28/02/2006Nonante. - Feuilleton Universel : (1) et (2) - Introduction et Réception de la lettre.
Mon amie, remettez de quoi nous chauffer, je vous prie. Savez-vous, je suis toujours étonné par l'immensité qui sépare ce poêle ridicule de la chaleur qu'il produit. Votre charbon, jeune homme, est ce qui sépare votre jeunesse de la mienne. Vous avez sa chaleur, et ses poussières, qui noient ces cieux que je voyais bleus et légers. Nous avions eu notre siècle, et nous l'avons appelé Lumières. Vous avez désormais la chaleur, le confort des tentures qui ont remplacé les boiseries trop lentes à sculpter, ces fauteuils si profonds qui soutiennent la dentelle de ma peau et les aiguilles de mes os.
Comme c'est ridicule, de vieillir. Surtout maintenant. Ma vie a côtoyé les funérailles de l'Ancien Temps, et je ne vois guère advenir le vôtre. Mais je vous vois sourire. Il est vrai que la curiosité est un des nombreux péchés de ces générations d’hommes qui ont perdu dans les longues cavalcades du siècle passé leurs perruques et leurs espoirs, pour devenir ce que vous êtes : sûrs, certains, pleins d’évidence. Quant à nous, nous avions parlé dans des salons brillants, et nous rêvions la fin d’une misère que nous ne pouvions connaître. Et c’est elle qui nous tapé sur la nuque, lorsque notre chevauchée d’idéaux s’est brisée contre la muraille du nouveau siècle.
Et dire que vous rêvez de ce qui est révolu, Monsieur. Ce n’était rien, ces Lumières-là, pourtant, sinon le désastre de la pensée pour l’extase de la phrase. La phrase, le mot : c’était en fait nos véritables idéaux. La liberté, la science, ce seau de sujets que l’on a déversé à flots réguliers sur le parquet de l’Europe comme des vérités qui nettoieraient les derniers brimborions de l’obscurantisme, n’étaient que le support facile de l’essentiel. Ils n’avaient de fait aucune importance. Les Lumières ! Nous aurions pu parler de la merde avec autant de justesse, mais la merde n’était pas bienséante. Alors nous parlions de l’homme. Support tout de muscle et d’âme. Et voyez ce qu’il en reste ! Moi. Un vieillard dans un fauteuil ! Même M. de Chateaubriand a eu la grâce de mourir, et je reste encore. Je suis le dernier élément dans le cercueil somptueux où gît fut un temps la vieille Europe – il est vide, maintenant, mais il est beau. Vide, si ce n’est de moi. Ce doit être une affaire de faute, certes. Chaque os qui cloue cette chair est là pour lui rappeler qu’elle a cédé, et assisté à l’une des fêtes du Comte.
***
En y songeant désormais, il est vrai que ces bals semblaient avoir de tout temps existé. De vieux barbons, aux perruques datant d’un autre âge, me prenaient parfois par le bouton du gilet, et m’en touchaient un mot. Ils avaient pu être maréchaux, ducs, princes, tout ce que l’Europe avait traîné durant le siècle de gloires militaires et de vaillants bretteurs de Cour qui venaient s’échouer sur les rivages du Royaume pour y vendre leurs souvenirs et refaire les batailles perdues. Il y avait aussi d’anciens explorateurs de terres lointaines, ceux que le simple mot d’Amériques rendaient souverains dans les salons, et ceux qui avaient étudiés des mœurs étrangères le temps d’un voyage où ils n’avaient fait que passer de nos antichambres à celles d’autres palais. Sans compter ceux qui s’étaient découpés un nouveau marquisat dans les tentures d’une antichambre, les silencieux et les sots, les bègues et les déjà atteints par la gangrène, ceux qui s’usaient la culotte à force d’y pisser, ceux qui ne se mouvaient que sur un fauteuil, portés par leurs gens. Tous, un moment où l’autre, m’en avaient parlé comme d’un des plus grands secrets qui ne confiait qu’au recoin d’une fenêtre. Et dans leurs yeux brillaient ce simple orgueil que donne la gloire la plus grande. Il se peut que la tradition de grandes soirées, magnifiques et superbes, étaient une tradition depuis des générations de San Germano.
