernaux films plastiques qu'on trouve si chic de mettre partout ? J'en ai ras le bol de me casser les ongles pour ouvrir un bête CD. Ca me fait chier qu'un stylo soit complètement fondu dans une masse de plastique solide qui en dessine les moindres formes et interdit toute prise pour l'en extraire. J'en ai marre que pour compliquer un peu de plaisir on doive affronter tour à tour et dans l'urgence :
i. la boîte plastique (permettant d'accrocher la boîte au bitouniou des étalages) ;
ii. le film plastique (recouvrant l'item suivant) ;
ii. la boîte carton (contenue dans le film qui est contenu dans la boîte plastique) ;
iii. la feuille papier ;
iv. l'emballage stérile en aluminium, fait pour n'être pas ouvert sinon au chalumeau ;
v. la capote en latex, soit-disant lubrifiée.
Ca m'énerve qu'un morceau de bidoche a priori succulent qui vienne directement du boucher soit complètement foutu à cause de la connerie plastico-pétrolière.
Bref.
Bref.
Bref.
Ai passé la matinée à réparer les dégâts nocturnes et les draps - plus je me connais, plus certaines de mes appétences m'étonnent et me surprennent (on ne vas néanmoins pas cracher sur un peu de câlin) -, vider un melon, surveiller la cuisson d'une viande traîtresse et changer un joint.
Ceci est un événement historique.
Non seulement j'ai changé mon premier joint de ma vie, mais en plus j'y suis parvenu sans faire exploser la Seine ou déborder la tour Eiffel.
Plaudite, ciues !
L'incipit du jour (avec une pensée Nico-Blogesque):
"Mère des gens sans inquiétude
Mère de ceux que l'on dit forts
Mère des saintes habitudes
Princesse des gens sans remords
Salut à toi, dame Bêtise
Toi dont le règne est méconnu
Salut à toi, Dame Bêtise
Mais dis-le moi: "Comment fais-tu
Pour avoir tant d'amants,
Et tant de fiancés,
Tant de représentants,
Et tant de prisonniers,
Pour tisser de tes mains,
Tant de malentendus,
Et faire croire au crétin,
Que nous sommes vaincus,
Pour fleurir notre vie,
De basses révérences,
De mesquines envies,
De nobles intolérances,
De mesquines envies,
De nobles intolérances,
De mesquines envies,
De nobles intolérances ?"09/09/2006CCCI. - De retour du libraire...
Trouvés chez mon libraire :
i. Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Cristo : je l'avais lu adolescent, je me souviens encore de la scène d'exécution en Italie où le méchant se fait égorger et la confiture à l'opium dans la grotte du Comte, je veux les retrouver ;
ii. Alexandre Dumas, Le Capitaine Pamphile : parce qu'il était juste à côté et que ne connais pas ;
iii. Albert Cohen, Solal : parce qu'il était juste à côté, un peu plus en haut à gauche ;
iv. Alessandro Manzoni, Les Fiancés : parce que Eco en parle dans l'un de ses livres.
Lu cette semaine :
i. Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon (rires aux éclats) ;
ii. Ralph König, Suck my duck ! (repoilade) ;
Re-commencé hier (je l'avais lu enfant) :
Walter Scott, Quentin Durward : je suis quasiment sûr qu'en fait Maître Pierre c'est Louis XI et j'ai horreur qu'on se moque d'un gentil Ecossais comme Quentin ; il va cracher le morceau, le narrateur ? J'en suis tout de même à la page 120, et il fait durer le plaisir, le salopiot !
Vus au cinéma :
i. Michel Gondry, La Science des rêves, un petit film léger léger léger avec un gros sourire tout le long ;
ii. Bruno Dumont, Flandres, qui prouve encore qu'à Cannes bien souvent on prime de vraies merdes.
Et vous, mes satanés Lecteurs au silence si doux, vous vivez en-dehors d'apprendre par coeur mes sentences, pensées et apophtègmes ?
CCC. - TROIS CENT !!!!
Histoire de marquer d'une légère dose d'optimisme tout ce bastringue, je ne ferai que citer, en toute modestie, un des membres du Vingtième de Hussards :
"Tu es quelqu'un de vachement sensuel, en fait. On dirait un chat. On ne m'a jamais aussi bien caressé. Et..."
Alors, qui se dévoue ?
