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29/04/2006

29/04/06 - 00:14

CLXIII. - L'Empire : Ingres aime-t-il Louise Attaque et les cocktails déjeunatoires ?


L'usage d'un blog est normalement de narrer sa vie, à un public qu'on espère éventuellement compréhensif, mais au moins existant. En fait, le premier public de l'Auteur est lui-même, sauf qu'il se regarde avec le même attendrissement et la même attentive pose que tout un chacun, à la dérobée, dans un miroir.

Sacrifions donc, notamment parce que je ne me sens pas le courage ce soir de poursuivre les aventures du légionnaire Gnéius (et Dieu sait ce qui l'attend), à l'usage. Usus non tollit abusum, toussa.



1. - Dimanche : la révolte et l'Empire

Une fois le Chiri abandonné aux mains noires et sinistres de la Gare du Nord, là où le morne septentrion cesse tout juste de souffler les relents de ses baraques à frites et l'extase de ses estaminets où l'on boit les délices de la chaleur humaine avec la légèreté des mousses de houblon, le Badinou s'en est allé voir en son cinéma de quartier V for vendetta - remarquons ici que l'anglais fait plus chic, soyons bobo-plouc jusqu'au bout.

Je m'attendais à un bon film de détente, avec quelques scènes d'action classiques et les inévitables ralentis-accélérés que l'on nous assène depuis quelques années matricielles, sans compter les inévitables memento historiae en sépia qui coûtent peu cher l'effet de caméra mais font toujours frémir les eaux lacrymales au fond des chaumières, quel que soit le sujet.

Ben non. En même temps, je n'aurais pas parlé de ça et l'aurais descendu en flèche, pensez, si je n'avais pas fait ce joli effet de captatio benevolentiae.

Non seulement l'histoire est intéressante, est bien tournée - et paradoxalement, alors qu'il y a à la réflexion pléthore d'effets spéciaux, une extrême sobriété dans les images, trouvé-je - mais en plus le sujet est intéressant. Pour ne pas dire choquant. Rah que ça fait du bien de se forcer à songer à ce que c'est que l'action politique.

À une époque où le terroriste est devenu le contre-révolutionnaire de notre époque à Parti unique, où les Procès de Moscou, pas forcément plus spectaculaires, sont de vigoureuses manifestations d'intention honnête toujours, de bonne volonté et d'admirable conformisme destructeur de tout ce qui s'éloigne du chemin du bonheur commun et escompté, remettre au goût du jour les vertus de l'attentat n'est pas anodin.

Il y a bien sûr la question continue des moyens et des fins. Celui qui commet des attentats le fait toujours en cause entendue : il a raison. Et s'il sacrifie des êtres humains modernes, c'est pour le bonheur futur et complet de l'humanité. Pour lui, l'infini qu'il y a dans un seul homme n'est rien : l'homme n'est qu'un élément, un modeste, un rien dans un chemin qui mène à la perfection terrestre. Et si ce chemin doit passer par la douleur contemporaine, il y passera. C'est le fil conducteur de toute action politique... de la Terreur à la Révolution prolétarienne, en passant par le Grand Bond en avant, le fascisme, le nazisme, et nos modernes méchants à barbes, épouvantails faciles. Mais aussi dans une moindre mesure on retrouve ce genre de motif dans l'action du politique banal, qui croit en toute bonne foi agir pour le meilleur.

C'est une des données de la question. L'autre donnée est que nous sommes, me semble-t-il, à l'aube d'une dictature. Elle n'aura certainement pas forcément le bel aspect reconnaissable de ce que nous nous sommes accoutumés à appeler "dictature", je fais confiance à l'histoire pour inventer un nouveau mode. Nous cherchons la sécurité. Nous cherchons la confiance. Nous refusons la réflexion. Nous avons en germe l'effondrement de l'ensemble du Moyen-Orient, et par là une modification profonde du mode de fonctionnement du secteur secondaire de l'ensemble de l'économie.

L'Empire fondé par les Etats-Unis, avec le système de protectorats et d'états satellites qui reconstituait à l'échelle planétaire l'Imperium Senati Populique Romani, se trouve dans la même configuration que Rome après les victoires contre les empires asiatiques. L'URSS s'est effondrée, ne restent que les franges de l'Empire, contre lesquels on essaie de construire des limens, des murs de protection. Mais que faire contre les "barbares" ? Que faire quand on se croit supérieur ? Croire qu'on les contient, croire qu'on les battra comme on les a toujours battu (en oubliant la disparition des légions de Varus, notre moderne 11 septembre), et se perdre dans les jeux, meilleur moyen de distraction pour la population.

Je ne prétends pas qu'il y a une volonté consciente de faire cela. Mais la proximité, la similitude, me semble trop évidente. L'Empire ne vit qu'en entretenant sur ses frontières une masse de troupes et d'alliés. Il vit en étouffant de son propre crédit : pouvant tout, il importe tout, et paradoxalement meurt de sa propre puissance. C'est parce qu'il est sur-civilisé qu'il a exporté les basses tâches matérielles de production (les chemises chinoises, par exemple), développant ainsi ses alliés, mais aussi du coup mettant au chômage progressif l'ensemble de sa population : le travail devient chose contestable et contestée. Ce qu'il faut, c'est du loisir.

Les Romains, pour surseoir, avaient inventé la logique du pain et des jeux : le clientélisme des pauvres latins au profit des gens patriciennes permettait de se nourrir, les jeux d'oublier sa dépendance. Nous nous contentons de jeux, et ce n'est déjà pas si mal.

En même temps, cet état de chose existait déjà à l'époque des Gracques. Il a duré six cent ans avant de s'effondrer, victime de lui-même. Cela peut être aussi la même chose pour l'Occident moderne, d'autant plus que l'unique puissance potentielle, la Chine, reste dans sa logique d'enfermement au sein du pré carré. Pour autant, les remous sur les "franges barbares" ont commencé, et depuis longtemps. L'histoire aime bien bégayer... bientôt, Théodose et la réforme de l'Etat par la religion ? Bientôt, la théocratie ?

Ce pourrait être autre chose que les bonnes vieilles religions classiques. Applaudissons, citoyens, au soulèvement de la masse de l'histoire, qui nous avance vers notre hier.

Parenthèse finie, qui permet de revenir au film de dimanche : s'il y a dictature, peut-on se révolter ? Si l'on peut, moralement, en a-t-on le courage ? Dans mon cas, je l'ignore. Selon une mesure moindre, je m'étais posé la question, en avril 2002 : "et si" ? "Et si", que fais-je ? L'"Et si" n'a pas eu lieu - avec les succès qu'on connaît, mais je m'étais même demandé s'il ne faudrait pas partir. Partir, c'est se protéger. Mais l'action ? Je n'en sais rien.



2. - Lundi : le violon et le peintre

Exposition Ingres, au Louvre. Enfin. Depuis le temps que je me promettais d'y aller.

Je ne sais pas trop quoi faire d'Ingres. Je ne vais pas répéter le discours des commissaires de l'expo, qui me semble un brin exagéré. Il y a dans la peinture d'Ingres ce plaisir du "bien fait", du légèrement sulfureux, de ces petits corps froids aux poses torrides qui feront bander le XIX° siècle académique. Il y a cet aspect magnifique du Thétis implorant Zeus qui rend parfaitement (pour moi) du texte d'Homère l'imperturbabilité du Krônion. Il y a ces traits qui tracent tout un personnage (j'ai trouvé splendide un simple trait tout juste brisé qui traçait toute la redingote d'un portrait d'adolescent). Il y a monsieur Bertin aîné. Il y a les portraits napoléoniens.

Mais il y a tous ces visages de femme, tous ces portraits d'homme qui d'idéalisation et de profondeur psychologique en subtilité du rendu de l'âme plus que du corps deviennent interchangeables, similaires, indifférenciés - c'est écrasant pour les femmes qui in fine sont toutes les mêmes. Il y a cette répétition continue de la même matière où l'invention et le renouvellement se recherchent et ne se trouvent pas forcément.

Peut-être que si Ingres n'avait pas aussi "bien" peint, son impassibilité m'aurait plus touché. Car j'ai l'impression que même les gestes de ses personnages ne sont que fixations et non mouvement. Fixation qui n'est pas pose, mais qui est minéralisation de la matière - pire encore que la pause, déjà théâtrale, de Poussin.

Bref, Ingres, ça reste un problème. Le salopiot.



3. - Mardi : l'attaque du Zénith

Comme évoqué dans l'article n°CLXII, je suis allé écouter les Louise Attaque au Zénith.

