31/07/2006CCLX. - Notez, huissier.
Nous nous sommes retrouvés aux pieds de Danton, et nous avons vu Paris, je t'aime. J'ai fait semblant d'être le type vachement dur qui n'avait pas envie des fois de verser sa larme, malgré qu'il en ait. De toute façon on s'en moque, on était dans une salle obscure, j'avais les panards de la damoiselle à côté posés sur le dossier devant moi, ça bouchait, personne ne pouvait voir. On va pas soliloquer sur le film... beaucoup de clichés, peu d'invention, mais malgré tout on s'en sort plutôt bien, plutôt gaga, un peu content.
Et puis nous nous sommes enfoncés dans les profonds fauteuils du pub, devant une bouteille de vin de Californie. Il était doux, légèrement sucré, nous nous servions en parlant de rien, de notre passé, de ce petit présent qui nous file entre les doigts. Parfois nous nous arrêtions pour regarder les passants qui nous regardaient sur leurs pavés.
Et puis nous avons couché nos solitudes sur le même matelas.
Ce matin, quand je l'ai quitté au pied de son immeuble, l'humidité de la nuit était encore légèrement posée sur les vitres. L'air était clair, le soleil commençait de mordorer les façades haussmanniennes. J'ai marché, je me sentais bien, et tranquille.
L'incipit à la mode de la sieste déjeunatoire :
" Je n'ai pas peur de la route - faudrait voir, faut qu'on y goûte ! Des méandres au creux des reins, et tout ira bien : le vent l'emportera..." 30/07/2006CCLIX. - Ici commence L'incipit à la mode du dimanche matin que j'ai rien glandé de la journée mais bon c'est mon premier jour de vacances :
"Il y a un bonheur, évident et immédiat, à lire Diderot. Il appartient en effet à cette catégorie, rare, d'écrivains capables de le dispenser d'une manière constante et généreuse, en vous invitant à pénétrer dans les arcanes d'une pensée qui s'élabore devant vous, et à la suivre jusque dans ses moindres inflexions."
29/07/2006CCLVIII. - Moments de révélation
Sorti de l'inaltérable "au temps pour moi/autant pour moi" qui n'a pas fini de faire tapoter de la typographie, et des bateaux qui avancent de conserve tandis que les conserves choient de concert, mon petit moment dans la quatrième dimension de la nostre belle langue françoise qui nous appartient rien qu'à nous aujourd'hui a eu lieu au quarante-et-unième étage d'une tour, face à la Grande Arche et à l'esplanade où des poussières en forme de cadre se branlaient (*).
J'étais donc assis, le cul sur un siège des plus inconfortables, à attendre la révélation qui me permettrait de n'avoir plus mal au séant, ni envie de dormir, ni disposer d'une oreille inattentive. Quand soudain, poum, patatras et hop, mon très cher Hilarion, par la vertu d'une onde sonore poussée par les cordes vocales et néanmoins ondoyantes d'un individu de sexe féminin, le doux églogue consécutif indiqué plus bas pas plus tard que tout de suite me parvint (**):
"Ca vaut pas trois francs six sous."
Là, le Bad émerge vaguement de ses brumes cotonneuses et matinales, et se met fébrilement à calculer. Un sou = cinquante centimes, donc six sous = trois cent centimes = trois francs. Mais ça ne veut rien dire ! C'est une stupide égalité ou au pire c'est dire deux fois la même chose. Et aaaaarglh si en fait il fallait faire la somme pour avoir six francs ? Et d'ailleurs comment ça se traduit en euros ? Appelez-moi la direction !
C'est là qu'on me pose une question, qui m'échappe, et je me réfugie dans un bafouillis qui fait réponse mais qui est surtout pas audible pour que personne ne l'entende. Remarquez, ça change pas, quoi.
Vérification faite, un sou fait cinq centimes et non cinquante, donc trois francs six sous correspondent à trois francs soixante, soit 54.88 centimes d'euros. L'ordre est respecté, le Capital est affermi, la Bourse peut me rejoindre dans mes vacances méritées.
Ah, l'amour des notules infrapaginales...
(*) À l'attention des mal-comprenants et autres ramollis du bulbe, dans le Littré, on trouve :
BRANLER. - [...] 3° Se remuer, se mouvoir. Ne branlez pas de là. "On leur a dit qu'il ne faut pas branler, ni aller et venir.", Marquise de Sévignée, lettre 551. "Je pense qu'elle s'attendait que je dusse lui céder ma place ; je lui devais une incivilité de l'autre jour, je la lui payai comptant, et ne branlai pas.", Marquise de Sévigné, lettre 27.
(**) Merci, Chichille...
L'incipit à la mode du premier jour de vacances et je ferais mieux d'aller me coucher :
"Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint."
27/07/2006CCLVII. - Contes modernes, section La Cathédrale : Pouvoir de l'alcool
D'autres, avant de débuter ces séances systématiques, se contentaient de t'inviter. La première fois, tu avais trouvé ta porte d'internat entièrement couverte d'un message à la craie. Il te fallut un bon bout de temps pour l'effacer avec un mouchoir.
On avait téléphoné, on souhaitait te voir. Tu ne savais pas quand, tu n'avais pas le numéro. Mais, tout flatté, tu partis. Sans t'en être jamais trop aperçu, tu connaissais le code et l'adresse.
Reste d'une conversation, peut-être.
C'était la nuit, comme toujours, et l'hiver. Une vieille dans la rue descendit du trottoir devant ton manteau, et te laissa passer, renâclant un "Mon Père". Tu fis le code, te demandant soudain pourquoi tu venais là.
Vous vous êtes croisés dans l'escalier. Il sortait – ne t'attendant plus. Il sourit, satisfait du hasard. Il te trimballa jusqu'à une épicerie encore ouverte, acheter du vin. Tu n'y connaissais rien, comme toujours: tu le fis choisir. C'est lui qui paya.
Tu avais déjà mangé, mais tu étais si épaté que tu te forças. Des tagliatelles, avec de la crème fraîche, et un peu de ciboulette. Du Comté piquant. Le Bordeaux te donnait l'impression d'avoir des mouvements de plus en plus saccadés. C'était la première fois que tu en buvais autant.
Le repas fini, il continuait de remplir régulièrement ton verre. Enfoui dans son fauteuil de cuir noir, tu essayais de discuter de son sujet de maîtrise.
Impression maintenant que ces détails, et l'excuse de l'alcool, ne font que cacher l'essentiel. Dans les Annonciations la colonne centrale n'annonce pas la Passion du Christ - elle cache seulement les mots gratia plena pour mettre un peu de pudeur dans la représentation. La colonne coupe l'Ange blond du monde pudibond de la virginité: ses paroles sont toujours si étranges à rappeler. Pour qui que ce soit.
Allons, buvons, c'est tellement plus simple d'avoir la langue pâteuse. De prétendre ne plus savoir.
*****
Le moindre alcool a toujours eu sur toi un effet radical. C'est duveteux et ça aiguise les sons. Ça t'énerve. Tu te sens enseveli par des gestes plus brusques, plus rares.
Certains se vantent de leur résistance, toi de ta faiblesse. Toutes les fois que tu t'y remets, tu espères pourtant pouvoir tenir plus longtemps. Et dès le troisième verre ta main se lève avec une violence qui t'amuse et te surprend.
Ce devait être vers la même époque, c'est-à-dire celle où tu faisais le grand. Peut-être un peu avant, peut-être un peu après. En tout cas, c'était la même année - c'est une précision suffisante pour un souvenir.
C'était un sous-sol de boîte pour étudiants. Trois caves de terre et de pierres creusées dans la vieille ville. On y descendait par plusieurs volées de marches: les manches frottaient au mur friable. Lorsque la température montait, c'était rapide, des morceaux de crépi tombaient dans les cheveux. La première fois, tu crus avoir soudain des croûtes sur le crâne, sans comprendre.
Il y avait des bouteilles de bière sur le comptoir, que tu as pris, pour aller dans la dernière salle, près du billard couvert. Un guéridon de fer écaillé traînait dans un angle. Devant tous les regards tu y déposa ta solitude.
Tu n'avais jamais bu de bière. Ça devait se voir. C'est à peine si tu arrivais à déboucher. Tu n'aimais pas. Ça te faisait froncer le nez. Mais dès le deuxième verre, quelqu'un s'assit face à toi. Pour parler.
On se parle toujours lors des soirées étudiantes. Se trémousser sous les spots n'a aucune importance: c'est le grand confessionnal.
Il y a aussi les grands retours d'anciens vénérables. On ferait presque la queue pour les embrasser dans une grande accolade jubilatoire. Eux aussi sont bien pratiques pour les confidences.
Devant ton air abruti, il se mit à parler. Des choses dont tu te moquais. Qui t'énervaient. Qu'avais-tu à faire qu'il soit bien là-bas, maintenant? C'était ridicule de dire combien il s'était adapté à ce qui l'avait fait pleurer un an plus tôt. Pitoyable. Air protecteur face au petit niais qui n'y connaîtra décidemment rien.
- Comment as-tu pu l'oublier? Qu'est-ce que ça t'a fait?
Il n'avait pas dû entendre. Tout juste le bruit que tu venais de faire. Il s'était à peine arrêté. Certains bruits s'amplifiaient dans tes oreilles. Il te semblait qu'il venait de recommencer son histoire entièrement. Tu te penchas vers lui, comme pour l'écouter, poser une question sur ses aventures. Tu devais avoir un sourire lorsque tu lui répétas ta question.
Il ne fit que répéter son récit.
Tu en étais comme content. Mais ça t'énervait. Vraiment il ne voulait pas. C'est vrai, pour lui ce devait être ancien. Il était avec quelqu'un d'autre, certainement, depuis. Peut-être celle qu'il avait embrassée plusieurs fois. Quoique ce n'était pas obligatoire, vraiment.
Tu te verses une nouvelle bouteille. Tu t'excuses d'insister, même si tu es soûl. Mais tu ne comprends pas, tu voudrais qu'il t'explique. Qu'il te montre. Qu'est-ce que ça lui avait fait? Il l'avait bien aimée, non?
Il recommença, depuis le début. Après une grande respiration pour pardonner tes enfantillages.
Tu paraissais léger. Des bulles du verre remontaient maintenant à petit bruit le long de ton crâne. Leur sueur, tout juste perceptible, se déposait sur ton dos, derrière ta chemise. Il te semblait que toutes les ventilations de la cave s'étaient concentrées sur ta poitrine, et que la bouche en face de toi n'était qu'une climatisation à peine plus chaude.
Tu le laissas continuer, sans même oser boire. Tu essayais de montrer que tu avais compris. C'est à peine si tu osais soulever les yeux, juste pour vérifier si ses lèvres bougeaient toujours, et racontaient la même chose. Leur battement avait une régularité qui donnait de l'ordre à tes frissons.
La salle s'était remplie d'aiguilles émoussées qui venaient se frotter à ta nuque. Tu te laissais lentement enfouir sous elles, lentement tatouer par la longue marée de l'alcool. Le mécanisme rembobinable de ses paroles continuait, lointain.