CCXCIX. - Et les nooooominés sont...
Il y a des blogs qu'on ne lit pas uniquement que pour leurs textes... Une petite image, une petite idée qu'on se fait de la façon dont le corps bouge, dont l'homme parle, aime, ressent, se dessine peu à peu des fois dans mon petit cerveau détraqué.
Il y a des hommes (et des femmes, mais ici elles se vexeraient) que j'aimerais bien rencontrer, voir. Je prétexterais un verre, mais je me connais : un coup de main jamais n'abolit le foutoir (des sens).
Cédons donc docilement à la tentation... de ces messieurs, il y a
i. M. Show-no-mercy ;
ii. M. Théopiscence ;
iii. M. Ta Majesté Klendalinou Premierinou ;
iv. M. Gerraud de Flick ;
v. M. Errances & Déambulations d'Haut et fort ;
vi. M. Furt ;
vii. M. Ricroël ;
viii. M. Cyrille.
Notule : je crains cependant dans le cas des trois derniers d'être complètement anéanti de timidité si cela advenait.
Sous peu, la liste des heureux attirés par cette ridicule méthode sera publiée. Venézamwa, petipetipetipetis...
08/09/2006CCXCVIII. - La natation est un sport de combat. Surtout couché.
Il y a des futons qui sont plus grands que le mien. On s'y perd. Ce sont des vagues de couettes, où l'on peut se coucher dans les deux sens sans que rien ne dépasse. À quelques encablures, il y a des collines et des montagnes, on s'en approche un peu d'une brasse. Ce peut être une peluche, un bout d'écume ou même un vieux livre de sciences nat, derrière le gréement d'un rideau qui pend au mât de la fenêtre. On sent dans l'air se balancer tout doucement les drisses d'un peignoir accroché près de la douche.
On prend sa respiration, le nez un peu en l'air au cas où il y aurait une petite vague qui s'essaie à être traîtresse. On glisse dans le vaste pré qui ondule, main en avant au cas d'une méduse. Et on trouve la douceur d'un ventre échoué là.
C'est décidé, je m'en remettrai à la natation.
L'incipit du jour :
" La dernière partie du quinzième siècle prépara pour l'avenir une suite d'événements dont le résultat fut d'élever la France à cet état de puissance formidable qui, depuis lors, fut à diverses reprises le principal objet de jalousie ds autres nations européennes ; mais, avant cette époque, elle avait eu à lutter pour sa propre existence contre les Anglais, déjà maîtres de ses plus belles provinces."
06/09/2006CCXCVII. - On Creativity.05/09/2006CCXCVI. - Comment ouvrir une capote ?
Imaginons : vous êtes en train d’accomplir une action toute banale, et il se trouve que vous avez soudain la nécessité d’ouvrir un emballage de préservatif. Vous vous contorsionnez donc d’où vous êtes, tendez dextrement la senestre (l’autre main est occupée avec le petit pain au lait), farfouillez suffisamment en grommelant pour que la formule magique s’accomplisse et que l’emballage d’aluminium apparaisse entre vos doigts experts, néanmoins nerveux. C’est là qu’il faut être plus expert, renvoyer Gaspard Winckler au niveau de l’assembleur de Lego® du dimanche. Ouvrir. À deux, voilà déjà qui fait un sujet épique. Pensez donc à une seule main (l’autre est occupée, rappelons-le). Bref, vous tentez de vous servir des dents. Bast ! L’horripilant préservatif de la protection condomée refuse. Il y a bien les petits crochets pour faire prise et aider à l’ouverture de l’incapable bricoleur, mais ce n’est guère mieux. Même en coinçant bien sous la molaire, en piquant de l’incisive ou mâchouillant de la canine. Au mieux, vous parviendrez à disposer de multiples couches de salive bien onctueuse sur l’objet, qui vous glissera des mains. De guerre lasse, vous vous penchez pour mordiller rêveusement dans votre petit pain au lait, et regarder ce qui se passe. Tant pis : le rassemblement de néo-fascistes crypto-trotskystes en bas de votre immeuble a déménage, c’est râpé pour la bombe à eau.