Pour l'aspect matériel, la place surnuméraire que je n'ai pas réussi à caser parmi mes nooooombreux amis a été vendue à l'entrée pour un prix ridicule, mais au moins était-ce cela. Pour l'autre aspect matériel, j'y suis allé en fin de compte avec des collègues, qui avaient aussi des places. Ce qui m'a, par politesse et retenue professionnelle, amené à ne pas aller dans la fosse - alors que j'en avais envie pour une fois. Ils ont un brin halluciné de voir le Bad taper dans ses mains, couiner, brâmer, hurler et taper du pied en chantant. Je leur ai fait grâce de l'escalade des fauteuils, fallait pas que j'explose mon costume.

Au programme : les Louise, bien sûr. Avec le plaisir constant d'entendre les morceaux plus ou moins réorchestrés. La voix de Gaëtan Roussel, râh ! Mais aussi en première partie Deportivo, et en invités les Wampas et Dyonisos. Pour être honnête, quand Dyonisos a débarqué sur scène, je pensais que c'était les Louise déguisés qui faisaient une imitation. Comme quoi le Bad est nunuche. Mais le Bad était aux anges. Toute sa jeunesse, vous comprenez !

"Viens, je t'emmène au vent !!!"

Vous voulez me faire plaisir ? Vous voulez me draguer ? Invitez-moi pour le concert de Bercy.



4. - Mercredi

Comme disait l'autre avant d'être raccourci : rien.



5. - Jeudi

Idem est pour ce qui concerne l'esprit.

Assisté à la grand'messe de présentation des comptes de ma boîte, au siège social. Si la présence n'est pas obligatoire, l'absence est remarquée, donc... Ca a duré six heures, où les têtes pensantes les mieux payées nous ont appris que pour se développer ils allaient procéder par des méthodes innovantes, notamment la vente de produits. Ils ont découvert par ailleurs qu'il fallait assurer le service après-vente. Le choix de la clientèle se ferait, suprême découverte, Graal moderne, par la segmentation des clients : l'entreprise moderne ne doit plus vendre un produit de luxe à une caissière, mais un produit lui convenant. Par ailleurs, on porterait une attention toute particulière aux modifications de la législation qui pourraient nous concerner.

Bien entendu, les résultats magnifiques de cette année étant, comme l'an passé, exceptionnels, il n'y a pas lieu d'y faire participer les salariés par l'intermédiaire de la prime "Villepin", afin de se garantir contre un retournement de la conjoncture.

La présentation des comptes dont l'établissement a incombé à mon équipe (50% du résultat complet) a été lamentable, faussée et digne d'un commentaire du Plan Quinquennal par le camarade Brejnev tant les erreurs volontaires d'interprétation étaient flagrantes - ou la méconnaissance du sujet ?

Le "coktail déjeunatoire" (pourquoi pas un "brunch à caractère lunchatif", tant qu'on y est ?) était dans un hall, et les canapés zarbis. Y'en a qui aiment et se battent pour se pavaner, une coupe de mauvais champagne dans une main, un petit four au goût étrange dans l'autre en opinant gravement du chef aux blagouses du dirlo qui s'est démocratiquement mêlé à la foule. Dire qu'il y a des syndicalistes qui sont verts de rage de n'y être pas invités, et qui demandent des détails, jusque dans la composition des plats. S'ils aiment faire nombre.



6. - Vendredi

Rien de spécial, si ce n'est que la clôture des comptes a aussi été soldée en interne par un pot offert par le Directeur comptable. On voit qu'il y a eu des modifications dans la structure de la boîte : l'argent pour ce genre de manifs qui font plaisir et coûtent nettement moins cher qu'une augmentation coule à flot ces temps-ci.

C'était tout de même nettement bon enfant. Et une chose m'a fait très plaisir : ce Dirlo-là, avec lequel j'ai pas mal travaillé sur les derniers mois, m'a félicité publiquement et regretté mon départ de la boîte. C'est bête, c'est de la stupide flatterie et du domaine du management de base, je ne l'ignore pas (j'use et abuse des compliments au boulot pour faire bosser mes collaborateurs), mais la première citation devant le front des troupes de toute une boîte après de longs mois de mépris souverain de la part de mes anciens patrons, ça fait toujours son petit effet.

Bref, Bad a blêmi, puis rougi. Et il n'a pas su où se mettre.


26/04/2006

26/04/06 - 01:16

CLXII. - Je n'aurais qu'un mot.


YEAAAAAAAAAAAAAAAAH !!!!

24/04/2006

24/04/06 - 22:58

CLXI. - Contes modernes (7) : Le légionnaire Gneius (part 1)

Cet article est et demeure abrogé.

La loi du 10 mai 2006 portant abrogation de l'article premier relatif au légionnaire Gneius et portant zossi inauguration de l'article premier relatif au légionnaire Gneius est et demeur aussi abrogée.

À compter de ce jour, l'article relatif au légionnaire Gneius portant référence pour l'ensemble de notre Empire, et au-delà, sera l'article relatif au légionnaire Gneius.

Cela selon notre bon plaisir, consécutivement à la décision empérière du jeudi 25 mai 2006, rendue par Badinou César, Princeps Senati, Imperator Urbi Orbique, en sa première capitale.

Publication au Journal Officiel de l'Empire badinal le même jour, référence suivante :


Loi n°2006-0343 du 25 mai 2006 portant abrogation de l'article premier relatif au légionnaire Gneius et portant zossi inauguration de l'article premier relatif au légionnaire Gneius.

24/04/06 - 20:18

CLX. Je suis l'Empire...


Je suis l'Empire à la fin de la décadence,
Qui regarde passer les grands Barbares blancs
En composant des acrostiches indolents
D'un style d'or où la langueur du soleil danse.

L'ame seulette a mal au coeur d'un ennui dense,
Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants.
O n'y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents,
O n'y vouloir fleurir un peu cette existence!

O n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu!
Ah! tout est bu! Bathylle, as-tu fini de rire?
Ah! tout est bu, tout est mangé! Plus rien à dire!

Seul un poème un peu niais qu'on jette au feu,
Seul un esclave un peu coureur qui vous néglige,
Seul un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige!


Paul Verlaine

24/04/06 - 14:48

CXXXIX. - Nous ne sommes tous que des singes dans un living-room.

24/04/06 - 14:11

CXXXVIII. - Liste de lecture, sq.

Achevé aujourd'hui, dans ma visite de la bibliothèque universelle qui aura ma peau, Spartacus, d'Arthur Koestler.

Ou comment la révolte des esclaves tout juste évoquée par Tite-Live devient un modèle des voies tortueuses et des choix dramatiques que le dirigeant révolutionnaire doit prendre. L'analyse marxiste par Crassus à Caton le Jeune de l'étouffement économique dont se meurt Rome vaut le détour !

Je le conseillerai, donc. Pour ma part, ce livre est désormais glissé contre mon mur entre Kawabata, Récits de la paume de la main, et Kundera.

Oui, je range par ordre alphabétique d'auteur.

23/04/2006

23/04/06 - 19:33

CXXXVII. - À vendre : un billet pour Louise Attaque

Cet article est et demeure abrogé.

À compter de ce jour, l'article relatif à la vente d'un billet pour le concert de Louise Attaque n'est plus acceptable.

Cela selon notre bon plaisir, consécutivement à la décision empérière du mercredi 26 avril 2006, rendue par Badinou César, Princeps Senati, Imperator Urbi Orbique, en sa première capitale.

Publication au Journal Officiel de l'Empire badinal le même jour.

21/04/2006

21/04/06 - 23:17

CXXXVI.

Tout ça pour une vieille femme ?

À se demander pourquoi on a coupé tant de têtes, et couru pieds nus à Valmy.

18/04/2006

18/04/06 - 19:22

CXXXV. - Listes de lecture



1. - Listes


Au risque de passer pour un simple raccourcisseur de pensées et de caricatures, s'il y a une chose que j'ai toujours apprécié dans la culture juive, dans le mal-être profondément juif, est cet art de la liste, cette affection perpétuelle, de la Torah jusqu'aux auteurs les plus récents, pour l'énonciation systématique. Comme si épuiser par l'énoncé l'intégralité d'une chose la décrivait, et, par la suite, permettait de la posséder - tout en ayant encore plus conscience de son aspect superfétatoire, vain.