Tu te rappelais que dehors des platanes desséchés par l'automne t'avaient paru noirs d'humidité. Les arbres semblaient plus brillants, près d'un banc et d'un lampadaire. Vous vous y étiez arrêtés un instant avant d'entrer dans la boîte. Axel t'y avait tendu une cigarette, un peu railleur.
Mais c'était des trois marches de pierre jaune qui précédaient la boîte qu'on voyait le mieux les platanes. Tu avais grelotté dans ta chemise, les aisselles déjà poisseuses d'hiver. Il y avait eu comme un grondement sourd, pas lointain de celui de graviers qui dégringolent. Rien de très crédible, sinon qu'un corbeau croassa à ta gauche, ce qui te surprit. Il était tard.
Parfois on venait poser son verre au billard, comme inquiète de vos confidences d'êtres si proches. Tu essayais de ne pas regarder autour, un peu honteux de la situation. Malgré tout, faire semblant d'être intéressé par la conversation était long et ennuyeux. Et puis tu avais les yeux si lourds.
Alors tu t'aperçus qu'au guéridon à côté on fumait, parlait, et même parfois te regardait. Mais ça ne durait jamais. Un peu trop comme dans un film. Il te semblait que c'était Axel, mais la fatigue. C'était désagréable - à moins que maintenant tu t'imagines.
Tu avais la vessie lourde, et ne voulais pas pisser. Tu te servis un autre verre.
CCLVI. - Felix qui potuit rerum cognoscere causas, atque metus omnis et inexorabile fatum subiecit pedibus strepitumque Acheruntis auari !
Le problème est toujours d'avoir des lecteurs... il y en est qu'on cherche désespérément, et il y en a qui nous suivent, nous pourchassent, nous envient et nous citent. Le moindre faux pas, la moindre erreur, poum, croche-patte, z'êtes coincé. Des haines comme ça se forment, elles ont un petit côté amusant.
Ils iront brâmer partout qu'ils vous méprisent, et leur mépris est si profond que la moindre de vos incartades les intéresse. Vous n'êtes rien pour eux, et ils perdent leur temps à vous suivre.
Bien sûr, tout n'étant qu'allusion, ils peuvent toujours se défendre en disant qu'on surinterprète, quand, de lien en lien, on tombe sur leur prosaillonnerie. Que c'est nous, dotés d'un ego surdimensionné, qui croyons...
Ce qui me rassure, c'est qu'étant le seul (me semble-t-il, avec M. Népomucène Népomucène, mais c'est un vil copieur) à numéroter mes articles en chiffres romains de par-ci, par-là, c'est que j'ai le vif plaisir d'être le centre de la haine, du mépris et des dialogues de quelques personnages. Yeapee.
Je trouve ça adorable : oh oui, regardez-moi, commentez-moi, méprisez-moi, crachez-moi dessus, mais faites-moi ainsi exister ! Suivez mes dires de vos yeux plissés, lisez mes mots de vos lèvres pincées, chiez ma propre sueur de vos peaux blanchies ! Voir mes propres sentines se déverser en vous, enrichir vos blogs, soutenir le moral de vos conversations, quelle réussite : j'ai des lecteurs, et fidèles ! Mes écrits ont donc une portée, puisqu'ils fascinent des esprits, les portant au délire de la maladie et de l'obstination ! Quel intérêt à plaire par l'élégant et le raffiné, quand le summum de la chose est de faire du laid une beauté nouvelle ?
Mes lecteurs haineux, mes citationneurs maladroits, vous êtes la propre boue de mes mots que sans vouloir j'ai façonnée. En vérité, je ne veux plus être Chateaubriand, car je suis Dieu !
Et toi, presque hypocrite lecteur, limite mon semblable, en tout cas pas trop mon frère, je te salue ! Et plus tu me hais, plus je me réjouis que tu me lis, et que je puisse dire : Felix, qui potuit...
L'incipit à la mode du jour : " Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert." 23/07/2006CCLV. - Ca arrive même plus à me faire sourire... "Nul à chier."
"T'es complètement mytho rien à foutre de toi."
"Pauvre con je te laisse dans ton jus."
"T'es vraiment qu'un pauvre type."
"Sale menteur."
"Ouais c'est ça retourne dans ton trou ducon."
"Tire-toi de là t'as rien à y foutre."
"Petit con."
"Merdeux."
Comme ils ont raison...
CCLIV. - Moment d'orgueil
Test de pureté
Votre score est de 177 points.
Statistiques :
Pourcentage de réponses positives: 49 %
Réponses positives sur les boissons: 38 %
Réponses positives sur les drogues: 33 %
Réponses positives sur le sexe: 57 %
La vie n'est qu'un vaste terrain de jeu pour vous !
Votre passé a été plein de surprises
et je pense que ce n'est pas fini, loin de là !
Mué... CCLIII. - Contes modernes, section La Cathédrale : Bruckner
- Tu en reprends ?
Tu ne savais même pas si tu en avais goûté seulement. Ce que tu avais dans le gobelet entre tes jambes ne te rappelait rien. Tu n'avais pas vraiment envie d'être ici, ni ailleurs. Ils t'avaient croisé au pied de ton immeuble, ils t'y attendaient. Tu avais dû les suivre. Ils étaient tes amis, normalement.
- Tu devrais, c'est du bon. Avec le fromage, d'enfer.
- Attends, vise le cigare.
Le petit cigare était sorti de son enveloppe de plastique. Ils le pesaient, le tournaient. Le humaient, se le faisaient passer, le tenant au bout de la main comme une fleur. Posaient délicatement les cendres, en le caressant au bord de la boîte de conserve. La fumée bleue les faisaient toussoter parfois, lorsqu'ils aspiraient. Ils ne savaient pas trop s'il fallait ôter ou conserver la bague, et jusqu'à quel point. Ni d'où il venait. C'était un bon cigare en tout cas. Contentés, ils étiraient la tête dans les lumières des fumées, fermant leurs yeux rougis. L'un d'eux grattait son col de chemise.
Tu étais assis à côté d'eux. Les mains dans les cheveux coupés courts. Tu buvais du jus de fruits, puis du vin. Disons plutôt avalais ce qui échouait tu ne savais pas trop comment dans ton verre. En fait tu t'en foutais. Ç'aurait pu être la nuit, le jour. Du moment qu'ils t'avaient pris, tu restais. Trop fatigué pour protester ou pour écouter ce qu'ils disaient. Ni pour t'extraire de l'avalanche de tissu et de polystyrène qui te servait de fauteuil. Avec l'alcool, ça devenait presque agréable.
Ils étaient tous satisfaits. Ils faisaient des études, presque scientifiques. Ils dissertaient donc. Ils venaient des montagnes, traitaient du froid et de la tomme, des bars et des moissons. Des experts. Ils les avaient quittées à dix ans. Ils auraient pu parler de crime, ça ne t'aurait pas fait plus réagir. Ça t'aurait peut-être moins énervé : il y aurait eu moins de grands mots, en tout cas une science moins imaginaire.
L'essentiel était de boire. Tu avais perdu ton pucelage de la rate quelques semaines avant, il fallait entretenir un peu cette fierté, et te pinter encore. De façon plus agréable : la bière t'avait fait pisser trop longtemps. Là, ce que tu avais fumé juste avant t'aidait à rester calme. Ton pull devait empester, et t'étouffait. Tu étais trop las pour l'ôter.
Il y avait du pastis. C'est la première fois que tu en buvais. Tu avais dû avaler le gobelet d'un seul coup, pour ne pas hoqueter. L'épaisseur du réglisse te remplissait encore la gorge. Toujours l'odeur, comme un baiser de catin. Lorsque les volutes du cigare venaient sur ta bouche, elles s'y déposaient et laissaient avec elles une traînée de sueur âcre, poivrée. Ton estomac était plein de cette odeur, comme si tu t'en étais empiffré jusqu'au dégoût.
Ils étaient parfois un peu énervés que tu ne répondes pas. Quand tu y réfléchissais, il te semblait que tu les regardais, mais pas de la façon qu'ils devaient apprécier. C'est que tu devais regarder dans le vide, et que dans ce vague il y avait leur visage en plein milieu.
On était loin d'un tableau de Chardin. Remarque : l'un vautré dans les brumes, les deux autres concentrés sur leur tabac, le clair-obscur de la chambre, le mégot du cigare étouffé par sa propre cendre et la lampe à l'angle, ce devait être suffisamment intéressant pour te retenir de vomir. À moins que même cela soit trop fatigant. Lourdeurs de la fatigue et de l'hésitation. De toute manière, le fauteuil t'empêchait de somnoler tant il était mauvais. Un ressort sous ta fesse semblait plus dur, et battait régulièrement contre ta cuisse quand tu toussais.
Ils ressemblaient à deux ustensiles. Jetables. Tu aurais pu ne plus les voir, cela ne t'aurait rien fait. La peine ne serait que pour la forme. L'indifférence pour tout le reste. Tu as, même face à ceux qui te connaissent un peu mieux, comme de l'abrutissement, et un énervement à leur parler, l'envie de raccrocher le téléphone dès la première minute. Ou de laisser parler, en acquiesçant.
Avec les heures, ils devenaient plus mornes. Leur parole s'était étouffée. Comme un pétard de fête : mouillé, souillé, inutile, apaisé. Les paroles n'étaient plus que des abréviations. La satisfaction d'être là, entre gens si biens, et pas avec les tocards du dehors. Ceux qui ne comprenaient rien. Pas forcément des notions de droite ou de gauche, ni des subtilités qu'on apprend sagement à l'école. Qui ne comprenaient pas, c'était tout. C'est-à-dire qui ne buvaient pas pour l'instant.
Tu n'écoutais plus. Il n'y avait que des mots, il te semblait poli de grogner quand certains te semblaient plus distincts.
Ils se repliaient, l'un sur le lit, l'autre à son pied, renversé. Le ventre tremblant. Ils ne te regardaient que par instants, sans ciller. L'hostilité se dessinait.
Celui qui était sur le lit devait glisser sa main vers son pantalon. Il devait être gêné, il commença alors de desserrer la ceinture. L'autre peut-être lui caressait la cuisse, en reposant son bras. En tout cas, de la bave blanchissait aux coins de ses lèvres.
Tu détournas la tête. Parce que tu avais mal au cou. L'impuissance la plus complète te remplissait. Tout juste pouvais-tu empêcher le verre entre tes jambes de glisser. Puis alors que tu les regardais, tu te disais qu'il faudrait nettoyer ton studio. À un instant, ils glissèrent sous le drap, et tu voyais une chauve-souris lever et baisser ses ailes dans son vol immobile et lent. Les respirations ne te semblaient pas plus distinctes que les mots avant, et le ressort décidément te gênait.