Mais voilà que je suis vieux et grabataire, et que je puis dire : oui, je me souviens bien des soirées du Comte. Du moins, de celle à laquelle j'ai participé. Une ! Quelle pitié. Mais tous ceux qui vous en parlaient, qui se vantaient d’avoir connu les bals de San Germano, ceux qui vous détaillaient avec une légère moue délicieuse tout le harnachement comme s’ils y avaient mené souvent, n’avaient fait qu’y cavaler plein d’empressement la seule fois, l’unique fois où ils y étaient conviés. N’y avoir jamais été, c’était la suprême honte et le secret espoir à la fois. Y avoir été, c’était le regret de n’y plus retourner.
Ces soirées… C'était, il y a longtemps, très longtemps, des réussites qui relevaient du diabolique, savez-vous. Je ne pense pas qu'on puisse dire que ce vous appelez désormais la débauche s'y étalait, non. Il y avait quelque chose de plus profond, de plus inquiétant en somme : vos délurées, vos excès, vos danses et vos cris, ce n'était pas ce qui intéressait San Germano. Pas plus cette petite chose des libertins de l'esprit, qui conchiaient le Seigneur comme on va à la garde-robe, par habitude et envie pressante.
Je n’en disconviens pas : j’en fus, de ces petits-ci, car j'étais ce qu'on appelle jeune, alors. Je n'avais peut-être pas plus de seize ou dix-sept ans : c'est votre enfance, nous étions déjà des soldats qui servaient le Roi. Telle était notre raison d’exister, bien au-delà de tous les lambris, de tous les ors et de toutes les soirées qui fascinent tant les présidents de parlement et les huissiers à mortier. L'époque comme maintenant aimait le sang, et l'on portait encore plus de dentelles grâce aux coups des balles et des baïonnettes. Le moindre de nos gestes, si gracieux, si étudiés, si élégants et civils, étaient remplis de la violence contenue ; la basque où nous prenions notre tabatière pour la montrer était très proche de notre épée. Nous cherchions la gloire, nous ne voulions qu’elle, et nous n’espérions que par elle. Les exquis délices de la Cour n’étaient qu’un moyen, la guerre un autre, à peine plus sûr.
Aussi, être invité à l'une des folies du Comte était-il un honneur, un honneur secret. Pour moi encore plus, bien sûr.
Ce qui fit que je m'y trouvais, cela est inutile que je vous en parle. Peut-être étais-je déjà fort poussé dans la débauche, et l'innocence qui devait malgré tout rester dans mes pitreries avait-elle éveillée l'intérêt du Comte. L'excès de sa soirée ne pouvait qu'en être poussé plus loin, certainement, tout comme une batiste tachée de vins rehausse l'éclat des brocards les plus exagérés. Je vous dirai que j'avais payé, et mon corps avec.
Au reste, chaque convive n'était là que par la volonté du maître des lieux. Dans un univers aussi restreint que cette ville le Comte avait le don de trouver des individus qui ne se connaissaient pas l'un l'autre et que rien n'aurait pu amener à se rencontrer, jusque dans les salons, si San Germano ne les avait pas conviés. Quant à ceux qui avaient pu se fréquenter ou qui se connaissaient de réputation, rien n'aurait pu les amener à songer que tel autre pût être invité. Car tout était fait pour que le secret de l'invitation fût préservé – jusqu'à la date, qui n'était connue qu'au dernier moment.
Ce secret cependant n’était pas suffisamment poussé pour que je ne sentisse pas dans le geste de mon père, lorsqu’il me tendit la missive aux armes de San Germano, je ne sais quoi comme un rictus de fierté amère. Lui n’avait jamais reçu ce genre de courrier ; et son fils, qui n’était qu’un être déjà perdu, en avait une ! « Vous avez une lettre. » furent tous ses mots. Et il quitta la grand’salle, ayant manqué se cogner à l’un des atlantes de la cheminée. Il vieillissait, et moi je me mettais désormais à le mépriser. Quelle pitié que la jeunesse.
J'ignore pourquoi, mais lorsque j'ouvris la lettre je ressenti une certaine absence. Quelque chose comme un léger serrement au ventre, ce que l'on a lorsqu'un instant essentiel de notre existence arrive, tant par appréhension, lâcheté qu'ambition et joie mêlées. Ce n'était qu'une banale invitation, en français, avec des armoiries relativement simples et les conventions d'usage. Mais voilà. Moi aussi, j’irai à l’une des soirées de San Germano !