Il y a bien sûr les listes interminables du Pentateuque, du Deutéronome, du Lévitique, des Nombres, qui se reprennent, se complètent, se superposent et surtout se contredisent par leur volonté d'une plus grande subtilité, jusqu'à perdre le lecteur dans des effrois interminables : la liste a noyé la réalité, l'a remplacée, et, du coup, l'a rendue vaine.

Aussi loin que je remonte, j'ai deux tous premiers souvenirs de lecture. Le tout premier, je devais avoir entre six et huit ans - c'était l'époque où je perdais mes dents. J'étais assis sur le lit, un Journal de Mickey sur les genoux. Sans sombrer dans le regret du monde d'hier, je peux cependant dire que c'était, encore, l'époque où ce magazine rééditait plus qu'il ne produisait. Je ne me souviens pas de l'histoire - sinon que le dessin, caractéristique, est celui d'une des toutes premières BD avec Mickey, des images des années 30-40 qu'on avait coloriées pour y mieux faire paraître énorme le géant et son vautour aux sourires immenses. Je devais triturer l'une de mes dents, puisque soudain je trouvais sur le papier glacé un éclaboussement de sang et, dedans, un bout de blanc. Je venais de découvrir un immense trou dans ma bouche. Mais je crois que je me rappelle avec plus de détail encore de la liste, qui trônait toujours dans un coin, de tous les collaborateurs du journal, les propriétaires, l'endroit où s'inscrire et le capital de la société.

Mon second souvenir est beaucoup plus exact. Epiphanie pour moi, chaque fois il lasse ma famille, qui s'en moque et se dit qu'il ne s'agit là que de rêvasseries d'intellectuel, boutonneux et à lunettes. J'étais en CM1, et c'était le pont de l'Ascension. M'ennuyant, j'avais décroché, sur la pointe des pieds, les immenses rééditions rouges et ors faites par l'Agora des Vingt mille lieux sous les mers. Je ne vais pas dire que j'ai lu. J'étais trop jeune pour comprendre, vraiment, ce dont il était question. Pourtant chaque tome n'a fait que deux jours et je revenais ébloui non seulement de la figure mystérieuse de Nemo, qui allait devenir tutélaire jusqu'à la fin du collège, mais aussi des listes merveilleuses d'animaux étranges établies par Aronax, Ned Land et le nécessairement imperturbable valet.

Bien sûr, je ne lis pas un livre pour les listes qu'il contiendrait. Une liste, en soit, est plus un objet de sciences humaines (liste de commissions, liste de candidats) que de lettres. Aux frontières de ces deux univers, que faire en effet d'une liste comme celle de Perec, qui recense tout ce qu'il a mangé en un an ? Mais il y a parfois, au détour d'un livre - et c'est un des multiples et inouïs plaisirs que j'ai avec Perec - une liste à merveilles, une liste bien écrite, une liste merveilleuse. Tragique ou drôle, peu importe. Elle est toujours une trouvaille.


2. - Lecture


La lecture n'a jamais été un devoir ou un droit. Ni même un plaisir. Je crois qu'il s'agit plutôt de quelque chose comme d'une nécessité, et d'un vol. Il y a des jours où je ne lis pas - tout juste d'un oeil distrait, dans le métro, pour passer le temps. Et d'autres où l'envie s'impose, ou quelque force extrêmement profonde m'empêche de laisser le livre, et je le dévore. Tout passe devant lui, rien ne reste : il n'y a que le livre, uniquement lui. Tout comme il peut n'y avoir pour moi que l'envie de dessiner, ou celle d'écrire. La sourde et silencieuse maturation qui se faisait aux fonds du corps brusquement semble se réveiller et éclore dans tous les interstices de l'être. Il faut lire - au mieux pour survivre.

Bien entendu, en notre époque d'action, lire est chose mesquine - peu importe le livre. Le livre n'est pas action. Il n'est même pas contemplation. Il est enfermement complet de l'être à quoi que ce soit, et surtout aux sollicitations extérieures. Il n'y a pas pire danger, pour ceux qui aiment posséder le temps de cerveau, que le livre. C'est d'ailleurs pour cela qu'ils trouvent ce moyen détourné de produire, aussi, des "livres". Enfin, des recueils de choses diverses, imprimées et reliées, qui ressemblent beaucoup à des livres. Cette manière détournée de s'emparer de l'esprit passe bien sûr par les délectations du "ce qu'il faut faire" des hommes politiques. Mais aussi, et plus insidieusement, par les multiples pensées, acrostiches et autres sentences des comiques défunts, érigés en seuls philosophes dignes de notre modernité.

Je ne veux pas dire qu'il y a un bien et un mal dans le livre. De gare, antique, moderne, classique, il n'y a pas d'autre livre que le bon livre. Le reste est bon à jeter. En même temps, encore heureux que l'on a le mauvais, l'immense marais coagulant que l'on déverse sur les étalages télévisuels - on n'en apprécie que mieux les bons livres, les perles rares.

Le lien que l'on fait souvent avec la lecture est celui de l'école : l'école n'apprend plus à lire ! l'école ne fait plus son métier ! Il est évident que c'est encore à l'école qu'on apprend à lire, c'est-à-dire à écrire des sons et à les comprendre. Mais jamais en ce qui me concerne l'école ne m'a appris à lire. Ou, si, mais malgré elle. Les programmes poussiéreux qu'on nous serinait, en primaire, au collège, au lycée, pleins de mièveries et de silences, les litanies stupides sur Racine et sur Molière, l'indécrottable Scapin, la somnifère Phèdre, ça ne donnait pas envie de lire. Je me souviens encore d'un interminable samedi matin, au CM2, où toute la classe, tour à tour, avait lu la même page de Perle et les ménestrels, un roman niais pour enfants en attente d'une morale dont ils n'ont que faire.

Adolescent, comment peut-on comprendre L'Education sentimentale ? Ca me faisait vomir, ça me faisait chier. J'avais envie de baffer et l'auteur et le prof. Non parce que le livre est mauvais, au contraire. Parce que la présentation est nulle. Je lisais avec le corps, avec le coeur. L'école ne voulait que nos têtes, et encore - la manière scolaire de nos têtes. Si ma mémoire est bonne, c'est en sixième que je lisais l'essentiel de Verne, et de Defoe. Je crois même que, durant les vacances, j'avais entamé l'Illiade - je me rappelle encore la couverture. En seconde, je dévorais Dante et apprenais quelques vers. En terminale, j'en étais à Virgile et Horace, juste après La Guerre des Gaules.

Je ne veux pas prétendre que j'étais favorisé, ou un petit génie. En y repensant, je revois encore certains de mes petits camarades d'alors avec des livres qui dépassaient du sac. Mais c'était des livres honteux, pensez ! Je me rappelle l'un d'entre eux avoir parlé à voix basse, comme d'une chose condamnable, d'un type que je ne connaissais pas, qui écrivait vachement bien, et qui s'appelait Céline ; ce devait être en troisième. Je me vois encore faire passer Robinson en espérant que le prof ne voit pas. Plus tard un autre m'évoqua Tolkien et ce n'est que dix ans plus tard que je compris de quoi il s'agissait. Si terrible était l'écart entre ce que nous pouvions lire, et ce qu'on attendait de nous, que nous ne pouvions même pas faire le lien entre ce qu'il nous arrivait de dévorer, Leon Tolstoï et Odile Weulersse tout en vrac, et les cours où se succédaient les wagons sénatoriaux du champ lexical et de la forme syntaxique.

Pour lire, il faut du courage, donc. Non seulement contre soi, contre toutes les tentations et les facilités autres de l'existence. Mais aussi contre cette école, qui transforme tout bouquin en "matière", c'est-à-dire en objet informe auquel elle peine ensuite à redonner vie. Des professeurs dont je me souviens, jusqu'au baccalauréat, le plus souvent je ne comprenais rien à leur cours. Pire, il m'agaçait. Je ne voyais pas pourquoi on me faisait dormir avec Molière (car je ne l'avais pas encore vu sur scène) alors que L'Enfer du Florentin m'ébranlait tout autrement.

Je n'en vois qu'un de ces profs, qui avait quelque chose comme un feu sacré - peut-être était-ce à cause de sa jeunesse. Même la grammaire, il la rendait agréable, car il se mettait à ce qui était, bien lamentablement (bien sûr), notre niveau : les subjonctifs imparfaits devenaient des équivoques coquins qui nous affolaient et nous faisaient rougir. L'Avare, déjà vu, déjà appris, devenait enfin vivant, parce que non seulement nous le jouions, mais aussi parce que nous devions en écrire la scène zéro, pas moins, et en alexandrins, s'il vous plaît. Et, merveille ! durant plusieurs mois on parla de science-fiction ! de Bradbury ! d'Asimov ! de Poe ! et bien sûr, la déclinaison étant naturelle, de Baudelaire ! Rien que pour ces quelques mois de fin de collège que vous aviez consacrés à nous qui étions si niais, et en même temps capables de tant d'enthousiasme, je ne puis encore que vous remercier, Denis R***.