Tu n'avais pas bougé. Comme du fonds d'un puits, tu croyais voir les agitations d'un arbre, loin au-dessus. Si une onde avait parcouru un muscle, ce n'aurait été que pour crier. Un hurlement long, aigu, de la bête qui a une patte continûment broyée. Celui que ferait une machine si entre ses rouages s'étirait peu à peu la chair d'un enfant.
Le lampadaire teintait la rue avec des rivières de sang. Tu pensais que la ville n'était qu'une cataracte de sang, continue, infinie. Éternelle. Tu pensais que la vie n'était qu'un immense massacre. En face les murs blanchis de l'immeuble brillaient, os dans le crépuscule, et dans les portes s'entrouvraient les yeux étranges de crânes putréfiés. Partout tu voyais le sang, le meurtre, le carnage, la mort, la cruauté. La ville était une valse de meurtres. Partout le sang, partout. Le cœur qui le perdait battait sur le lit, et tu avais mal aux reins. Tu te levas pour tirer les rideaux.
Dans la rue, il y avait le marbre d'un mendiant, assis dans des vêtements de paysan. On aurait dit Bruckner devant sa tombe. Lui aussi avait les mains entre les genoux. Le sang l'emporta hors de tes yeux.
C'est peut-être à ce moment que te vint l'idée de tout mettre peu à peu à plat, un jour. Déjà cette amertume de n'avoir qu'une vie composée de saynètes décousues, d'intérêt inégal. Puis tu oublias, tu étais trop loin de tout ça. En tout cas, l'Anton devant son sarcophage de cartons devait geler : tu frissonnais de n'être qu'à la fenêtre.
L'artère de la fenêtre était bouchée maintenant. La moquette continuait de rester beige sale. Les marques de bouteilles séchaient peu à peu, tandis qu'entre l'usure du rideau passait la lumière du lampadaire. Avec un intérêt accru, tu t'accroupis pour compter les brisures de chips.
Un bras se dressa sur le matelas, s'étirant. Puis une jambe se lança le long des draps. L'un d'entre eux se leva. Sa chair commençait de faire des plis par endroit. Il s'accroupit face à toi, l'air songeur. Son sexe, plissé et bruni, pendait un peu de travers. Il te poussa le nez de son doigt. Il était sombre et sentait. Tu n'avais pas plus envie de bouger, ni de regarder quoi que ce soit avec décision.
- Tu l'as fait ?
Tu ne comprenais pas. Ce pouvait être les regarder, avoir fait comme eux, être excité par ce qu'ils avaient fait, vouloir le faire, s'être masturbé durant. C'était entre faire le bravache et courir dehors, mais l'un et l'autre te fatiguaient. Tu n'étais qu'un poids engourdi, somnolant presque. La question n'avait aucun sens. Elle en aurait eu un qu'il ne t'aurait pas plus intéressé.
Tu aurais tout de même préféré qu'il se pousse, pour pouvoir étendre les jambes.
De l'index il recommença de te pousser le nez. Tu ne comprenais toujours pas. Tu n'avais pas envie de comprendre. Tu lui dis qu'il ne pouvait que te laisser tranquille, ce serait très bien. Ça n'avait aucune importance.
Les yeux du second, vitreux, se fermaient déjà dans le lit en te regardant.
Entre tes jambes, le reste d'alcool tremblait, et tu ne parvenais pas à avoir une érection. Tu souhaitais qu'il y ait des médicaments dans la salle de bain, n'importe quoi.
*****
Si tu te souviens bien alors, c'était un breuvage couleur de sucre brûlé. Comme s'il y avait une certaine lumière en son centre, ou plutôt comme si la lumière, une fois le verre une première fois traversé, était contrainte de rester au centre du gobelet. Légère luminescence insidieuse qui transformait la couleur même du verre. La coupe bleu outremer, décorée de raisins, épaisse comme du verre de Biot, était devenue avec le liquide une étrange fleur, portant dans son calice cette couleur de rose thé. Avec toujours au milieu cette relique de lumière.
Ce miel avait été fait d'eau et d'une dose de sirop tout simple, devant toi. La bouteille avait la forme de celles à limonade ou à vins d'Alsace : fine, délicate, fragile, presque élégante. La mixture y avait le même aspect que dans ton verre : la couleur étrange, mélange de rose thé et de caramel, et la lumière au centre, comme du sucre épaissi.
Tu pris le verre en hésitant, et sentis le liquide. Ça avait une odeur très légère, s'il y en avait une. En rapprocher tes narines ne te renseigna pas plus. Il te semblait que le parfum était tout juste une brume à la surface du sirop, et qu'il s'effaçait aussitôt pour ne laisser que l'imprécision d'un goût très doux, un peu épicé. Celui qu'on trouve quelques heures après dans les cuisines où l'on a chauffé du sucre avec un peu d'eau, jusqu'à ce qu'il devienne blanc et fasse des bulles lourdes. Pas tout à fait une odeur, plutôt sa trace.
Tu goûtas. C'était très doux, très épais en fait, ou semblait l'être. Tu avais juste pris une gorgée, et tu croyais que ta bouche en était toute pleine, de l'espace entre les dents et la joue, jusqu'au palais. Il te semblait qu'avec la même générosité bizarre que dans le verre le même centre fragile de lumière s'était réfugié sur ta langue.
Il n'y avait rien eu jusqu'à ce que tu déglutisses. Les relents vinrent alors dans la gorge, envahirent le nez et la bouche. Ce n'était pas une invasion, ni quelque chose de nécessaire ou d'évident. Le goût le plus nécessaire était cette impression de sucre brûlé qui continuait, et puis toutes les variations de la cannelle. Les deux notes : une très douce, quasi absente, dans le nez, et à la pointe de la langue ce poids plus affirmé avec l'impression de la poudre, comme moins humide, du sirop de cannelle.
Elle t'en avait offert. C'était sa grande fierté, sa grande gloire. Tu n'en as pas trouvé depuis.
*****
Plus tard, tu commenças d'avoir froid. Ce n'était pas le froid qui fait frissonner, mais celui qui laisse une sueur lointaine et puante par endroits. Un goût épais et douceâtre traînait dans ta bouche. Tu avais envie de sirop froid, mais quelque chose te grattait la jambe. Tu t'aperçus en ouvrant les yeux que c'était toi.
La fenêtre était restée ouverte depuis que l'un d'entre vous avait tenté de chasser les odeurs, et la fumée - dans un sursaut de conscience, ou plutôt avant de se sentir mal. De la lumière grise rentrait par le rideau. Elle venait se poser sur ta poitrine, striée de traces, comme une partie de tes côtes. La joue sur ton nombril, la bouche grande ouverte, quelque chose qui devait être une femme, vu les cheveux, dormait. Ses cheveux étaient collés par plaques claires. Sur ses lèvres gercées hésitait une fine sueur de salive presque sèche.
Tu ne savais plus trop comment elle était arrivée. Peut-être lui avaient-ils téléphoné. Ou était-elle passée, mais ce devait être tard déjà. À moins que tu ne sois revenu le soir suivant. Il te semble que tu étais déjà accroupi la première fois qu'elle était entrée. Ou nu.
Qu'importe.
Et si tu te mentais ? Et si ce truc aux seins écrasés par le sommeil n'était là que pour t'éviter d'avoir peur ? Pour ne pas penser que vous étiez plutôt simplement trois. Tout avait dû être jeté soigneusement. Tout pouvait avoir été nettoyé.
Ne pas penser à tous les cours de biologie que pour voir qu'il y avait un avantage : tu avais réagi un peu. Tu t'étais même soulevé, poussant la tête qui grognait, pour tâter avec hésitation tes fesses, dont les poils collaient. Un léger sursaut avant de retomber dans l'univers cotonneux du sommeil, qui remplissait ton cerveau par longues décharges.
CCLII. - Maille laïllefeuh Le lendemain matin : Voilà des semaines, pour ne pas dire des mois, que je vis cloîtré le ouiquennede, et ne vois personne. Je trouve toujours un prétexte pour ne rien faire de ce que des bonnes âmes me proposent. Je dessine, je lis, j'écrivaillonne et j'entretiens désormais ce blog comme un bonzaï, ôtant une feuille ici, raccourcissant telle branche, torsadant ici et bouturant là.
J'ai engraissé d'inaction, je deviens bouffi. Mes quelques excursions du samedi sont 1/ alimentaires, 2/ bibliophiles (vue la vitesse de descente et du stock de fromages et de livres). Huître fermée, qui doit suer la tristesse et l'ennui, je ne fais rien, et certainement volontairement, de ce qui serait susceptible de me "tirer de là". A-t-on seulement envie, dans le confort de la fosse à purin, d'en être extirpé...
Pourtant (séquence vaniteuse), et tout le paradoxe imbécile de l'existence s'y résume plutôt bien, on fait tout pour m'en extraire. Je voudrais, je et toute cette sorte de chose, j'aurais les yeux d'un désespéré et les décomptes d'un impatient, je ne trouverais rien ; je n'ai que négligence et extrême égoïsme, et tout me vient.
Continuation de la séquence vaniteuse : depuis un mois, j'en suis à trois personnes qui se sont déclarées fondant intégralement de passion pour moi, et désirant par voie de conséquence et avis d'huissier s'intéresser de façon plus qu'intime à mon être profond, avec installation commune et publication des bans. Rajoutons à cela, outre les traditionnels qui m'amusent autant qu'ils m'exaspèrent, cette petite consultante avec laquelle j'ai eu à subir les affres de la Commission Européenne et qui, plusieurs matins ou soirs de suite et alors que sa mission était achevée, est venue par incidence et grande présence s'enquérir de mon activité ; mardi, elle était toute pomponnée, j'ai eu du mal à être rude, mais je pense que c'était mieux pour elle.
Je ne suis pas tout blanc, non plus : je passe des heures à tenter de m'abrutir devant l'écran, sondant les abymes de l'électronique, quêtant des messages d'une façon maniaque. Cette nuit, à mon bureau, j'avais sur les genoux les 65 x 54 cm de toile évoqués au sujet n°CCLI, et ma main passait de la mine de plomb à la souris. Je discutais avec un parfait inconnu, et nous y avons passé quelques heures. Je devais bien vouloir le trimballer vers des conséquences mutuelles, mais sans réelle conviction, plutôt par badinage. En plus, il semble n'être pas bête, ce qui n'est pas toujours pratique dans ces cas. En fin de compte, j'ai fini l'esquisse, et la "conversation" s'est délitée vers une heure.
Claqué de concentration - si le Lecteur croit qu'essayer de dessiner un type à oilpé sans modèle et en plus dans une position invraisemblable est une balade sur voie praticable dans le bois de Boulogne, il s'enfonce le doigt dans l'oeil jusqu'à l'omoplate - exténué de bêtise et de chaleur, je n'ai plus eu qu'à me coucher, pour dormir d'un sommeil de brute.
Accessoirement, pour les détailleux, cela fait une semaine que j'essaie d'apprendre à dormir avec des coussins, mais vous vous en tapez le fondement par terre, et vous avez raison.