LXXXIX. - Oh, la barbe !Ceci correspond à un vol caractérisé de matériel, sans autorisation préalable.
27/02/2006LXXXVIII. - Questions diverses sur la Belgerie...Petit moment de pause, réfugié devant l'écran, pendant que le Chiri gagne sa vie, et avant d'aller dans le froid hivernal... quelques questions & interrogations sur la Belgerie.
i. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, ne conduisent-ils pas à gauche ?
ii. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, sont-ils des personnes absolument charmantes, polies, et en plus courtoises ?
iii. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, ne vous écrasent-ils pas dans la rue quand vous effleurez de l'extrêmité du peton le passage piéton ?
iv. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, ont-ils des toilettes (ici, se dit au singulier : toilette) propres, y compris dans les lieux publics ?
v. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, sont-ils plus chauvins encore, tout en étant extrêmement ouverts, ô paradoxe ?
vi. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, planquent-ils à ce point les fleuristes, ce qui m'a forcé d'acheter le nécessaire souhaité dans une grande surface Delhaize en format préprogrammé à l'attention des imbéciles, plutôt que de composer moi-même un gnoli bouquet pour le Chiri ?
vii. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, ont-ils des baignoires zarb en forme d'escalier, trop petites pour pouvoir s'y laver assis (et pis c'est pas pratique, se laver assis, on a toujours du savon qui traîne ou du savon qui n'a pas touché un repli de peau), et suffisamment dangereuses pour que s'y laver debout relève du casse-gueule ?
viii. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, permettent-ils à leurs vieux d'aller dans les bars, les cafés, de se promener pétants de forme, amènes et souriants que c'est un vrai plaisir de se taper un brin de converse et de minauder d'une table de brasserie à l'autre une vieille dame de nonante-quatre ans qui se descend tranquillement sa bouteille d'Orval ?
ix. Pourquoi les Belges, qui ne sont pas des Français, font-ils que je me sente si bien ?
Chiri, tu es parti trop tôt, ce matin, je n'ai même pas eu le temps de te dire que je t'aime... Faiche. LXXXVII. - Bad's blog : Courrier des lecteurs Courrier de madame Zaza, de Napoli
[...] Direction immédiate : ton blog!!!
Personnellement, j'ai bien rigolé. Pas de doute, c'est bien toi : ça fait des citations à tire larigot, (je les ai presque toute comprises !!!! a eu juste la flemme de traduire celle en latin...) ça transpire le contentement de soi et ça ne s'en cache pas, c'est bougon, c'est amusant, ça aime bien se vanter tout en reconnaissant que comme tout le monde le matin ça a la tête dans le TUUUUT et une haleine de chacal, bref c'est TOI authentique, saveur sauvage. Je t'aime bien, moi.
Par contre je sais pas si c'est un blog que tu peux transformer ou pas ,vu qu'ils appellent ça un journal. Si oui, j'irai faire un petit tour de temps en temps pour savoir si ton nombrilisme a évolué... :-)
Je n'ai pas voulu écrire sur le site, parce que je me suis dit que c'était pas tellement le but principal que [je m]'extasie sur ton corps d'Apollon fatigué. Faut un peu laissé la place aux autres Apollon...
Sinon, j'espère que tu es arrivé sain et sauf à Bruxelles où ton prince charmant t'as acceuilli à bras grands ouverts, dans un délire de musique romantique et de pluie de fleurs. Et que tu as réussi à caser ton sempiternel "chuis crevé" après six heures de train.
[...]
19/02/2006LXXXVI. - Fermeture pour travauxCe blog sera fermé pour cause de travaux de rénovation de la façade.
Phase 1 des travaux. - Expédition dans la toundra provençale. Séminaire d'observation et de sustentation. Exploration par la méthode de sociologie participante (voir Becker, Goffman, et alii). Redécouverte du baklava et de la corne de gazelle. Possibilité de stretching dans les verts bocages autochtones. Visite de villages traditionnels et typiques.
Phase 2 des travaux. - Redécouverte des joies du houblonnage traditionnel en abbaye trappiste (possibilité de dégustation). Pour les aspects cultures, visite éventuelle de la maison d'Erasme (son époque, sa culture, ses goûts, ses couleurs, Erasme est-il soluble dans l'eau ?). Salutations au King des Belges. Extase, bonheur et pianistitude. Toute personne susceptible d'être intéressée par une telle expédition est priée de contacter Badinou, qui l'enverra ad patres pour cause de volonté de préserver un monopole jaloux.
17/02/2006LXXXV. - JE SUIS EN VACANCES !
Rah ! Les premières depuis six mois. Enfin. 16/02/2006LXXXIV. - Voilà, j'ai démissionné.Je me sens pas très à l'aise.