Et c’est là que tout comme le pétrole dans le jardin de l’émir, le fisc sur le contribuable et la puce sur le bouton de bottine, l’inspiration passe successivement par les stades de l’idée et du cortex premier pour aboutir à l’illumination. Vous comprenez pourquoi la récalcitrante bombe à eau n’a pu s’ouvrir. Vous êtes fait. Vous êtes cerné. La peur insondable vous fige tandis que le petit pain au lait se transforme en une purée infâme dans votre main moite, et commence d’humecter par plâtras légèrement collants le rebord de votre chemise et de votre poignet. On est là. On est passé. On s’est infiltré, et l’on vous attend là, au recoin d’une porte, au bord d’une fenêtre, près à vous pousser à la faute, à vous coincer, à s’acharner. Victime ! Oui, victime. Victime du Complot Mondial Contre Vous.
Déjà, ce matin, le CMCV s’était glissé quelques temps avant vous dans les toilettes. Loin de n’y faire que laisser un souvenir à renvoyer les éructations incantatoires des politiques en veillées d’élection au rang des fragrances les plus fragonardesques, c’est lorsque vous aviez retouché le subtil parfum par vos propres apports que vous tendîtes la main pour ne trouver en tout et pour tout qu’une feuille sur le rouleau. Il va de soi que le CMCV avait veillé en ces cas que non seulement le stock de secours, issu de vieux surplus de l’armée, fût entreposé religieusement dans la châsse de l’appentis qui est à l’autre côté de la cour, où il gèle à fendre le porphyre le plus égyptien. Il faut bien imaginer que rien ne sert de hurler au secours : le CMCV a veillé à ce que vous vous trouvassiez seul. On est aux courses, on est au travail, on est ailleurs, en fait. Certainement pas au logis, en tout cas.
Pendant que vous vous escrimiez à vous torcher avec les bouts de tapisserie arrachés au salpêtre du mur, le CMCV avait pris possession de la cuisine. Il remplissait à ras bord les conserves de sardines d’huile qui ne manquerait pas de vous asperger à la première tentative d’ouverture affamée et goulue. Il augmentait la pression des canettes de Perrier® et des bouteilles de jus d’orange pour qu’elles vous pétassent à la figure. Il grattait vos poêles neuves anti-attachement, anti-graisse, anti-rouille, anti-traces, anti-tout pour que le moindre pavé, même mariné, y accrochât la plus belle partie de sa viande, qui se consumera instantanément en un charbon nauséeux tout en colorant subtilement l’air de votre appartement de scories post-industrielles. Le CMCV ôtait aussi les vis des couteaux : ainsi la lame quitte-t-elle le manche juste quand vous pressez vigoureusement pour déchirer la semelle que la poêle vous a laissé dans un acte de pitié et de commisération. C’est d’ailleurs à ce moment que la fourchette en profite pour glisser (une légère couche de cire a été mise sur les dents) et envoyer sur votre pantalon quelques exemplaires de votre macédoine béchamel en format in-quarto reliés pleine peau. Saluons au passage le couvercle du pot de confiture ou de la boîte de fromage qui vient pendant que le reste hésite pour finir renversé à vos pieds.
Du point de vue culinaire, l’invention la plus ingénieuse du CMCV consiste à insérer d’une seringue sournoise un acide quelconque dans les bouchons de vos vins les plus attendrissants : au premier abord, tout semble normal, le Charles-De-Gaulle y pénètre sans anicroche ; mais le bouchon se fissure, se fend, et seul le haut vient. Vous pouvez tenter de travailler de nouveau du limonadier, ce qui vous permettra au mieux de pousser le bouchon qui surnagera dans la bouteille après vous avoir éclaboussé un tantinet des pieds à la tête et repeint une partie de la cuisine, au pire le liège se désagrègera en d’infimes particules que la passoire à lait la plus fine ne vous permettra guère de virer. De toute manière, le vin aura pris chaud et sera bouchonné.