Tout ça pourtant ne signifie pas que je suis un être désespéré, sinistre, morose, inaccessible au plaisir. En-dehors de celui de la chair, qui, bof, passons, ne rentrons pas dans les détails pour cette fois, je me suis trouvé hier après-midi deux heures relevant du paradis terrestre sur une chaise impossible, les pieds sur les pavés, la tête sous un parasol, à enchaîner sodas et cafés frappés en lisant pendant que les moines sortaient de l'église. La vie d'ours a aussi ses douceurs, et le nom de la rue où il y a ça, vous pouvez toujours courir.
Conclusion du samedi : Dormi, mitonné une ratatouille monstre, quéri un Ralph Koenig, une méthode Assimil et le livre de Lampedusa, quéri sans succès un pantashort, bullé à un café en lisant Anna Karénine, dragouillé sans envie, dessiné et discuté avec plus de plaisir. Le dimanche étant déjà entamé, on peut le considérer comme foutu.
Résumons : Je suis un merdeux de petit con égoïste et reclus. Et gras, en plus.
Avertisement : Il ne s'agit pas d'une pose pour qu'on me vienne dire "mais nooooon..." ou "qu'est-ce qu'il faut pas lire...", etc.
L'incipit à la mode du dimanche :
""Nunc et in hora mortis nostrae, amen." Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mot insolites : amour, virginité, mort."
CCLI. - Sur le frigo
C'est moche, mais c'est la faute à la came. Penser à acheter un appareil photo pour vanter mes petites réussites dessinatoires (la publicité, la publicité, toujours la publicité).
Cette hideur est l'esquisse de la toile qui m'occupera cet été. 22/07/2006CCL. - Mon plan du soir Voilà des jours que j'en désirais un ; l'envie montait en moi, sauvage, profonde, complète. Je souhaitais qu'il vienne, m'entoure, m'encercle, me fasse revivre dans des éclairs de furie, m'emporte et me roule, impuissant et soumis de jouissance.
Il est enfin venu hier soir, énorme, massif. J'épiais sa marche tout le long de la rue, de ma fenêtre ouverte, caché par les rideaux. Je me suis abandonné, je me trouvais enfin bien. J'ai joui de lui.
Lorsqu'il est parti, j'étais vidé, pantelant, anéanti sur mon lit. Désespérément j'espérais qu'il revienne sur ses pas et que de nouveau il s'empare de moi.
L'orage.
L'incipit à la mode du jour (et de circonstance) : " Ce fut en cet été torride et sans pluie, où la sécheresse fut si néfaste pour la récolte du pays que la population en garda, des années durant, un souvenir terrible." 21/07/2006CCXLIX. - La Direction tient exprimer toute sa gratitude & sa reconnaissance éternelle à M. Clément Marot.
Penis refaict, plus blanc qu'un oeuf,
Penis de satin blanc tout neuf,
Penis qui fait honte à la rose,
Penis plus beau que nulle chose ;
Penis dur, non pas Penis, voyre,
Mais petite boule d'Ivoire,
À l’haut bout duquel est assise
Une fraize ou une cerise,
Que nul ne voit, ne touche aussi,
Mais je gaige qu'il est ainsi.
Penis donc au petit bout rouge
Penis qui jamais ne se bouge,
Soit pour venir, soit pour aller,
Soit pour courir, soit pour baller.
Penis gauche, Penis mignon,
Tousjours loing de son compaignon,
Penis qui porte temoignaige
Du demourant du personnage.
Quand on te voit il vient à mainctz
Une envie dedans les mains
De te taster, de te tenir ;
Mais il se faut bien contenir
D'en approcher, bon gré ma vie,
Car il viendroit une aultre envie.
O Penis ni grand ni petit,
Penis meur, Penis d'appetit,
Penis qui nuict et jour criez
Baisez moy tost, baisez !
Penis qui t'enfles, et repoulses
Ton pantalon de deux bons poulses,
A bon droict heureux on dira
Celluy qui de laict t'emplira,
Faisant d'un Penis d’âme oiselle
Penis d’homme entier et rebelle.
L'incipit à la mode du jour : " Je me suis levé." 20/07/2006CCXLVIII. - Petite phrase pour un jeu (de circonstance) L'incipit à la mode du soir :
"Voici donc que l'hiver de notre mécontentement se transforme en été glorieux, avec ce soleil de York !"
CCXLVII. - Lalande de Pomerol 1996 où je parle de moi, pour une fois Madame,
Je ne vous ai pas connu, je ne vous connaîtrai pas. Vous n'y perdez que peu au change, je vous assure.
Cependant, ce soir, si j'ai bu d'un vin assez cossu quoiqu'un peu chaud, considérez, je vous prie, que c'est peut-être à cause de vous ou, en quelque sorte, à votre mémoire. Disons que sans le vouloir je viens de m'apercevoir que nous avons sacrifié à la romaine en votre honneur.
Vous n'êtes que partie un peu avant moi... c'est notre destination commune, et, un temps ou l'autre, je vous y rejoindrai, quoique j'ai conscience de ne dire là qu'une énorme banalité.
Pardonnez-moi, nous mettrons cela sur le compte de n'importe quoi.
L'incipit à la mode du jour : " Calypso ne pouvait se contrôler du départ d'Ulysse : dans sa douleur elle se trouvait malheureuse d'être immortelle ; sa grotte ne résonnait plus de son chant." 19/07/2006CCXLVI. - La foudre de Zeus
Non seulement je parviens à dormir tout juste trois heures par nuit, pour cause de cagna et de bruit dans la rue.
Mais en plus le chocolat Lindt que je comptais m'offrir là maintenant tout de suite pas plus tard qu'aussitôt s'avère intégralement fondu dans son emballage, dans le domaine mélasse. Le saveur sensation fruit/coco est mal barré pour terminer dans mon estomac. Et je me vois mal mettre la tablette au frigo, c'est pécher.
CCXLV. - Petites phrases pour un jeu "Le Tatar opéra une retraite précipitée, les basques de son habit flottant derrière lui ; au bout de cinq minutes il réapparut non moins précipitamment, portant une bouteille entre les doigts et sur la paume de la main un plat d'huîtres écaillées se prélassant dans leur coquille nacrée."
(Je souligne la partie de la phrase que je trouve très belle...)
Question : de qui est cette phrase ?
Indice : Il s'agit d'un roman, dont la première phrase est
"Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon."
18/07/2006CCLXIV. - En matant, en écrivant Impressionnant le nombre d'individus qui prennent le prétexte d'un don particulier, le plus souvent photographique - la photo étant malgré tout le plus spontanément accessible (mais du coup le moins trivial et réellement réalisable des arts) - pour se mettre en avant, non pas même comme objet ou être sensible, mais comme objet soumis à désir.
Sous le prétexte d'un art qu'on donne à voir, il n'y a en fait qu'immense vantardise. Et absolument aucune invention ; même ce qui peut prétendre à l'érotique, de fait, lasse par sa répétition.
À ce jour, des sites de photos si facilement livrés en pâture dans le milieu pédé internautique, je n'en retiens qu'un... Je trouve les clichés de ce gône plutôt innovants dans leur simplicité et leur placidité.
La conséquence d'un tel jugement obligatoirement déplaisant est qu'on peut me retourner la pareille. J'espère que lorsque je raconte mes histoires, je ne pose pas. Certes je dois bien souvent tomber dans le piège, simplement parce qu'" on vient toujours trop tard, depuis qu'il y a des hommes, et qui pensent".
Pourtant, je ne raconte pas forcément des histoires ou des choses parce que je veux qu'on les admire ou me plaigne. Je raconte parce que j'ai une histoire en tête, et que je la trouve bien - non pas parce qu'elle est forcément de moi. Et accessoirement par gymnastique intellectuelle. L'écriture, ma petite masturbation du cervelet.
Je conçois cependant que les modèles de ces photos diraient la même chose, aussi. Je répondrais que je suis bien plus impudique en inventant, et ne montrant que des mots, qu'eux leur petite fesse à raie. Il y a plus de sens dans une virgule bien moulée, comme une merde sur la faïence de mes chiottes, que dans les mêmes yeux qui regardent toujours les mêmes déhanchements.
" Tu, dit Laverdure, causes, c'est tout ce que tu sais faire."
Oh, ta gueule.
CCXLIII - Liste de lecture : 1280 âmes Imagine un vrai polar, le numéro 1000 de la Série Noire, traduction de Marcel Duhamel.
Imagine que ce livre a été écrit vers 1960-1962 par Jim Thompson, vieux triquard du livre à burnes et à sueur dans un bled aussi proche du trou de balle de la création qu'on peut se permettre sans se faire mordre un doigt. Un truc de péquenauds vaguement sudistes en tout cas limite cultivationnés, le genre de blaze qu'on lui mettrait une statue à Pétaouchnok que ça surprendrait personne, tellement ça vaut le chapeau bas et le penser admiratif avant le petit coup de chablis (Pétaouchnok, bourgadillon de pécheurs du Sikhole Alin, au bord de la Manche de Tartarie, à 450 tires de Vladivostock).
Imagine que le titre au cours de la tradoche s'est payé un collapse qui relève limite de la maison Poulaga, la vraie, celle d'Ixelles, rue Hondeghen, 12, construite dans le plus style nouille d'outre-Quiévrain. Pop 1280, que ça se traîne, en amerlocain. 1275 âmes, dans la tradoche de Duhamel himself.
Imagine qu'y a arglh. Où sont passées les cinq âmes entre la version franco-pinardesque et l'excellence du style faulknero-budweisé du Big Jim ? Y'a tout de même 3000 biffetons à la clef pour une sorte de ramolli du bulbe, un explosé du feuillet garamond en in-octavo d'époque, un micheton trentenarisé qui soupire après son aqueutrisse spécialisée dans les revaillevauls tradi-artistiques genre "l'andouille entre Vire et Guéméné".
Imagine donc que Pierre de Gondol, boutiquier en grimoires qu'un chaland a commissionné pour trouver les cinq disparus de la traduction, part de RouassitchaaalesdiGol pour le grand continent, se taper une petite virée frais pas trop payés sur les routes auzalentours de Dallas, Texas.
Imagine qu'il plonge alors au fin fond d'un rot, de carcasses de bagnoles, de routes poussiéreuses à peine ombragées par des catalpas rouges et de stands d'omelettes qu'on se demande si c'est fait avec des oeufs de tatou.
Imagine que c'est 1280 âmes, de Jean-Bernard Pouy, chez Points/Seuil.
Notule infrapaginale sans procédure d'appel, et sur le frigo :
i. J'aime aussi beaucoup la voix de Jean-Bernard Pouy, qu'il a fort grave et fort profonde ;
ii. J'aime aussi beaucoup ses rase-pet ultradatés et la façon qu'il a de se gratter la touffe capillaire en faisant semblant de cogiter dans son in petto perso.
Mais je pense pas que ce soient des arguments objectifs pour traiter de l'immortel inventeur du Poulpe et d'un papoumane intensif.
17/07/2006CCXLII. - Le gemme - gemmepa project.