3. - Liste de lecture

Je me suis encore perdu dans un soliloque long. L'objet de tout cela n'était en fait que de faire coincider liste et lecture, pour donner ainsi un nouvel objet à ce blog. Il a déjà trois axes, que j'essaie de tenir tant bien que mal : les contes, l'OuLiPo, et bien entendu, le moi. Je vais donc m'essayer désormais d'adorner ce moi d'une liste, celle des livres lus, achetés, des livres que je lirais... Pas forcément pour dire "ouais, il est vachement bien/nul". Juste pour le plaisir de l'énonciation, de l'enregistrement du temps qui passe à travers le défilement des livres.

Et aussi, bien sûr, pour me vanter de l'excellence de mes goûts, mais c'est autre chose.


Derniers livres lus :

Le Monde d'hier, de Stephan Zweig - suite à la lecture du blog de Chapichapo, comme quoi la blogosphère permet de belles découvertes.

Tout Ubu, d'Alfred Jarry - suite à la déclaration solennelle de Jacques Chirac, Président de notre belle république, une bonne relecture ne fait jamais de mal.

La Préface à L'Historia Augusta - et le bouquin en lui-même attendra, parce que deux cent pages de philologie, c'est déjà pas mal.

L'Industrie du sexe et du poisson pané, d'Emmanuel Pierrat, parce qu'on me l'a offert et que ça se lit comme on mange du pain.

Richard II, de William Shakespeare, parce que j'avais envie.

First Henry IV du même, toujours pour les mêmes raisons.

Le Procès d'Oscar Wilde.

Lunar Park, de Bret Easton Ellis, parce quoi qu'on dise il reste un auteur phare de la fin du XX°.

J'arrête là, parce qu'ensuite il y aurait effort de mémoire, et je n'en vois pas la peine. Je vous fais bien entendu grâce, dans ma grande mansuétude, des innombrables BD.

17/04/2006

17/04/06 - 23:26

CXXXIV. - Le canard et l'amour

Au parc cet après-midi, je voyais des canards, animaux les plus proches des sentiments et du langage. On n’ira pas se parer d’un cygne, trop maniéré, trop précieux, déjà trop ourdi. Car le canard suffit pour avoir toute la réserve de la langue, et de l’affection. Immobile sur les eaux, ce sont tout juste le léger hochement de la tête et le filet d’eau derrière lui qui montrent son mouvement. Il glisse, sur le miroir limpide. Tout n’est que simple élégance dans son élan, et pourtant sous les eaux se dessinent une gymnastique volubile, exténuante, inquiète. Pour avancer dans toute cette paix, c’est une pléthore de gestes saccadés : un coup de patte, un silence, deux coups de pattes, un coup de pattes et de nouveau un silence. Sous le marbre inabordable battent les cents saccades de pattes inquiètes.

L’analogie est simple, mais trop réaliste. Si je me compare à un canard, tout le monde sourit. Mais ainsi suis-je. Ainsi devons-nous tous être, si nous aimons et désirons. Les mille inquiétudes et les cent soucis qui poussent lentement l’animal sur les flots et les rident tout juste ne doivent pas être visibles. Rien n’est plus odieux, rien n’est plus lourd et en fin de compte usant pour qui que ce soit que l’amant inquiet. Que l’amant qui sans cesse se pose des questions, se tracasse pour en fin de compte seulement espérer.

Comment dire : j’ai envie de te voir ? Comment dire : je n’en puis plus, de ne t’avoir pas vu depuis si longtemps ? Comment dire : tu me manques si terriblement ? Comment dire : s’il te plaît, dis-moi que c’est bien pour ce week-end, que ce ne sera pas encore repoussé ? Comment dire : as-tu passé une bonne journée, où en es-tu de ton travail, de quoi aurais-tu envie ? Comment surtout ne le dire qu’une fois, ne pas se répéter, alors qu’on craint tellement de n’avoir pas été entendu – le mécompte est si facile, le silence si trompeur. Le dire plus d’une fois est l’œuvre d’un lourdaud. Ne pas le dire est mentir.

Comment dire : tu me manques ? Comment dire : je t’aime ? Comment dire : s’il te plaît, ne m’oublie pas ? Les mêmes mots, toujours les mêmes mots. Non qu’ils aient déjà été répétés, ce n’est pas ça qui importe, tant que c’est par d’autres. Mais toujours par le même au même, ce ne peut qu’être lassant, et progressivement courir le risque de passer pour une vague et usuelle profession de foi.

Je ne doute pas qu’il est tôt, encore. Pourtant ! Ce garçon me fait éprouver, à ma grande surprise – et je le regrette pour tous ceux et celles « d’avant », qui pourraient en être jaloux – par sa seule présence, ses seules paroles, ses seuls sourires, ses seuls baisers, ses seules caresses une chose que je n’avais jusqu’ici connu qu’il y a longtemps, une fois, et dans des bras de femme. Mais cette surprise est envahissante. Autant éprouver, pour si peu, en connaissant si peu (soyons honnête) et en ayant si peu de connaissance réelle de cette matière toute envahissante, de ce miracle quotidien, n’est pas de tout repos.

Dire que j’aime ? Je l’adore. Penser à lui dans la rue me fait sourire. Entendre quelqu’un parler de la Belgique me rend béat. Parler avec lui sur internet me rend gâteux. Savoir qu’il vient ! N’en parlons pas. Bien sûr, cela ne suffit pas, ne peut jamais suffire : il faut toujours plus. Mais il faut toujours apprendre ce que c’est qu’aimer, quand on a une frontière et des kilomètres, et ce n’est pas facile. Il faut toujours apprendre que l’autre est : il n’est pas qu’objet, cible de mes paroles, cible de mes envies et de mes sentiments. Il est. Il vit. Il vit en-dehors de moi, tout comme moi en-dehors de lui. Il a ses moments, comme j’ai les miens. Il a ses silences, comme j’ai les miens. Mais ces kilomètres carnassiers sans cesse dans mon imagination compliquent le moindre suspens. Cela n’est pas facile, de le laisser vivre. Tout comme d’être calme sur l’étang, avec ce mouvement anarchique des pattes.

Je voudrais tant aller l’attendre sur le quai. Déambuler sur le quai, dans la foule, les mains dans les poches de froid. Puis voir le train rouge se dessiner dans le virage, devenir énorme et monstrueux, pour stopper juste devant les blocs bétonnés, les foules qui en sortent, pointer ma tête par-dessus tout le monde pour deviner sa grande carcasse serrant contre sa poitrine la sangle de son sac à dos. M’avancer vers toi, l’air de rien, l’air du c’est normal, pour me sentir de nouveau dans tes bras. Forcément il y aurait des silences. Mais les silences avec lui, je ne les ai pas trouvés lourds. Forcément, me connaissant, je voudrais que nous fassions l’amour – alors que parfois j’ai plus d’envie que lui. Comment dire pourtant, entre cette insistance maladroite, et malgré ces lourdes pulsions qui peuvent parfois l’ennuyer, qu’entre ses bras je suis heureux, je suis homme, et que pourtant le souvenir le plus profond que j’ai de lui reste une sieste pelotonnés l’un dans l’autre sur son canapé ?

Faites que je le vois très vite, celui qui me rend heureux.

Je ne doute pas maintenant que tant de jours se sont passés, et que je ne l’ai pas vu, que le canard ne doit plus paraître trop calme sur son étang. Ce qui doit être le plus comique dans tout cela, mes plaintes et mes récriminations, c’est qu’en rien ce ne peut être comparé à de la pause ou de l’affectation : ce n’est jamais que le canard, qui met la tête sous l’eau pour voir ses pattes. On ne voit alors jamais que son cul, ridicule.

17/04/06 - 21:47

CXXXIII. - Me, Myself and me too.

Première étape de la croûte autoportraitive à ma gloire : le fond.

17/04/06 - 16:03

CXXXII. - Scrate la zique

Cet article est et demeure abrogé.

Cela selon notre bon plaisir, consécutivement à la décision empérière du lundi 1er mai 2006, rendue par Badinou César, Princeps Senati, Imperator Urbi Orbique, en sa première capitale.