Croyez bien cependant que le CMCV ne s’arrêtera pas à votre seul logis. Vous n’en pouvez plus. Vous êtes usé. Vous avez été ébouillanté par l’eau volcanique qui vous a écrasé le cuir chevelu dans la douche. Vous avez dû vous arracher des poils du nez. Vous avez dû acheter des fils pour votre magnifique lecteur cassette-DVD-DivX avec son dolby surround et bar intégré, ceux fournis ne s’insérant pas dans les boutons bleu et vert. C’est d’ailleurs dans cet appareil rutilant de modernité que votre cassette des Pink Floyd à Pompeï(coproduction de l’ORTF et de la RTBF à l’époque où les chaînes de télévision nationales n’avaient pas encore découvert qu’on pût filmer des idiots en train de se faire troncher par des escorts-girls sur des paradis fiscaux à palmiers) aura décidé de rendre l’âme et de vomir quelques mètres de bobine pour faire bonne mesure. Vous n’avez qu’une envie : quitter cette journée calamiteuse, et dormir. Pensez donc. C’est là que le CMCV, tout sourire, sonne chez la voisine du dessus, afin de l’aider à remettre pour la quinzième fois de la semaine son CD de chants traditionnels québécois ou des meilleurs moments classiques de la pub remixés par DJ Youplaboum. Quelques heures plus tard ils seront au lit, juste au-dessus de votre tête – pensez bien que jamais le CMCV ne soufflera à l’oreille d’un architecte l’idée d’alterner les pièces d’étage en étage – à faire craquer les lattes et bramer leur race façon marche des Walkyries. Pensez bien de toute manière que durant la nuit le voisin ne manquera pas de vrombir de la plomberie judicieusement placée à la tête de votre lit.
Vous vous réveillez exténué, suant (le CMCV a réussi cette nuit d’ouvrir un trou dans la couche d’ozone juste au-dessus de votre crâne, créant un petit effet canicule rien que pour votre attention), les pieds coincés dans les draps qui avaient décidé d’expérimenter une nouvelle position bondage, vous perdez cette fois le gel douche tout humecté de vaseline alors que vous avez plein de mousse sur les yeux, et vous vous y mettez à cinq fois pour faire votre nœud de cravate, la marque du nœud s’étant déplacée mystérieusement depuis la dernière fois. Il va de soi que les pigeons veilleront sur votre trajet à s’entraîner au tir à l’humain sur votre trajet, perchés qu’ils sont pépères sur leur branche, juste au-dessus du trottoir. Ce n’est jamais qu’un moyen de vous retarder : le CMCV ainsi vous aura précédé, fermant ainsi la grille d’entrée du métro. Il vous faut faire écraser, renverser et même un peu démantibuler en traversant le carrefour, histoire de rejoindre l’autre entrée, celle qui depuis les derniers travaux qui avaient coupé votre arrivée d’eau sent une fraîche odeur de cimetière et de merde.
Ne pensez pas que le CMCV vous lâche en quelque point que ce soit. Nul n’est besoin de s’attendrir sur les délicatesses qu’il vous a mitonnées dans le métro, vous ne les connaissez que trop bien. Parlons simplement des films plastiques qui entourent les CD et qui ne décident de se déchirer que lorsque vous avez cassé le contenu, des petits matériels de bricolage ou les flacons de lubrifiant moulés dans une coque de plastique épousant leur moindre aspérité et dont la languette est faite pour vous arracher l’ongle et la peau autour. Évoquons d’un trait léger les cartes routières impossibles à replier, concoctées avec le type qui a inventé la crème solaire qui se vide dans votre valise, sponsorisées par le sinistre individu qui a décidé de faire appeler nationale un chemin vicinal où les plus solides percherons ne s’engagent qu’après avoir assisté à complies et vêpres, inventées lors du brain storming avec le criminel qui inventé les tourniquets des transports en commun et les petites roues coincées par une feuille de salade des Caddies®, engendrées spirituellement avec le soutien des ateliers de tissage divers qui ont inventé la chemise qui rétrécit inégalement au lavage à 30° (la manche de droite devient celle d’un débardeur) et les genoux de pantalon qui s’usent au bout de trois jours sans compter le sac à dos dont les bretelles, aussi minutieusement réglées que possible, auront toujours un infime centimètre de différence qui au bout de cinq minutes de marche avec les courses vous permettront d’exhiber une jolie carte de G.I.G.-G.I.C. et une scoliose à la limite du contraposto, soutenues moralement par le musicien fou qui vous transforme le moindre tube du rock ou des Quatre saisons en rythmique à cinq notes pour portables sans compter la pléthore d’amis bienveillants qui décident toujours de vous appeler alors que vous êtes en pleine rue et que le seul porche qui pourrait vous abriter de la circulation se trouve au cul d’un camion qui ne va pas manquer de vous faire démarrer tout l’Amoco Cadiz dans la poire sous peu.