J’aime savoir qu’au moment où j'entre dans mon appartement je pourrais ôter le costume, et rester plusieurs minutes dans la salle de bain, à m'inonder de l'eau brûlante de la douche, et sentir à mes pieds les gros bouillons de la mousse et de liquide tenter avec peine de s'échapper par la bonde. J’aime l’eau qui m’inonde, m’étouffe, me fouette, m’aveugle, me fait hoqueter.
J’aime pas avoir la peau tirée le matin après m’être rasé, ça irrite, et c’est pire encore en hiver.
J’aime tirer le tiroir du réfrigérateur pour trouver, tout au fond, deux dernières canettes de Perrier qui me feront toute la soirée devant l'écran.
J’aime pas les chiens ni aucun de ces animaux qui ne se mange pas.
J’aime en repassant, me mettre brusquement à repenser à une histoire, une petite scène d'un livre.
J’aime pas devoir refaire mon nœud de cravate, au bout d’un moment on a toujours mal au bras gauche.
Quand je n’ai plus rien à lire, j’aime cette longue interrogation, devant mon mur pour hésiter entre plusieurs tomes, et piocher, enfin, un livre tout écorné pour le redécouvrir avec plus de plaisir encore. Le pire est que, le plaisir augmentant avec la relecture, j'en viens rien que pour celui-là, à me coucher plus tôt et éteindre plus tard. J’aime l’adorable petite culpabilité qui va avec.
J’aime pas les crampes aux mollets quand je m’étire.
J’aime prendre dans un pot de Nutella toute une cuiller de crème, et pouvoir la lécher pour finalement l'enfourner et mâcher à grandes dents.
J’aime pas qu’on prenne des photos de moi. J’aime pas non plus me voir dans un miroir.
À la fin d'un repas un peu trop arrosé, j’aime penser que je suis chez moi, et que je n'aurai pas, moi, à prendre le métro, ni à sortir dans le froid.
J’aime pas le téléphone, et surtout pas le portable. On a toujours l’impression de jouer dans un feuilleton des 70’s avec, avec un gadget ridicule qui va sauver le monde de l’invasion des putois blafards.
J’aime les petits déjeuners.
J’aime pas qu’on se mêle trop de ma vie, ni qu’on ne s’en mêle pas. J’aime pas être bousculé, pourtant je sais que ça me fait du bien.
J’aime pouvoir me dire que le jour est encore très long et que la nuit est douce.
J’aime pas les talons des femmes qui claquent dans le métro, surtout le matin. J’aime pas non plus les angles de leur sac à main, qu’elles serrent sous le coude et qui pointe vers moi.
J’aime traîner dans un musée que je connais, foncer d’une salle à l’autre et soudain me trouver face à une toile que j’avais oubliée, tout bête, tout étonné.
J’aime un peu trop la cuisine, surtout italienne.
J’aime pas le pain trop cuit, surtout lorsque la croûte forme des triangles qui font mal au palais.
J’aime traverser la Seine sur le Pont des Arts et sentir le bois résonner. Ce qui est encore mieux, c'est quand c'est en direction de Saint-Germain : c'est soit que je vais rentrer chez moi et me faire un thé, soit que je vais aller au pub, et boire de la Chimay. De toute façon, j’ai toujours l’Institut juste devant moi.
J’aime pas la fête de la musique, ni les petites vanités emmerderesses et embrennées liées à un quelconque territoire.
J’aime le petit silence dans la Neuvième, l’adagietto de la Cinquième et jouer au chef d’orchestre tout seul devant mon évier. J’aime aussi bramer pour que tu viennes, je t’emmène au vent, pour que tu te souviennes de notre amourette éternelle.
J’aime pas les sonneries, les sonnettes, les klaxons, les sirènes, le clairon mais un petit peu la trompette et la clarinette.
J’aime, le dimanche matin, me lever vers 10h, siroter un thé brûlant debout devant l'évier en piochant dans une boîte de Sprits, puis me recoucher pour allonger des bédés et en fin de compte me réveiller de nouveau bien après midi, sous une couette toute chaude.
J’aime pas les séances photos là c’est moi devant les épices, là c’est moi devant le chapiteau, moi devant une table et remoi devant un canasson. Je préfère les épices, le chapiteau, la table et le bourrin tous seuls.
J’aime finir un texte ou un dessin et me dire que pour une fois il est fini et qu’il me plaît.
J’aime pas Thomas Bernardt ni les fenêtres à simple vitrage.
J’aime danser, mais personne ne veut jamais : les filles croient que je les drague, et les garçons veulent pas que je les approche.
J’aime pas avoir l’impression d’étaler ma vie, et en même temps de ne pas pouvoir m’arrêter tout en sachant que je m’enferre et alarme tout le monde.
J’aime siffler, surtout en marchant, surtout du Mozart.
J’aime pas être interrompu dans mes rêveries ou siffleries par une musique de supermarché ou un branlotteur de crincrin.
J’aime après le déjeuner, rallonger le café d'un trait de cognac.
J’aime pas trop me vanter, et pourtant je ne fais que ça.
J’aime le bruit des hirondelles dans le ciel.
J’aime pas qu’on lise par-dessus mon épaule.
J’aime vaciller en marchant sur des têtes de chat ou de gros pavés.
J’aime pas les habits serrés, surtout lorsqu’il fait chaud. Ca colle, on étouffe.
J’aime marcher pieds nus.
J’aime pas arriver le second à un rendez-vous. Je préfère m’asseoir à l’avance, et lire, l’air de rien, pour voir si on me trouvera.
J’aime les hivers très froids et très secs, surtout le matin, dans l’enfilade des rues : le soleil fait des traînées roses et jaunes dans les rues, et ça fait mal aux yeux.
J’aime pas l’eau de pluie sur les lunettes, encore moins les traces.
J’aime bien les repas qui durent parce que les bouteilles sont vides mais que c’est pas une raison pour oublier de tâter la gougoutte, tout en s’engueulant pour des questions de politique ou d’épistémologie.
J’aime pas avoir les ongles longs, sales, encore moins les fils qui dépassent des vêtements.
J’aime me coucher en petite cuiller, même si je sais que je dors toujours très mal comme ça, surtout au début.
J’aime pas ceux qui essaient d’écrire des trucs et n’y parviennent pas, ou se compliquent de non-dits imbriqués. J’aime ceux qui savent ce qu’est l’OuLiPo et peuvent faire mumuse avec moi.
J’aime pouvoir me caler dans le canapé et regarder par la fenêtre, les mains sous les cuisses, pendant que le café monte dans la Bialetti.
J’aime qu’on me prenne dans ses bras, très longtemps.
CCXLI. - Scorbut & Coryza : 21h20, de retour du jobY'a pas à dire, mais l'Union européenne, et plus particulièrement le CEIOPS, commencent à me courir grave.
Bon, okay, j'ai eu une panne d'oreiller terribeul ce matin (levé 8h15), mais je suis sûr que c'était du ressort du geste larvairement manqué. 16/07/2006CCXL. - Métablog Ce post a deux objets :
i. En finir avec les items CCXXX sq., ça commencait à faire, tout de même ;
ii. M'auto-commenter de façon satisfactoire complétudée : je viens d'inventer, à l'époque du "temps réel", le temps faux - le récit d'une de mes péripéties avec un mois de retard. Explosion complète du concept de journal, remotivation de l'époque monachale ou les nouvelles mettaient des mois à parcourir la surface de la Terre, c'est-à-dire la distance entre Paris et Port-Royal-Des-Champs.
CCXXXIX. - Recette : faire face à un chien (récit avec un mois de retard et de fermentation)
i. Faites partie des organisateurs d’un pique-nique quelconque, de préférence dans un parc parisien. Veillez à ce que le parc soit proche de chez vous – l’ayant choisi pour de pures raisons de faignantise égoïste : cela vous fera moins à marcher, la quiche sous le bras et le pack de flotte au bout de l’autre.
ii. Faites en sorte que l’un des commensaux arrive avec un chien, du type labrador, âgé de quatre mois. Veillez aussi à ce que vous ne connaissiez rien à la race canine, et tous nos amis à poils, plumes, pattes, écailles divers et variés qui enchantent le célibat ou la stérilité des couples contemporains.
iii. La conséquence de i. et ii. est immédiate : vous aurez sous peu un charmant gardien de square qui va siffler, héler l’un d’entre vous et faire comprendre, en agitant un carnet à souche, que vous avez un intérêt certain, ou financier du moins, à évacuer le meilleur ami de l’homme du parc.
iv. La question qui vous vient alors est la suivante : que faire du meilleur ami de l’homme du commensal? La réponse est simple : votre appartement est le plus proche, autant y parquer le meilleur ami de la contravention urbaine, on aura la paix et on sera en accord avec tous les règlements administratifs pondus par l’homme, fors celui de ne pas fumer chez soi.
v. Vous accompagnez donc Kikinou, cinquante centimètres au garrot et la tête qui bave partout, chez vous, en préférant regarder le mémaître, qui arbore une mèche blanche assez sexy pour un type de trente ans.
vi. La porte se referme sur Kikinou, qui tente de s’enfuir et de vous suivre. Pas la peine, vous lui avez laissé de l’eau et tout le salon, l’entrée et la cuisine rien que pour lui. Un sursaut d’orgueil vous a tout de même conseillé de fermer les portes de la salle de bain et de la piaule.
vii. Vous revenez à domicile, accompagné du mémaître du meilleur ami de l’homme et de la contravention, et de quelques-uns, que vous venez pas forcément utilement de faire atrocement souffrir. Vous ouvrez la porte. Kikinou se jette sur fou, tout vous. Et là, c’est le drame (comme d’hab).
viii. Profitant de votre absence, la puce à quatre pattes a :
- chié quatre fois, plus une liquide, sur l’ensemble de la moquette ;
- pissé sept fois, sur l’ensemble de la moquette ;
- répandu un peu partout ces excréments, notamment contre le mur et un rideau, et là vous remerciez le Christ et toute la Création que Kikinou soit de sexe féminin ;
- buté Thomas (Thomas, c’est l’une des poupées que votre maman vous a faites) ;
- bouffé Les derniers jours, de Raymond Queneau, que vous venez d’acheter, et qe vous n’avez même pas lu.
Saupoudrez tout cela de ce qui s’est passé, ou pas, durant la journée.
ix. Vous êtes désespéré, fou de rage. Vous commencez de vous isoler dans la cuisine, en tapant du poing contre le mur pour vous calmer. Profitez-en pour vous emparer de votre ex et vous serrer contre lui, moitié pour calmer votre rage (il laissera un peu faire, limite gêné), moitié parce que vous soupiriez après ce simple geste depuis une petite dizaine d’heures (il doit le savoir, mais fait comme si il savait pas). Au moins auriez-vous récupéré ça de l’échec lamentable qu’aura été cette journée.
x. L’une des personnes présentes s’empare de la situation et d’un paquet de Sopalin (grâce lui soit rendues, voilà un type vraiment bien, disons-le). Vous la rejoignez au bout d’un instant, avalant votre peine et votre misère en pétrissant fébrilement la merde et la pisse.