Publication au Journal Officiel de l'Empire badinal le même jour.

15/04/2006

15/04/06 - 22:17

CXXXI. - Recette du samedi soir

I. Section "Vivons seuls"

Vous êtes seuls à Paris. Vous n'avez guère envie de voir qui que ce soit, et de vous consacrer, ours jérômien dans sa caverne au désert, à vous, à votre art. Vous voulez vous retrouver.

Pour cela, il suffit de ne plus répondre au téléphone, de mettre de la musique de son enfance pubère, et de vous consacrer à vous. Par exemple, commencez de dessiner, puis de carroyer un châssis, pour y reproduire le dessin.

Parfois, vous pouvez regarder l'état du monde comme il va, par exemple en lorgnant les sites d'informations, ou de rencontre.


II. Section "Cuisinons seuls"

Il vous faut, pour une personne, une aubergine, un oignon bien mûr, une demi-boîte de tomates pelées, des épices, des herbes diverses, du sel, de la crème d'Isigny, du vinaigre basalmique, du sucre en poudre, de l'huile d'olive et de la coppa.

Coupez l'aubergine en tranches, que vous oindrez de sel. Laissez dégorger les tranches durant trente minutes.

Détaillez l'oignon, mettez-le dans le faitout avec un peu d'huile d'olive et saupoudrez du sucre en poudre pour aider à la caramélisation. Quand les oignons caramélisent, baissez le feu et déglacez au vinaigre basalmique. Il est déconseillé de respirer les vapeurs de vinaigre.

Rajoutez l'aubergine, attendez qu'elle brunisse et devienne molle. Versez alors la demi-boîte de tomates pelées, laissez cuire doucement pour qu'il y ait évaporation et mélange subtil.

Passez alors à la phase d'aromatisation, notamment avec les classiques herbes de Provence (thym et basilic) et le poivre. Puis rajoutez des feuilles de menthe détaillées.

Laissez encore un peu cuire.

Sur un plat, dressez :

i. Les tranches de coppa ;

ii. Le rata ainsi préparé, sur lequel vous déposerez une cuiller de crème d'Isigny, pour qu'elle y fonde et s'y répande lentement au cours du repas.

Vous pouvez prendre un laitage frais ensuite, surtout s'il est sucré avec du miel.

14/04/2006

14/04/06 - 19:47

CXXX. - Contes modernes (6) : Le Recyclage contemporain

Avant d'amender le niveau des jetons de présence, les membres du Conseil d'Administration décidèrent d'inspecter un centre de production du Groupe. Une filiale, compagnie aérienne, fournit le jet, et en peu d'heures ils purent fouler un sol qui n'était pas climatisé.

Une théorie de voitures confortables agréablement pourvues de toutes les commodités les emmena au Centre KV. 626. Ce n'était certes pas le plus récent, mais le plus efficace, et, pour tout dire, ce fleuron était le plus rentable. L'activité qui était la sienne avait été le fondement même de la Quatrième Révolution Industrielle - ou du moins ce que certains universitaires s'évertuaient d'appeler ainsi, quand il ne s'agissait que de la recherche légitime d'une possibilité de développement dynamique dans un secteur certes concurrentiel mais à fort potentiel : le recyclage.

Cette voie semblait tracée par l'épuisement des énergies fossiles, dépeint selon les rehauts les plus affreux par des écologistes. Mais ce qui avait été décisif avait été l'implosion du Moyen-Orient il y avait deux siècles déjà, juste avant qu'il ne fût racheté par Sibelia, l'internationale de loisirs. La région avait alors bénéficié, comme l'Amérique, d'une ceinture de barbelés, de guérites et de mines, tandis qu'à l'intérieur s'édifiaient les complexes télévisuels les plus luxurieux. Les ouvriers des pays ex-développés devaient attendre des années avant d'espérer pouvoir y entrer, et voir leur image retransmise sur tous les écrans.

L'ancienne Russie avait été annexée, et la Mer du Nord vidée. Le nucléaire ayant le désavantage de devoir être sous le contrôle des Etats, il ne restait plus que le recyclage comme nouvelle possibilité de développement. Le Groupe avait bénéficié de la puissance des devanciers, d'aides discrètes et efficaces. Son activité était devenue florissante dans une économie qui ne tournait plus que grâce à ce qu'elle recyclait~: le réemploi du moribond était le sang irriguant les veinules de l'Humanité.

Le recyclage avait été systématisé. On était loin du compost individualiste ou des petites centrales de village triant les torchons. Tous les jours, des norias de transporteurs vidaient les dix conteneurs individuels où les citoyens avaient proprement trié leurs déchets, sous peine d'amende pour entrave à la liberté d'entreprendre. Des centres orientaient les ordures vers les usines de production idoines. Des navires-poubelles sillonnaient les océans, transportant les chaussettes de ville au Pérou, les emballages alimentaires en Scandinavie, les ramettes de papier défraîchies en France. Dans les anciens pipelines, où le pétrole coulait jadis vers l'Occident, des fleuves d'urine, d'excréments, d'eaux usagées, partaient vers l'Asie pour y être traités par les enfants les plus efficaces. Ces déchets organiques étaient sélectionnés selon leur composition interne, leur consistance et leur odeur, et étaient employés pour tout ce que le génie humain avait pu découvrir : pâte à papier, exhausteurs de goût, fourrage de matelas, mastic, onguents de parfumerie, brumisateurs, fibres pour vêtements. Dans toutes les exploitations agricoles, les animaux, en plus d'être directement alimentés par canalisation comme lors des siècles passés, étaient des usines de matières premières. La sueur récupérée dans les métros refroidissait les salles informatiques. Tout servait, tout resservait, tout était utile.

Le Centre KV. 626 n'était pas en reste, et c'est à juste titre que le Groupe en avait fait le fer de lance de toutes ses expérimentations. Contrairement à nombre de sites, il n'était pas consacré à une seule tâche. Là tout était testé, rien n'était jeté, idée ou déchet, tout pouvait trouver sens. Là, les esprits les plus fins, les techniciens les plus poussés dans un art donné du recyclage pouvaient se rencontrer, échanger, s'enrichir mutuellement, innover - pour le plus grand bénéfice de l'humanité et du Groupe. L'extrême découpage des activités aboutissait à la meilleure des émulations, la synergie.

Le responsable du Centre s'empressa d'accueillir les membres du Conseil d'Administration. Il n'avait pas été averti de leur visite, aussi se fit-il un plaisir de les entretenir un instant dans son bureau. Mais le Conseil, qui se devait d'être occupé, était morose, et souhaitait visiter, d'autant plus que le champagne n'était pas frais. Il fallut donc s'exécuter.

Dans des salles s'alignaient des machines monstrueuses, qui avalaient les excréments directement crachés par le pipeline nord-asiatique. Des yeux électroniques les détaillaient selon de subtils programmes de reconnaissance des formes, et les dirigeaient vers le robot de recyclage le plus approprié. Sous des toits immenses des mains d'acier étiraient les plastiques et les caoutchoucs des pneus en des fils qui donnaient un tissu plus doux, plus confortable et plus chaud que l'antique soie. Les écrans d'ordinateurs devenaient des briques ou des tôles pour transatmosphérique, l'or une fois extirpé.

Dans des cuves où roulaient des fouets de titane des peaux et des verres astucieusement mêlés donnaient, après cuisson dans des fours, des céramiques d'un genre nouveau. Ces dernières pouvaient de nouveau être recyclées, plus tard, pour devenir charbon, crayon, diamant de zyrconium.

Cette mécanique titanesque, ces engrenages sublimes ne pouvaient cependant rouler sans l'assistance d'humains, bien sûr sélectionnés et entraînés selon les plus strictes lois et exigences du rendement. C'est donc au son de petits orchestres que des commandos d'ouvriers déchargeaient les ballots de vestes, de jupes, des wagons qui venaient de toute l'Europe. Ces sacs, bourrés à craquer, partaient dans des carrioles, qui vers un crématoire où l'on faisait de l'engrais, qui vers des baraquements où des vers s'en nourrissaient avant que l'on ne se serve de leur chair pour engraisser ensuite les bovins. Des ingénieurs en blouse blanche supervisaient l'opération.

Pour les travaux les plus délicats, on trouvait des rangées infinies de jeunes gens, qui ôtaient des tickets de métro la bande métallique et réservaient le carton. Leurs têtes encapuchonnées dans un plastique à rayures, penchées studieusement sur les tickets déversés à toute vitesse sous leurs mains, donnèrent beaucoup de satisfaction au Conseil d'Administration.