Bref, vous êtes mal barré, rien ne peut y faire. Vous hésitez entre la retraite au désert sur une colonne qui se fissurera à la première pluie et que votre assurance refusera de vous rembourser ou la grotte à la Saint Jérôme occupée par un vrai lion qui mord et qui en plus est tellement humide que votre dégât des eaux dans votre ancienne salle de bain à côté c’est le Sahel. En fin de compte, vous optez pour le suicide, qui est une façon élégante d’en finir, mais il y a fort à parier que non seulement le SAMU arrivera à temps et qu’en plus vous bénéficierez d’une nouvelle réforme de l’assurance-santé dont les formulaires seront tendus à vos poignets bandés par le sourire radieux du CMCV.
L'incipit du jour (et pour une fois je vous donne d'office la solution) :
" Somewhere over the rainbow
Way up high
And the dreams that you dreamed of
Once in a lullaby ii ii iii"
Israel Kamakawiwo Ole', Somewhere Over The Rainbow.
03/09/2006CCXCV. - Un moment de biologie. Ou la minute absolument pas nécessaire du pédéraste moyen (quoique).
Période réfractaire : En électrophysiologie, la durée qui succède immédiatement à l'activité d'un nerf ou d'un muscle. Toute stimulation est ignorée pendant cette période de repos (phase réfractaire absolue), ensuite le nerf ou le muscle devient hypoexcitable (phase réfractaire relative).
Par ext., temps qu'on doit attendre, afin de retrouver une nouvelle érection, aussitôt après une première éjaculation. La durée de la période n'est pas liée à l'âge. Certains garçons de 18 ans, après une première éjaculation doivent patienter 15 ou 30 minutes - voire plus d'une heure - avant de pouvoir recommencer, alors que certains hommes de 60 ans se contentent de 5 ou 10 minutes ; en revanche, d'autres sont obligés de patienter une ou plusieurs heures avant de retrouver une érection correcte.
J'envisage une modélisation. Je subodore que les durées des périodes réfractaires successives suivent une loi exponentielle ou du moins un truc du genre
Période (3 ) = Période (2) + Période (1)
Ce serait drôle : c'est une suite de Fibonacci, et c'est un moyen de converger vers le nombre d'or sous certaines contraintes.
Les Lecteurs auront bien évidemment compris que pour que modélisation il y ait, j'ai besoin d'une base de données afin d'établir mon étude statistique. Nous cherchons donc des volontaires. CCXCIV. - Faire l'amour quatre fois en une nuit fait-il de moi un satyre ? (lol ptdr, mdr et autres incongruités superfétatoires)
Point de détail sur le quotidien de cet instant : j'ai enfin dégoté Priscilla, folle du désert, Olivia Ruiz enclenche sa Chanson rigolote, le muscat est dans le verre à ma droite et les plats sont au four.
Point de détail sur l'interrogation de cet instant : en-dehors de l'accroche titulaire de cet article, qui n'est là que pour alpaguer le chaland à grands coups de "tu montes, chéri ?", je me demande ce qui fait mon courage ou mon absence de lâcheté. Profonde contradiction que tout ce bastringue : pouvoir se retrouver au plus profond de la nuit avant l'aurore à jouir de choses qui feraient frémir les chaumières les moins cosy et endettées sur trente ans (avec crédit revolving et contre-assurance décès de droit luxembourgeois), rire des jeux de mots d'Umberto Ecco, savourer un café épais, profiter plus encore de voir le téléphone sonner sans décrocher (ce qui n'est pas un acte de sélection, je n'ai pas de mouchard sur le mobile), avoir la fenêtre légèrement ouverte pour qu'entre l'air de septembre.
Se cacher, ne pas voir - aller jusqu'à cette lâcheté ridicule qui est de faire semblant de ne pas voir qui est connecté sur Msn, et snober goulûment. Je suis ours, et je suis plus encore ours lorsque je m'imagine être blessé. C'est si agréable, de se faire mal - le plus grand des plaisirs est du domaine de la jouissance douloureuse, pour ne pas dire de la douleur. Il suffit d'imaginer un menton pas rasé qui vous caresse par endroits. Je sais bien que ça n'a pas simplifié "tout ça", de ne pas vouloir te parler - et tu n'avais aucune raison maintenant de le faire.
C'est dit : la prochaine fois que je te vois connecté, je t'emmerde. Parce que. Si.

L'incipit du jour :
" Le temple est en ruine en haut du promontoire."
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
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