CCXXXVIII. - Liste de lecture : Moonfleet.Après De bons présages, sommairement évoqué dans le sujet n°CCXXXVI, j'ai lu ce jourd'hui, entre petit déj', cuisson du déj', digestion du café, excursion au parc et pause entre deux couches de peinture, Moonfleet, de John Meade Falkner.
Lu... plutôt relu. Je l'ai lu quand j'étais tout petit, l'ayant emprunté à la bibliothèque du village. Je me souvenais d'un livre énorme, avec une grosse couverture bien épaisse et des pages en carton, qui avait cette odeur particulière des vieux livres de bibliothèque, mélange de moisi, de sueur et de café. L'espèce de brimborion désagréable de sexe féminin et de caricature goudouesque avec des seins et aucune amabilité (*) qui me renseigna chez Gibert la semaine passée (je ne me souvenais que du titre) se contenta de me tendre un format poche de 250 pages en texte intégral. Sachant que j'étais au rayon enfant, ça faisait beaucoup de honte et de rancoeur à avaler d'un coup.
N'empêche, le beau bellâtre que j'eusse volontiers tartiné sur un pain pour mon goûter au rayon poche connaissait aussi le bouquin, comme quoi c'est pas de la gnognotte, quasi de Lîle au trésor, quoi.
Bref. Moonfleet est une histoire de pirates sans pirates, une histoire de marins sans bateau, une histoire d'aventure sans perroquet ni Caraïbes, une histoire de trésor sans squelettes (enfin, si, y'en a un, qui est tranquillou dans la crypte d'une église et fout pas grand'chose), une histoire sans sabre, sans abordage et pourtant y'a pas mal d'aventures. Y'a du vent, y'a des marées et des pétrels, de sales falaises et les gabelous qui font pas mal chier. Il y a l'ordure la plus terrible et pour les tordus une belle histoire d'éraste et d'éroumène. Me contenterai d'une belle histoire d'amitié entre générations.
L'histoire se passe en un an plus dix : la première année intégralement à Moonfleet, charmant petit village du sud de l'Angleterre, à quérir le trésor de Barbe Noire (qui est juste un hobereau local et pas le fulminant pirate à fulmicoton coincé sous son tricorne) et esquiver les tirs des douaniers locaux. Au bout d'un moment, dame, on part à l'aventure en Hollande, histoire de voir ce qu'on peut faire du trésor et au service du plat pays. On s'y plaît tellement qu'on y reste dix ans.
Y'a de la barbe partout, l'odeur salée des bourrasques, le gravier qui grince sous les vagues, ça boit dans tous les sens et les cadavres s'amoncellent autour. L'adulte a lu avec autant d'avidité que le gamin, et tout aussi rapidement. Un livre de pirates qui explose le genre l'air de rien, c'est pas mal, pour un bouquin de la fin du XIX°.
L'unique adaptation du livre étant de Fritz Lang, en mars 1960, et sacrément traîtresse, je remercie d'avance tout metteur en scène (décalé) qui aurait l'heureuse idée de s'y consacrer un tantinet.
(*) Le Lecteur remarquera que, outre le fait que je commence d'apprécier les notules infrapaginales, j'ai bien parlé de caricature et non de réalité. Laissons les gouines, gouinasses, lesbs, goudous, succubes, saphistes pépères et contentons-nous d'une simple mysoginie de bon aloi et d'un énervement profond pour l'absence de politesse commerçante si chic et parisienne. après tout, si je me fends d'un "bonjour tonitruant" à Charlotte-ma-boulangère, c'est bien évidemment et en aucune raison pour les chouquettes gratuites bi-hebdomadaires. CCXXXVII. - Communiqué AFP : 16/07/06, 13h48.Un grand cri s'est envolé du Palais Présidentiel-Royal.
Sa Majesté Klendal Premier, qui souffrait d'un pied héroïquement sacrifié lors d'un non moins héroïque combat pour défendre la démocratie et l'univers pas moinsse (suite à un complot odieux fomenté par la junte trotsko-tongueste), avait aspergé son peton impérial d'un liquide à base d'éthanol et néanmoins vachement alcoolisé.
"Ca brûle !", commentait en tressautant Sa Majesté, sans perdre de sa superbe qui fait l'orgueil de notre Nation, ni de sa mâle virilité, qui fait enfanter toutes les femmes rien qu'en leur montrant une photo de Klendal Premier, entre Chaponost et Soucieux-en-Jarrest.
Jarnidieu ! Encore heureux qu'un vendeur de Virgin, aux cheveux rasés et à la copine goudou, vint lui souffloter sur l'ampoule princière.
Le rebouteux qui a fourni les conseils et l'alcool est condamné à la peine capitale (coucher avec une meuf de sexe féminin). L'alcool est interdit autrement que bu dans un verre ou aux lèvres d'un mecton.
Pour Sa Majesté Klendalinou Premierinou,
Duc von Badinou, Ministre de la Propagande et de l'Information des Masses. 15/07/2006CCXXXVI. - Au plus profond de la nuit, avant l'aurore (bis) Ma rue est une rue calme, même si elle donne directement sur celle de la Convention. Disons qu'elle est peu large - on voit les voisins de sa fenêtre - et que peu de voitures y passent, même pour la sortie de la maternelle qui est collée à mon immeuble.
Depuis la fin de l'année scolaire et les beaux jours, les trois poteaux pour accrocher des vélos et autres motos servent de repaire aux ados locaux, qui viennent y jouer au grand, se bousculer sur l'impossible, sur des complications liées à ce qu'on espère que l'autre comprend et que chacun refuse de dire.
C'est un peu bruyant, mais ça rythme agréablement ma vie. Le samedi midi, les mamans et les plus exemplaires des pères viennent chercher leur moutard, la clef de la voiture à la main, et ça me réveille. À minuit, les ados retournent chez leurs parents (qu'ils détestent et ils les quitteront bientôt, c'est promis) et je peux fermer mon livre pour dormir aussi.
Sauf qu'hier on était le quatorze-juillet. J'ai passé la journée le nez collé à la croûte-qui-traîne-depuis-un-an-mais-est-en-bonne-voie-d'achèvement-pour-la-fin-de-l'été, esquisser des bras, refaire des mains, essayer une barbe et une bonde à tonneau. Bien sûr, il y a eu la pause de deux heures, à boire un Perrier-rondelle caniculaire et chercher des yeux, au frais de la rue de l'Ancienne-Comédie. Vers minuit, quelques loupiots ont mis des pétards dans la rue et fait partir des fusées, rien de bien méchant.
À deux heures, complètement claqué, je m'offrais une douche et glissais sous les draps pour finir De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman (*). La terre était sauvée, l'Apocalypse était reportée sine die grâce à l'humain, je commençais lentement de m'endormir d'un sommeil profond, abruti de thérébentine.
Un coup de feu me réveilla, le bruit de courses et le hurlement des sifflets. Des lumières dansaient le long des rideaux, j'entendais crier, s'interpeller, menacer et bien sûr insulter avec l'inégalité du "ton nom" / "vous avez pas l'droit". J'étais entre deux eaux, je ne savais pas trop si pour une fois je m'offrais un rêve hollywoodien ou s'il fallait vraiment que j'aille jouer au curieux. Mes ados s'étaient transformés en émeutiers sanguinaires insultant l'ordre établi. La maréchaussée avait transformé ma rue en souricière, coincé le tout contre l'immeuble d'en face. Sauf qu'une balle était partie, aïe aïe aïe. Ca coursait aussi un peu dans l'escalier de mon immeuble (il n'y a pas de digicode, y entre qui veut).
J'en étais à ce stade sous mon drap. Je me suis levé, mis le peignoir et approché d'une fenêtre. Et j'ai vu en face les voisins, tous à leur balcon, en train de mater, plein d'indignation à ce spectacle contraire au calme des nuits bourgeoises et parisiennes. J'ai eu honte, j'ai fermé ma fenêtre et préféré ne pas regarder. Je suis retourné m'enfoncer la tête sous l'oreiller.
(*) Précision érudite qui m'évitera d'avoir à pondre ekseupré une liste de lecture.
14/07/2006CCXXXV. - Au plus profond de la nuit, avant l'aurore.
Michelangelo Merisi, Saint Matthieu et l'ange, 1602.13/07/2006CCXXXIV. - Contes modernes (10) : Des ères hache
Réf. LIB26042004 - International Research Inc., filiale française, cherche pour laboratoire de recherche électronique cadre expérimenté (bac+5 min.). Vous êtes compétitif(ve) à la quête de nouvelles opportunités de développement dans un contexte dynamique et interactif. Vous êtes au fait des plus récentes évolutions dans le secteur (mécabiotope, réseaux neurolectro-niques, etc.), et avez de solides connaissances dans le domaine de la fibrostropie (Réf. souhaitées).
Sal : 58 K + intéressement et participation.
Poste basé à : La Rochelle. Répondre selon réf.
Jean-Charles DUGOVIC
15 ter, rue Paul Seurat
ABN-LA/125 Flavy
Flavy, le 20 avril 2015.
À l'attention de Madame Laure Aygarman
Madame,
Le développement des nécessités d'améliorations des stratégies liées au mécabiotope et au management neurolectronique que connaissent les entreprises modernes exigent d'elles qu'elles
investissent de plus en plus dans la fibrostropie. C'est pour cela que je me permets de vous soumettre ma candidature, car le poste proposé correspond à mon profil.
En effet, c'est dans le cadre d'une structure aussi performante et enrichissante que la société Speed.COM, qui a longtemps été leader dans la fibrostropie que j'ai jusqu'ici exercé mon activité professionnelle. Animateur d'une équipe de treize personnes, j'ai conçu la stratégie du développement sectoriello-abique de Speed.COM. Ainsi avons-nous pu développer de 15% le potentiel fibrique de l'entreprise. Mon CV ci-joint vous donne un aperçu plus précis de mes réalisations.
Je suis persuadé que ma solide expérience me permettra d'apporter un concours apprécié à International Research. Je souhaiterais vous en exposer les raisons de vive voix. Je vous contacterai donc le 3 mai afin que nous convenions d'une date pour nous rencontrer.
Je vous prie d'agréer, Madame, l'expression de mes sentiments respectueux.
Jean-Charles Dugovic
International Research, Inc.
Gestion des Ressources Humaines
4, Passage de l'Industrie
GFL-LA/001 La Rochelle
La Rochelle, le lundi 26 avril 2015
Objet : Votre candidature (réf. LIB26042004)
J'ai vu des candidatures de merde, mais celle-là... Votre parcours professionnel est minable. International Research n'est pas un service social de la dernière chance. Vous, mécabioticien ?
Éclats de rire. Mais, bon Dieu, abstenez-vous de postuler !!!
Cordialement,
Laure Aygarman
Jean-Charles DUGOVIC
15 ter, rue Paul Seurat
ABN-LA/125 Flavy
Flavy, le 29 avril 2015.