La gestion de KV. 626 était réellement exemplaire. La production ne s'arrêtait jamais, qu'il fasse nuit, qu'il fasse jour. Les villes alentour étaient directement reliées au Centre et les partners recylaient durant leurs dix heures ce qu'ils avaient produit. On avait poussé l'intelligence jusqu'à rediffuser le soir, en prime time, les faits marquants de la production de la journée sur la chaîne nationale. L'émission avait un gros succès. Grâce à la richesse fournie, les foyers avaient pu s'équiper de tous les biens de première nécessité : postes de télévision, téléphones portables, télécommandes pour tous les objets domestiques. Les voitures familiales marchaient au gazogène, et les plus méritants bénéficiaient de promotions pour les activités de groupe dans les parcs Sibelia.

Tout le continent respirait avec le Centre, et même cette respiration était récupérée.

Déjà enthousiaste, le Conseil ne put retenir son admiration devant les entrepôts, et ce n'est pas sans orgueil que le responsable de KV. 626 termina la visite par cette marque patente du succès du Groupe. Réunis là en tas scientifiquement organisés, surplombant le Conseil d'Administration de plusieurs mètres, des monceaux de vêtements, de lunettes, de cheveux et de dents les toisaient.

09/04/2006

09/04/06 - 01:13

CXXIX. - Sur une pensée de La Rochefoucauld.

08/04/2006

08/04/06 - 00:09

CXXVIII. - Scrate la zique

Cet article est et demeure abrogé.

Cela selon notre bon plaisir, consécutivement à la décision empérière du lundi 1er mai 2006, rendue par Badinou César, Princeps Senati, Imperator Urbi Orbique, en sa première capitale.

Publication au Journal Officiel de l'Empire badinal le même jour.

07/04/2006

05/04/2006

05/04/06 - 23:30

CXXVI. - Courrier des lecteurs


De monsieur Uneupèr, de Claques



ouhlala comme y sont pas gentils lé CRS ! et dire ke lé gentils manifestants leur balancé dé fleurs dessus ! zont rien compris, non la je suis déçu !


Peut-être, et même certes, céleste grammairien abstracteur de quinte essence - et même de sixte. Toutefois, se pose la question de l'emploi de la force, de façon systématique, par l'Etat dès qu'on se met à le vilipender. Si l'Etat, pour utiliser un poncif, est le dépositaire de la seule force et violence légitime, il en est dépositaire de par la volonté et l'accord de chacun de ses citoyens, constitutifs de la Nation.

À partir de là, et pour résumer, l'emploi de la force par l'Etat n'est justifié (et encore) que pour défendre la collectivité : l'Etat emploie la force contre le criminel, parce que le criminel menace non pas un seul individu, mais la société en entier (d'où la notion de "ministère public", qui requiert contre l'accusé).

La question est double : 1/ Est-ce que l'accusé est d'office coupable, ce qui justifierait selon le même office la violence ? 2/ En quoi le fait de manifester, qui est reconnu si ma mémoire est bonne par la Constitution et tout le bastringue des principes fondamentaux de la République, est-il acte de violence contre la collectivité ?

Bien sûr, il ne faut pas se voiler la face : normalement, les "forces de l'ordre" sont là, à l'origine, pour éviter les débordements qui peuvent naître dans tout mouvement de foule.

Est-ce que pour autant, lorsqu'il y a débordement, on doit taper un homme à terre ?

Est-ce que pour autant, lorsqu'il y a débordement, on doit charger la foule à coup de matraques ?

Est-ce que pour autant, lorsqu'il y a débordement, on doit piétiner un homme évanoui ?

Est-ce que pour autant, lorsqu'il y a débordement, on doit arrêter des enfants, des gamins, de vagues adolescents qui sont venus défendre ce en quoi ils croient pour faire du chiffre ?

Est-ce que pour autant, lorsqu'il y a débordement, on doit condamner par comparution immédiate ces enfants à la chaîne, dont le seul crime est d'avoir manifesté, et les envoyer en taule pour deux mois avec mandat de dépôt ?

Est-ce que pour autant, lorsqu'il y a débordement, on doit laisser entrer sur une place comme les Invalides et les quelques fouteurs de merde et les manifestants, boucler la place et laisser mariner cette cocotte-minute sans agir sinon compter les points ?

Est-ce le rôle d'un Etat légitime d'agir contre ses propres citoyens, de les condamner d'office, de les juger par assimilation simplificatrice ?

Je ne prétends pas que le droit est du côté des manifestants ou du moins de tous. Je ne veux pas faire d'angélisme, et dire que tous sont innocents, ni qu'il n'y a pas eu d'esprit échauffé qui n'a pas lancé de bouteilles, de pots, de sabres à merdres et de crocs à Phynances. Je dis en revanche que l'Etat est non seulement le dépositaire du droit, et son premier garant. Et que l'utilisation qui est faite de la police, tout comme de la gendarmerie - pour ne pas dire des autres corps de l'armée, que certains maires et députés envisageaient d'utiliser en novembre - n'est plus désormais celle qui devrait être la leur dans un Etat de droit et un Etat légitime.

Les historiens m'arrêteront. Mais au moins, à Rome, lorsqu'on envoyait la troupe sur les citoyens, c'était après un vote du Sénat dans son intégralité, et, dans l'époque tardive, l'accord des tribuns de la plèbe. Même les empereurs policés demandaient l'autorisation du Sénat avant d'aller trucider des trublions. Ce n'est que durant les guerres civiles ou sous les empereurs les plus fantasques qu'on envoyait sans appel les cohortes prétoriennes dans la Ville pour buter celui qui avait osé sourire du Prince.



De messieurs Chou & Pinou, de Power



Il y a en l'espèce une problématique de conciliation de 2 nécessités légitimes: le maintien de l'ordre public d'une part, dans l'intérêt général et la préservation des libertés fondamentales, d'autre part... Tout est donc une question de mesure... Ca c'est pour le droit...

Dans les faits..., tout est une question de circonstances, d'instructions politiques ou policières... Peu de manifestants tabassés à tort ou à tout le moins avec l'emploi d'une violence illégitime va aller porter plainte... à la police... contre les violences... de la police (c'est bien, y en a 2 qui suivent...)

Bon, ils peuvent toujours recourir au doyen des juges d'instruction pour voie de fait, mais bon...

De la mesure en toute chose...

Ceci vaut tant pour la police que pour les manifestants et les casseurs...

Et in fine, le dernier mot devrait en principe revenir à la loi, expression de la volonté générale... mais comme j'en doute, je préfère citer Coluche...

La paix, au lieu de la garder, ils feraient mieux de nous la foutre!...



Je ne souscrirai pas à la dernière phrase, qu'on va admettre pour le plaisir de la clausule. Cependant, messieurs Chou & Pinou résument bien - en tant qu'experts en droit, on va pas leur refuser ça, surtout sur leur domaine de dilection - c'est effectivement une question de mesure. Et le premier à devoir donner preuve de la mesure, c'est l'Etat. Ce qui n'est plus le cas.

05/04/06 - 20:41

CXXV. - Le poids des maux, le choc des tonfas


(Le Monde.fr/Karim El Hadj)

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(Le Monde.fr/Karim El Hadj)

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(AFP/Robert François)

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(Honoré Daumier : L'ordre règne, à Naples)


Pour les sources iconographiques modernes, par ici.

03/04/2006

03/04/06 - 22:59

CXXIV. - Composition du soir

En vous appuyant sur des exemples inspirés de votre expérience personnelle, vous vous demanderez si "Un homme qui n'est pas beau ne peut pas jouir de l'amour" (Charles Baudelaire). Vous argumenterez en développant dans le sens de la franche rigolade, assorti d'une vague considération quant à l'état du monde et à la météo de demain.



La tentation la plus évidente serait, bien entendu, de s'interroger, dans le désordre, sur les notions suivantes :



i. Qu'est-ce que le beau ? Qu'est-ce que l'homme ? Qu'est-ce qu'un homme beau ?

La facilité étant de dire, en cette période de relativisme et de politiquement correct, que la beauté est toute relative, et qu'elle est avant tout dans le regard du regardant. On pourrait même retourner le sujet, l'inverser et le prendre par l'arrière, à la hussarde, en braillant qu'en fait c'est l'homme qui noous prend en otage, puisque ce salopiot, avec son visage humain ouvert, qui est appel à l'humanité, nous impose de penser qu'il est beau. L'ordure. N'empêche, là, on pourrait envisager que vous avez quasi fait du Lespinasse.