À l'attention de Madame Laure Aygarman, Directrice de la Gestion des Ressources Humaines
Madame,
Je crains que vous ne vous soyez trompée de personne en ce qui concerne les insultes que vous m'avez envoyées. Rien en elles ne me concerne, et le ton tout comme la liberté avec laquelle vous m'en avez fait don n'est pas à l'image de la société que vous représentez, et je le regrette.
Je me vois contraint d'en informer vos supérieurs hiérarchiques et l'ensemble de la communauté des mécabioticiens, afin qu'ils sachent le peu de cas que vous faites tant de l'humain que de la
science.
Avec regret,
Jean-Charles Dugovic
International Research, Inc.
Gestion des Ressources Humaines
4, Passage de l'Industrie
GFL-LA/001 La Rochelle
La Rochelle, le mercredi 5 mai 2015
Objet : Votre candidature (réf. LIB26042004)
Allez voir ailleurs si j'y suis. Sale gamin. Allez donc répondre présent sur les trottoirs de la rocade, vous ne valez pas mieux.
Cordialement,
Laure Aygarman
Jean-Charles DUGOVIC
15 ter, rue Paul Seurat
ABN-LA/125 Flavy
Flavy, le 29 avril 2015.
À l'attention de Monsieur Helman Lesbiard
Monsieur le Directeur,
Votre société a proposé un poste de mécabioticien, qui correspond à mon profil. J'ai donc postulé, fort de mon expérience réussie de cinq ans dans le domaine de la neuroélectronique, en espérant pouvoir rejoindre les équipes performantes de International Research, mondialement réputées pour les avancées qu'elles ont permises dans le secteur de la fibrostropie.
Malheureusement, la réponse de Madame Aygarman, dont vous trouverez la copie jointe, n'a pas été à la hauteur de votre groupe, ce que je regrette amèrement.
Veuillez croire, Monsieur le Directeur, en l'expression de mes sentiments respectueux.
Jean-Charles Dugovic
International Research, Inc.
NOTE INTERNE
Rolph,
Vous trouverez ci-dessous le courrier que je vous ai évoqué à midi. Comme je vous l'ai déjà dit, je crains que l'imminence de la présentation des comptes n'exige une réponse immédiate. Le séminaire de Barcelone ne nous permettra pas de nous cacher devant les actionnaires, qui exigent des réponses au mieux de l'intérêt d'IntRes.
HL
International Research, Inc.
NOTE INTERNE
(Envoyée par : Coralie Pâtourot)
OK pour accomplissement comme déjà indiqué. Merci pour votre action rapide.
RG
International Research, Inc.
Gestion des Ressources Humaines
4, Passage de l'Industrie
GFL-LA/001 La Rochelle
La Rochelle, le vendredi 14 mai 2015
Objet : Votre candidature (réf. LIB26042004)
Monsieur,
Certains candidats devraient songer à abandonner la voie de la mécabiotique et préférer la solution du suicide, en raison d'un gain de temps pour tous. Vous en faites partie.
Cordialement,
Helman Lesbiard
Fibrostropical Development Director
12/07/2006CCXXXIII. - Yoplaboum, que c'est beau que de s'imaginer se déchirant.
(Autocompassion lamentable)11/07/2006CCXXXII. - Scolie sur le sujet n°CCXXIXJe suis de ces petites bêtes sensibles et nerveuses masquées sous la rigidité laborieuse du marbre. Je ne sais pas si les oiseaux se cachent pour mourir ou les loups pour lécher leurs plaies, mais je griffe et blesse pour fuir, et creuse un fossé tout autour de moi, où je me réfugie.
Ce ne sont même pas des inconnus ou des peines que je blesse : ce sont ceux qui sont autour de moi, et qui veulent me secourir d'une façon ou d'une autre. Et c'est eux que je touche le plus, avec une forme de délectation. Peut-être veux-je les forcer à partir, par mes sarcasmes, par ma colère, par mon renfermement, soulagés de se dire qu'en fin de compte je ne suis qu'un pauvre imbécile. Mon isolement leur offre le rôle du bon droit, et me permet de jouir encore plus de ma propre vilainie, alors que c'est là que j'ai le plus besoin de tendresse, que je le sais : j'arrache la couverture qui me réchaufferait et la lacère pour la jeter.
D'autres, plus héroïques, essaient de s'accrocher, et je n'arrive pas à leur faire comprendre qu'il est de leur propre intérêt de ne s'y pas tenter. Il est possible qu'ils y trouvent un certain contentement psychologique, dans la compassion et le miroir d'eux-même qu'ils se tendent sans faire attention. Ou ils sont réellement bons, et patients, et trouvent en moi des qualités que je ne me connais plus. À force de cette opiniâtreté que je ne m'explique jamais totalement (surtout qu'il arrive qu'elle soit vraiment désintéressée), ils glissent la main sous mon menton, me tirent hors de l'eau et me font respirer, et parfois hurler de chagrin.
Les personnages de Dostoïevski ont ce côté de s'enrager de leur propre énervement, et de s'enfermer dans la violence et la douleur, pour foncer dans ceux qui s'approchent et tendent leurs bras, donnant de grands coups de corne mugissante dans la chair. J'ai dû lire trop de romans.
CCXXXI. - De retour du travail, liste de lectureLus :
i. Les Faux-monnayeurs, d'André Gide ;
ii. Peter Pan, de James M. Barrie.
Et rentré du travail à 21h : douche, manger. 10/07/2006CCXXX. - Peut-êtrePeut-être que je n'en ai pas envie, peut-être que j'en respirais tout juste.
Peut-être que je suis un goujat, peut-être que je suis complètement niais.
Peut-être que je me suis délecté de sentir les approches, les petits effleurements, peut-être que je ne les ai pas sentis.
Peut-être n'ai-je rien osé, peut-être n'y ai-je même pas pensé.
Peut-être étais-je en maillot de bain pour dégoûter de ma graisse épanchée, peut-être était-ce pour qu'on y posât la main.
Peut-être étais-je terriblement effrayé, peut-être m'en amusais-je.
Peut-être laissais-je venir, peut-être ne faisais-je rien. Peut-être attendais-je, peut-être me traînais-je, attendant le moindre signe.
Peut-être me disais-je que tu étais fatigué, peut-être songeais-je que tu n'avais qu'à te bouger le train.
Peut-être aurais-tu dû accepter de manger, peut-être eussé-je pu insister plus.
Peut-être aurais-tu pu sortir les huiles du sac, peut-être aurais-je pu ne pas faire semblant de les ignorer.
Peut-être étais-je sur le ventre pour rougir le dos, peut-être était-ce pour masquer les dégâts du caleçon.
Peut-être ai-je aussi tendu des perches grandes comme un terrain de football un soir de défaite, peut-être me suis-je contenté de foncer sur les tiennes, en lançant mon destrier au galot.
Peut-être es-tu Merteuil, peut-être suis-je Danceny. Peut-être te trouvas-tu Volanges, peut-être jouais-je à Valmont.
Peut-être simplement avons-nous déjà tout loupé, peut-être cette légère irritation ne rend-elle tout que plus sensuel. Ce n'est pas délicieux, ce léger frisson d'une petite attente ridicule, ou tout simplement débilitant, digne d'un imbécile de ma catégorie ?
Alors...
09/07/2006CCXXIX. - Moi et le collectif
Force m'est de le reconnaître : je n'aime pas du tout la foule. Sauf lorsque je m'y sens totalement anonyme, sans objet ni existence, et, même, qu'on ne m'accorde à peine le statut d'humain en me laissant tout juste le caniveau pour marcher, pendant qu'on s'avance frontalement à moi, sans détourner. Parfois, j'apprécie la foule dense, les corps mêlés, la sueur et les bras, mais simplement parce que je n'en connais aucun, et que pour eux je suis totalement transposable. Je ne suis qu'élément du décor, pas plus. J'ai trop été dans ma jeunesse source et centre de regards, je n'en veux plus trop.
Je n'arrive d'apprécier quelqu'un que dans le particulier : il ne me faut qu'un verre, une table, et l'anonymat d'un bar. Je n'ai découvert mes (très rares) amis que l'un après l'autre, par petite touche, par adjonction sur une palette. Les voir ensemble n'a été qu'un stade ultérieur. Alors la conversation devient réellement agréable, un moment qui se construit, se forme et s'envole, comme une bulle légère, irisée.
Il m'est totalement impossible d'apprécier des inconnus au sein d'une collection, encore plus lorsqu'il est convenu que cette troupe est un recensement de bien, un regroupement où l'on s'entend tous. Je ne peux pas arriver dans un groupe de quelques dizaines d'individus qui me sont quasi tous inconnus et m'entendre avec tous, me réjouir d'être avec eux.
Peut-être est-ce un besoin de reconnaissance, un refus du massivement nouveau. Un désir du confort. Une envie de ce que je ne connais pas (et pourrais connaître avec un peu d'effort, malgré tout). Une haineuse misanthropie de petit con morveux.
Quoi qu'il en soit, je ne supporte pas devoir taper la bise à de parfaits inconnus. Je serre la main. La bise, le bisou, c'est pour mes amis, ceux qui me sont proches, ceux que j'apprécie, d'une façon ou d'une autre. Me voir tendre cette joue qui ne m'est rien, et devoir m'y accrocher, m'énerve, me bloque. Sourire et parler fort - surtout quand je sens que, malgré tout, certains d'entre eux pourraient m'être proches ailleurs - criailler et me sentir bien d'être là - alors que je sens que le seul prétexte est celui d'un conglomérat fantoche fondé sur un détail...
Bref.
Je suis à côté de la plaque, je ne me sens pas à l'aise, je deviens aggressif, je blesse pour fuir, pour qu'autrui puisse trouver une excuse, un soulagement dans mon départ. Parfois en peinant quelques-uns qui ont pu m'y emmener, n'y pensant pas à mal, je suppose.
Conclusion de la démonstration : je pense, entre autres, que les divers et futurs rassemblements pédérastes se pourront faire sans moi, il n'y perdront rien.
CCXXVIII. - Extrait"- Ô être plein de naïveté, de quelle âme angélique tu fais preuve ! Comme si chacun de nous ne jouait pas, plus ou moins sincèrement et consciemment. La vie, mon vieux, n'est qu'une comédie. Mais la différence entre toi et moi, c'est que moi je sais que je joue ; tandis que...
- Tandis que... répéta Olivier aggressivement.
- Tandis que mon père, par exemple, et pour ne pas parler de toi, coupe dedans quand il joue au pasteur. Quoi que je dise ou fasse, toujours une partie de moi reste en arrière, qui regarde l'autre se compromettre, qui l'observe, qui se fiche d'elle et la siffle, ou qui l'applaudit. Quand on est ainsi divisé, comment veux-tu qu'on soit sincère ? J'en viens à ne même plus comprendre ce que peut vouloir dire ce mot. Rien à faire à cela : si je suis triste, je me trouve grotesque et ça me fait rire ; quand je suis gai, je fais des plaisanteries tellement stupides que ça me donne envie de pleurer.