Mais c'est là, que poum vous avez un vague sursaut de cette époque où vous ne dormiez pas toujours en cours, bien forcé, c'était la veille de l'interrogation. Alors revient Kant, sa séparation du beau et du sublime : le beau étant construction de l'esprit, le sublime état imposé par la beauté de la nature. Seulement, si vous osez dire que ce type est sublime, non seulement vous feriez une entorse à Kant, et en plus vous auriez mon point dans la gueule parce que le seul sublime est mon Chiri. Par ailleurs, je vous précise que si vous trouvez mon Chiri sublime, c'est deux poings que vous aurez, un homme averti en valant deux (coups dans la tronche, et un dans les tibias par précaution, on sait jamais).

Bref. Revenons à l'autre grognard. Il est beau ? Bof. Vous savez, votre notion du beau, c'est tout relatif, hein. Parce que cet imbécile de Kant, il connaissait pas encore les yeux de travers et les Demoiselles d'Avignon : cla-ssi-que, qu'il était, Kant. La mesure, l'ordre ternaire, le dorique, le corinthien, ça allait pour lui. Le Louis XVI, c'était déjà du révolutionnaire, et je vous parle même pas lorsqu'il changeait sa promenade pour voir un type à cheval, hein.

Râh ! Que faire, alors ? Ben, justement, vous sortez votre Baudelaire du havresac, et vous distillez ses traductions américaines. Poe, en voilà un joli nom. En plus, ça sent encore le soufre, en milieu scolaire, l'Edgar Allan. Pensez. Il écrivait des trucs fantastiques, bouh caca. Bon, alors, le Poe-te, dans sa Genèse d'un poème - Le Corbeau, que nous dit-il, hein ? Que toute la beauté d'un poème, de l'oeuvre d'art, n'est pas dans le sujet en soit, ni dans la composition per se, mais dans l'artifice de la présentation. La forme, voilà l'essentiel, et la forme ne sert pas le sujet, mais l'objet de l'oeuvre, qui est elle-même.

Tunc ergo, comme disait l'écolier sorbonnagre, qu'en déduisons-nous, sorti que ce Poe était un vrai vicieux à nous pondre des poèmes sur des corbacs au lieu de nous narrer des histoires de trésor plus drôles et au moins lisibles dans le métro ? La forme, vous dis-je, la forme ! De cela, nous notons donc au bas de cette première partie cet élément essentiel à cette introduction liminaire à la préface de cette rédaction :

Théorème 1 : Un homme n'est beau que parce qu'il est à lui-même suffisant, c'est-à-dire qu'en lui la forme est l'élément essentiel, le fond n'étant que substance imparfaite qui concourt à la forme.

D'où la déduction explosive qui épatera là le lecteur, ce qui me laisse le temps d'aller étendre mon linge :

Corollaire 1 : Le vrai homme beau, c'est la tarlouze méga grande folle, apprêtée Lolo Réal de Madrid, genre potiche de chez Ming. (La démonstration est laissée en exercice à caractère divertimentatoire au Lecteur)



ii. Qu'est-ce que l'amour ?

Là, au premier abord, vous séchez. Et au second aussi. Non seulement parce que cette satanée prof de français ne parlait que de passion, et non d'amour, lorsqu'elle causait sur Racine, mais qu'en plus vous n'assistiez pas aux cours, rapport à Julot qui promettait de vous montrer ses mollets si vous lui en tiriez une. En un comme en cent, vous êtes pas mal empêtré.

Le blème, le vrai blème, c'est que tout ce à quoi vous parvenez de vous rattacher sont les vagues circonlocutions de l'autre barbu tout juste bon à bâffrer de la ciguë ou de Saint Augustin qui à force de mâcher des parchemins farcis de la bave de Saint Jérôme se payait de sacrés délires en trois temps. L'amour, ils font chier avec leur amour divin, vos références. Divin ! Le voici, le bon bout à choper, voir à sucer goulûment. Car il vous revient au travers de la tronche, que j'ai déjà pas mal équarrie en i., que vous vîtes, aux heures où vous languissiez ès cours de langues fronçoises, dans les manuels feuilletés, un tableau L'Amour sacré et l'amour profane.

Moué, belle opposition, on peut même traîner dessus quelques temps. N'empêche, dans la mesure où l'homme, avec ou sans sa grande hache, est chose de matière qui aspire à l'esprit universel, il est plutôt mal embringué entre la meuf à oilpé qui mime le profane et la couturée de chez Cocotte Chat & Nel, avec son miroir trompeur image du divin. Mais c'est là que vous vous offrez un cours de valse à la Heidegger, et que, partant du corps dodu de l'amour profane, vous admirez dans le miroir du sacré une image, qui n'est qu'image et donc représentation, pure tromperie, forme de l'art et c'est pas Fra Angelico et ses splachs au rouge qui va vous contredire (sans compter la longue théorie des iconoclastes). Bref, non seulement vous épatez le Lecteur en causant concile de Nicée et mimesis, mais en plus vous raccrocher la draisine pataugeante des deux amours au magnifique thème développé précédemment, ainsi qu'à son corollaire subséquent.

Bref, vous en arrivez à conclure que l'amour n'est dans tous les cas que représentation : l'amour divin ne se peut représenter que par l'image, par la représentation, qui n'est qu'image et donc support intellectuel et point vraie chose (ce qui oblige à suspendre la Véronique, en la basilique Saint-Pierre, à des plombes de hauteur et dans un cadre kitschouille à donf), ce qui exige de passer par l'amour profane, dont le corps - car formé à l'image de son Créateur - est image sublime de l'amour parfait, le Divin.

Bref, vous n'êtes pas mécontent, puisqu'in fine vous en arrivez aux items suivants :

1. - Qu'à tout casser, plutôt que de suspendre sa Véronique tout en haut d'un pilier ce qui fait qu'on se casse la vertèbre à essayer de la photographier, une image d'Adam en gros plan et à hauteur d'homme aurait suffi (puisque le Christ n'est jamais que le nouvel Adam, hein, on me la fait pas à moi).

2. - Théorème 2 : L'amour ne se peut tourner que vers une représentation, qui est image de la complétude originelle et de la perfection divine.

Là, franchement, vous vous épatez, parce que vous avez réussi à caser le mythe d'Aristophane juste après une litanie sur la Véronique et les questions de la représentation, bref, vous pouvez sans démonstration, tellement le lecteur est épaté, lui asséner le corollaire du théorème :

Corollaire 2 : Du corollaire au théorème 1 et du théorème 2, on en déduit que l'homme beau, s'il aime, ne peut aimer qu'une image, qui est représentation.

Corollaire 3 : Du corollaire précédent, on en déduit que l'autre salope relookée chez Doux & Gars à Rabanna ne peut aimer que son image dans un miroir.



iii. Mais, alors, comment jouis-je ?

L'heure avançant et vu que ça fait pas mal de temps que le surgé vous braille dessus pour rendre la compo, d'autant plus que vous c'est plutôt l'URSS que vous aviez révisé, va falloir conclure. Comme d'hab, quoi, la troisième partie sera la conclusion, pas le temps de rédiger, tout juste si vous ne rendez pas le plan au brouillon. On va donc démontrer par l'exemple, ça cause toujours, l'exemple.

Bref, nous avions Urètre Mirothon, star de Clapote-Land sur Crapeaux, dans le premier arrondissement, en train de s'aimer, devant son miroir. S'il s'aime, en tant que forme, mais que c'est par le media de son corps qu'il peut aimer (puisque que son corps, notamment dans le miroir, est image de lui, c'est-à-dire du divin, suivez, quoi), que lui reste-t-il à faire ? Ben, à se tâter l'aréole en se regardant par en-dessous dans la glace, à ouvrir la braguette et baisser le futal signé Bal & Lèze pour se taper une pignole mémorable, cornegidouille !

Car ainsi Urètre Mirothon, homme beau selon la définition moderne (car la forme est tout, surtout chez lui, faut pas chercher de fond), aimant le divin et donc s'aimant en tant que premier corps, peut-il jouir en sa propre personne, en lui et à travers lui, dans les siècles des siècles amen.





02/04/2006

02/04/06 - 23:22

CXXIII. - Rien n'est jamais facile, et nous n'avons pas choisi la solution de facilité.

L'un est parisien, l'autre bruxellois : 1h30 de Thalys et 120 euros les séparent. L'un est cadre et travaille toute la semaine, l'autre étudiant en musicologie et a des plombes de concerti et autres sonates Appassionata à apprendre pour son programme de fin d'année.

Quand l'un voit l'autre, il y a toujours de la programmation, et, par là, de l'attente, de l'espoir, un brin de phantasme. Tout est forcément plus fort, puisque tout est dans la distance et que celle-ci ne peut qu'embraser ce qui ne se résoud que si rarement. Sans compter les obligations de l'un, le stress de l'autre, bref, ce qui fait aussi toute la chair d'une vie de couple normale.

Moi... il faut avouer que je ne vais pas fort, fort depuis quelques temps. On survit à tout ça, mais le vague à l'âme apparaît bien plus facilement qu'en période normale. Un peu, un rien, une chiquenaude, et voici toute la déferlante des esprits moribonds, des manque de bol et des ras du même nom.

Sans compter ce qui fait je pense mon principal défaut d'amoureux : je suis inquiet. Je suis un être inquiet, vraiment inquiet : peur de ne pas plaire, souci de satisfaire et en même temps de n'être pas encombrant. C'est une jalousie du pauvre - le riche, lui, peut se permettre les accès de colère, les vases Ming cassés et les tentures déchirées. Le pauvre d'âme que je suis n'a que les tremblements et les interrogations diverses, les doutes, plus sur lui-même, d'ailleurs, que sur l'autre.

Voilà, tout ça, et tout ceci. Voici que tu es devenu, extrêmement rapidement, et cela ne cesse de m'étonner, un grand centre de ma vie. Tu n'es pas parfait, je ne le suis guère plus. Nous nous connaissons depuis si peu. Pourtant, combien comptes-tu. Même si je me doute que c'est aussi, de ma part, aussi un moyen de voir autre chose, de me sentir bien - s'il y a donc une part d'égoïsme là-dedans. Mais qu'est-ce que je ne donnerais pas ces temps-ci pour te voir t'approcher de moi, bras grands ouverts, et m'endormir contre toi, tout serré contre ton dos.

C'est vrai que depuis quelques jours déjà je m'étais mis à compter ce qui restait jusqu'à mercredi. Mais tu m'as dit que tu devais travailler ton piano, et je sais que cela compte pour toi. D'autant plus que tu as été malade, que tu as du retard dans ton programme. Nous ne nous verrons donc certainement pas avant encore deux semaines, à moins que je ne monte sans risquer de trop te gêner dans ton travail. Il faut que je m'y fasse, nous fonctionnerons sûrement encore souvent comme ça.

Mais qu'est-ce que tu me manques, mon Chiri. À très vite.

02/04/06 - 22:16

CXXII. - Courrier des lecteurs

De Madame Zaza, de Napoli.


Je t'adresse toutes mes félicitations pour ton mariage avec ton charmant pianiste, en supposant que vous avez déjà grandement consommé la nuit de noce.

Réponse de la rédaction : Nous consommâmes, mais la prochaine consommation est reportée sine die.


De Monsieur Bellepèr, de Faisse.


Allons ne relâchez pas vos efforts, si vous saviez le nombre de barbouillages que je peux faire, tous les tableaux que je n'ai pas fait en moins de 2 jours, qui ne sont finalement jamais sortis de leur état d'ébauche :-) Pour le noir, il faut le laisser de côté pur, juste prendre de la terre d'ombre et mettre une pointe de noir pour le foncer un peu, mais sinon ranger le tube, jusqu'à la fin où il ne doit servir qu'aux finitions, enfin, c'est ma façon de faire, il m'a tellement joué de trouver et nous ne sommes pas van Dick et ses 14 nuances de noirs...

Réponse de la rédaction : Nous avons effectivement découvert depuis tous les multiples avantages de la terre d'ombre. Néanmoins, cela exige d'envisager de revoir le visage du Dante, afin de lui ôter cet aspect roumain, qui déplairait fort à un Florentin.


De Madame Déraille, de Beuh.


Vu d'ici, ça n'a pas l'air si mal, pour un barbouilli dans un coin de porte.
Mais la question est : pourquoi vouloir peindre comme au 16 ou 17° siècle ? Sûr que des Raphaël, des Champaignes et des Caravages, il n'y en aura plus ! Et à quoi bon ? ! ;o)


Réponse de la rédaction : Tout simplement parce qu'avant de s'essayer à jouer à Pollock, il faut être capable de faire comme les Anciens vénérables. Celui qui grabitouille trois coups de pinceaux et dit qu'il fait du "moderne"alors qu'il ne fait des coups de pinceaux simplement parce que faire autre chose est pour lui trop compliqué ne fait pas du "moderne", il fait de la paresse. Le "moderne" est une voie d'expression, pour un artiste qui a tous les moyens.

Par ailleurs, c'est plus dans ma sensibilité, et zut, je fais ce que je veux !

02/04/06 - 02:50

CXXI.

En dix minutes, brusquement, moral à zéro.

02/04/06 - 01:54

CXX. - Tirez sur le peintre

Peintre, enfin, peintre, barbouilleur, truc à croûte, façon de s'occuper étant donné que je n'y connais que dalle et que j'apprends de moi-même au fur et à mesure. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours plus ou moins vaguement dessiné, par à-coup, avec de grandes périodes de blanc. Mon trait n'a rien d'original, et, pour être honnête, il ne me plaît pas : trop appliqué, trop classique. Ce qui n'empêche pas que sous la table du salon traîne depuis des lustres (enfin, plus d'une lustre) un cahier à papier pelure, que je m'étais acheté durant les années d'insomnies et de prépa, où je gribouillais de temps en temps.

Et puis, force des choses aidant, fin du quart de siècle et de toute une période de mon existence, j'ai voulu essayer la peinture : passage à la couleur, au pinceau - et à un effaçage plus délicat. La gomme, ça n'existe plus.

La première toile a été une rature totale. Echec complet. C'est une croûte, et je ne l'ai pas achevée. Elle est là, contre le bureau, je la vois d'ici. S'il s'agit de recenser tout ce qu'il ne faut pas faire, ou du moins tout ce qui ne me plaît pas, celle-là est un excellent memento. Notamment, je découvrais que l'huile est vachement lente à sécher, que les empâtements ça ne sert à rien et que le noir est un truc dangereux (bien que j'ai pu répéter l'erreur par la suite). Bref, la première toile, celle qui de suite m'aurait permis d'être accroché à Beaubourg et de tutoyer le Caravage, cette Annonciation lamentable, vaut mieux l'oublier.

N'empêche. L'orgueil devait être là, puisque non seulement j'ai acheté un nouveau châssis et en plus j'ai triplé la taille : toile d'un mètre sur cinquante centimètres, y'avait de quoi faire. Quant au sujet, rien que du banal : Dante aux enfers, bien sûr. Autant pour mêler un livre qui m'a marqué à la première lecture (pour la larme, rappelons-nous que c'était en première et au printemps) et qui m'a de nouveau ébranlé à la seconde que pour essayer d'adjoindre à ce grand topos de l'imaginaire romantique les multiples monstres des Bruegel et de Bosch.

Je m'imaginais... je m'imaginais Dante, raide comme un piquet songeur, drapé dans une toge rouge, sous un ciel d'orage où tout juste perce une éclaircie. Tête baissée, il regarde à ses pieds des petits diables qui s'agitent et grimpent à sa robe.

Ben je peux toujours m'imaginer. J'ai commencé ce truc en août. Nous sommes en mars, et une partie du Dante est à refaire : j'ai fait la connerie d'utiliser du noir pour les ombres du visage, ce qui lui donne - bien que j'en sois content, en tant qu'amateur extrêmement débutant - un aspect de vieille femme roumaine. Second point à revoir : le capuchon ? la mante ? Comment s'appelle ce satané couvre-chef médiéval ? dont l'orange n'est peut-être pas suffisamment lumineux.

Mais alors... Le drapé de la toge n'est-il pas trop sommaire (l'explication résidant dans le fait qu'il fut réalisé avant le reste et après le fond, c'est-à-dire à une époque où je maîtrisais encore moins que maintenant, c'est-à-dire rien).

Quant aux zones blanches : en trois mois, en m'y mettant lorsque j'ai le courage, donc rarement, et que j'ai le temps, donc encore moins, je suis parvenu à peindre cinq monstres. Un grand diable vert, une sorte de serpent monstrueux. Et depuis vendredi je m'échine sur un bout de toile de huit centimètres sur dix avec un lézard à barbiche, un truc sous un bout de toile et un zoziau.

Je crains que Philippe de Champaigne et Raphaël aient encore des jours pépères devant eux. Faiche.

 






"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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