- À moi aussi, tu donnes envie de pleurer, mon pauvre vieux. Je ne te croyais pas si malade."
André Gide, Les Faux-monnayeurs, 1925, XVI. 08/07/200607/07/2006CCXXV. - Ragnagnah lovely
On n'est pas sérieux..., Arthur Rimbaud, 1870.
On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
On va sous les tilleuls verts de la promenade.
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits, - la ville n'est pas loin, -
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague, on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...
Le coeur fou robinsonne à travers les romans,
Lorsque, dans la clarté d'une pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte, et d'un mouvement vif...
Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !...
Ce soir-là,... vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.
05/07/2006CCXXIV. - Et bis, ter, semper
Je ne suis qu’une erreur, un printemps défraîchi
Qui cherche ses glaciers sous les tiges d’été,
Des images perchées sur des tombeaux fripés,
Des glaires où l’amer regret se réfléchit.
Ce n’est qu’un cœur éteint, au format dérisoire,
Vacillant sous des pluies effilées et brumeuses
Où craque un vin grossier, une flamme poisseuse
Dans des bris de quinquet aux verroteries noires.
Je suis un marmotteur de givre et de sanglots :
Agrippés à mes bras, des étains éoliens
Frissonnent des éclats aux sursauts musiciens
Passagers, étrangers, comme un miroir falot.
Ce n’est qu’une ombre usée où la clarté afflue
Et le lin s’alourdit des fils que la lumière
Allonge en s’étirant d’une langueur première
– Un tissu aminci, trame superflue.
Je suis plein d’amertume aux senteurs de métal,
Comme un anneau froissé sur l’enclume des rois,
Gage offert au présent d’un souvenir d’effroi
Rempli de nostalgie, d’insignifiant léthal.
C’est à peine marqués par la décrépitude
Que les fruits de ma main m’ont quitté pour la terre
– Je n’ai plus dans l’ennui, ce doucereux mystère,
Qu’à extraire les vers gris de la solitude.
02/07/2006CCXXIII. - Chanson (c'est dimanche, c'est comanche)
Nous pleurons tous nos morts, et notre cœur vidé
De suprêmes perdues, de sublimes laissées
Sur des fleurs infléchies sans tombeau décidé
Pour poser en bouquet nos larmes amassées.
Nous pleurons tous notre âme auprès de grands portiques
De briques éculées, de vieux monuments d’onyx,
Persuadés à mettre en facile pratique,
Comme un nouveau bijoux, les eaux cassées du Styx.
Nous cherchons tous aussi de célestes tessons
Dans les fétus abolis d’images passagères,
Les herbes asséchées où nous nous abaissons,
Les grelots écossés, les écorces légères.
Nous cherchons tous à peindre autour d’acmés gauchies ;
Nous voulons reconstruire au-dessus du perdu
En crécelles faussées, en potences fléchies
Les promesses, les mots, les souffles, les débuts.
Nous n’avons, où tout meurt, que l’esprit pour pleurer :
Nos corps sont enfouis sous les joies amassées,
Sous les tertres pourris, sous les tertres graissés.
Et tous, nous pleurons tous nos folies trépassées.
CCXXII. - L'oubli douteux
Je voulais trouver là l’oubli de l’éternel,
Dans les mots empilés une chambre secrète
Où l’idole adulée par ces faux ménestrels
Gardait sa pureté sous la main qui l’apprête.
Image intacte et vraie cachée dans un marais,
Protecteur mais tenace autour d’idéalisme,
Elle aurait été proche et figée désormais,
Inaccessible et vue de mes humains séismes ;
Coincée dans une niche aux festons poussiéreux,
Elle aurait attisé un peu moins mes vieux rêves,
Peut-être, et j’eusse été un semblant d’homme heureux
Passant devant un marbre avec une moue brève :
Tutélaire abîmé sous les stucs du décor,
Son œil aurait à peine un éclat maléfique
Et le gui, enterrant des morceaux de son corps,
Aurait pu grignoter ses rires magnifiques.
Mais chaque mot d’oubli reconstruit le défait
– Le désir, son absence ouvrent tous deux les lierres,
Transformant le caveau en un autel parfait
Où la lèvre me scrute, où se déploie la pierre.
Le palud se repeuple autour d’arbres perclus,
Des spectres enfumés tentent d’élégants gestes
Pâles et transparents, pleins de détails accrus.
Ce ne sont que des mots, ce ne sont que des restes.
L’Oubli, le vrai Oubli ! Je ne le voudrais pas.
CCXXI. - Listes de lecture
Pour perpétuer la tradition, succinctement.
i. Alexander Seuerus, de Aelius Lampridius : après Antonin Helagabal, méchant empereur qui non seulement se soumettait à des délices homosexuelles, ce qui n'est pas choquant pour un Romain, mais couchait avec des esclaves et souillait sa bouche d'homme libre en suçant, ce qui l'est plus, voici avec Alexandre Sévère l'homme parfait, l'empereur accompli, le modèle de toutes les vertus qu'Auguste à côté faisait rire avec son teint jaune et ses écharpes en été. On se demande pourquoi Alexandre s'est fait trucider, tiens.
ii. Maximini Duo, de Julius Capitolinus, ou le début des guerres civiles du III° siècle : Maximin le père, esclave devenu soldat sorti du rang, violent, ardent, massacreur à tire-larigot, et Maximin le fils, entraîné par papa dans une histoire qu'il ne maîtrise pas trop - et que l'auteur ne sait pas trop comment présenter (un coup il a toutes les vertus, un autre c'est un débauché cruel).
iii. Gordiani Tres, du même, ou comment un vieillard d'octante années se voit proclamé empereur à Carthage, voit son fils se faire exterminer en bataille rangée sans avoir quitté l'Afrique et foulé le sol de l'Urbs, pour finir par se pendre de honte avant qu'à sont tour les fidèles de Maximin le torturent. Gordien III, qui a treize ans, est proclamé Auguste par le Sénat avec Maxime et Balbin, et j'en suis là. Je sens que ça va saigner entre les trois Augustes. Un vrai cirque.
iv. L'Erotisme masculin dans la Rome antique, de Florence Dupont et Thierry Eloi. Petit voyage dans une thèse, pour se remettre les idées au clair quant à la sexualité et au rapport au corps de nos ancêtres les Romains, qu'on imagine un peu trop facilement comme les habitants d'un pays de Cocagne homosexuel ou bisexuel. Non, les Romains (et les Grecs) n'étaient pas homos. Non, ils n'étaient pas bi. Et même : l'homosexualité et la bisexualité n'existait pas à l'époque. Ce qui existait, c'étaient des hommes libres et des esclaves, des hommes faits et des adolescents, un phantasme de la Grèce et une réalité de Rome. Rah, que ça fait du bien de lire des choses comme cela.
01/07/2006CCXX. - Dépêche de presse (France, 23h00).
France, Paris, 23h00. - Les députés et les sénateurs, réunis en Congrès à Versailles, viennent de voter la loi Badinou permettant le mariage pour tous les couples et trouples, ainsi que l'adoption.
Fou de joie, le peuple est descendu dans la rue : 500 000 personnes en rassemblement spontané sur les Champs-Elysés, 300 000 à Versailles, 20 000 dans le XV° arrondissement. D'autres manifestations de joie pouvaient se voir dans toutes les villes de France, les klaxons hurlaient.
Les cris les plus fréquents étaient "On a gagné !".
CCXIX. - Chanson du soir
In taberna, Carmina Burana.
Estuans interius
ira vehementi
in amaritudine
loquor mee menti:
factus de materia,
cinis elementi
similis sum folio,
de quo ludunt venti.
Cum sit enim proprium
viro sapienti
supra petram ponere
sedem fundamenti,
stultus ego comparor
fluvio labenti,
sub eodem tramite
nunquam permanenti.
Feror ego veluti
sine nauta navis,
ut per vias aeris
vaga fertur avis;
non me tenent vincula,
non me tenet clavis,
quero mihi similes
et adiungor pravis.
Mihi cordis gravitas
res videtur gravis;
iocis est amabilis
dulciorque favis;
quicquid Venus imperat,
labor est suavis,
que nunquam in cordibus
habitat ignavis.
Via lata gradior
more iuventutis,
inplicor et vitiis
immemor virtutis,
voluptatis avidus
magis quam salutis,
mortuus in anima
curam gero cutis.
CCXVIII. - Comment lire un blog Lettre à mon Lecteur improbable
Lecteur adoré,
Plusieurs doutes et incertitudes doivent être mis au clair, quand il s'agit d'écriture en général, et de blog en particulier.
Le blog n'est pas un journal intime : il a d'office un public, même si le journal intime a un public escompté (celui auquel s'adresse l'écriture du journal, qui est le plus souvent le même que le rédacteur). Par conséquent, quand je dis "je", je ne parle pas forcément de moi : je me mets en scène, j'invente, j'affabule. Je ne ments pas forcément complètement, mais imaginez que je prends un objet, que je l'astique et vous le présente d'une certaine façon, sous la lumière que je veux, pour que vous le voyez tel quel, et non autrement (ou plutôt pour vous inciter à le voir tel quel, et non autrement : vous êtes libre, tout de même).
Par ailleurs, je vous rappelle que ce blog a aussi des objets, qui sont de raconter des histoires, d'une façon ou d'une autre. Il se peut bien sûr que ces histoires soient (peut-être) inspirées d'événements que j'ai connus, mon imagination ayant ses limites, mais rien ne vous garantit qu'il y a de la véracité en tout, et même en rien.
Je ne suis pas en train de vous dire que je n'écris pas des choses qui ne parlent pas de moi. Il y en a où je suis sincère, où j'écris "ce que je pense, ce que je ressents", brut de décoffrage. Cela arrive, personne n'est parfait. Pour autant, il se peut aussi que les choses les plus apprêtées, les plus inventées, soient celles qui sont le plus honnête intellectuellement parlant.
Par conséquent et voie de raisonnement, Lecteur, je vous engage fortement :
i. à ne pas croire tout ce que j'écris ;
ii. à ne pas penser que si un texte parle de tristesse que je suis triste (même si je est triste) : si on y songe, je pense que quelqu'un qui est vraiment triste a autre chose à faire que raconter ses états d'âme sur internet ;
iii. à ne pas chercher dans les histoires racontées de chose que vous puissiez identifier à un Olivier phantasmé ;
iv. à ne pas chercher de votre côté à vous identifier, à vous dire que l'histoire porte un sens et que vraiment elle vous correspond.
Enfin, à être un Lecteur, un vrai de vrai. Je ne vous demande pas d'être complice, ce serait trop facile. Quel intérêt à quelqu'un qui écrit (même mes merdes) à avoir un Lecteur qui le comprend sur le bout des doigts, qui est parfaitement intelligent, subtil, qui comprend le derrière des mots et le lubrifiant des idées ? Autant ne plus rien dire. Soyez vous, mais ne soyez pas bête.
Au moins vous voilà prévenu.
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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, |