La grande entreprise de culpabilisation a commencé au boulot. LXXXIII. - Non, je refuse !Si mon Chiri voit ça, il va hurler.
Il tient à ce que je sois bi. Il trouve ça plus méritant, et nettement mieux.
Et il a raison : les bis sont sympas, les bis sont nos amis, il faut les aimer aussi.
15/02/2006LXXXII. - Bonne nuit, Terre.Bad is too bad, so Bad's going to bed. 14/02/2006LXXXI. - J'ai craqué, désolé...
Bon, une fois par an, ce n'est pas la mer du Nord à boire, tout de même. LXXX. - J'l'fais, j'l'fais pas, j'l'fais, j'l'fais pas...Bon, on va se dire que j'ai une 'ache de tentation.
Mais (bon, toujours), ce ne serait pas forcément de mauvais goût. Ce serait commercial, tomber dans les affres pas-altermondialistes de la consommation et du dilettantisme beauf. Bref, non ! Non ! Nooooooon (trémolo dans la voix), je ne céderai pas aux sirènes du coeur rouge enturbanné. Na.
D'toute façon, d'ici à ce qu'on se voit, ils seront en promo hypra-soldés, les coeurs enturbannés de chez Godiva. Je pourrai économiser pour retourner plus rapidement là-bas.
Bref. En fait, je me fous de votre gueule, Lecteur adoré. La vraie question de ce soir, c'est :
J'l'fais, j'l'fais pas, j'l'fais, j'l'fais pas... le repassage.
Bon (ter). Je mange mes quenelles financières et je le fais. Si !
*****
Post scriptum, 22h04 : sur la porte du frigo.
Penser à ne plus faire sécher les calbuts et autres mouchoirs thermostat 2. Trop fripés, mission repassage infernale.
Et dire que demain m'attendent les cinq chemises qui sèchent. Je veux mouriiiiiiir !
13/02/2006LXXIX. - Mon Père, j'ai fauté..."[...]
Maman. - Attends, je te passe ta soeur, qu'elle te parle de l'IUFM.
Badinou. - Merci, M'man.
Maman. - Au revoir mon lapin.
Badinou. - R'voir, M'man.
Badinou éternue.
Frangine. - Aaaah ! Ca fait plaisir ! Tu me téléphones pour m'éternuer dans l'oreille ! Y'en a plein qui dégouline du combiné, t'es content, hein ?
Badinou, éternuant derechef.
Badinou. - Mai-euh !
Frangine. - Et puis je suis sûr que tu me téléphones rien que pour me demander kèkchoz, hein ?
Badinou. - Frangine, j'ai toujours pas reçu ta lettre. Tu t'es pas gourée d'adresse ?
Frangine. - Pfffff. Naaaan. D't'te façon y'avait rien d'extra. Je parlais de mes malheurs. De Frangin.
Badinou. - Ah, bon, ça va, si je la reçois d'ici un an, elle sera toujours d'actualité, alors.
Frangine. - SaaaaaloooooOOOOOOPPPPPP !!!!!
Badinou. - Mais je t'aime ma Franginamoua !
Frangine. - Seulement parce que je suis l'unique soeurette. Z'êtes tous les mêmes. J'comprends pourquoi j'ai pas de vie sociale, moi.
Badinou. - Sociale, sociale. Tu parles. Tout ça alors que tu te fais un dossier d'IUFM pour aller te faire déblayer le couloir à Montpellier, hein, on me la fait pas, namoua !
Frangine. - T'as dis quoi ? J'ai pas compris !
Badinou, faisant semblant d'éternuer. - Heu...
Frangine. - Bon, quoi de neuf ?
Badinou. - Dis, Frangine que j'adore...
Frangine. - Ayé ! Y va encore me demander kèkchoz !!!! Mamaaaaan ! Ton fils c'est qu'un ingrat ! Bon, va, zou, demande, qu'on en finisse. Je saurai souffrir. Mourir dignement. Tu m'auras saignée jusqu'au bout.
Badinou. - Dis, tu veux me faire un bracelet de cheville ?
Frangine. - T'as déjà pété le tien ?!!!! Mais je te l'ai fait en mai !!!! Et hyper solide qu'il était !!!!
Badinou. - Heu... Naaaan. Pas vraiment.
Frangine, pouffant. - Tu veux t'en mettre un deuxième, nalors ?
Badinou. - ...
Frangine. - C'est pour quiiiiiiiii ?
Badinou. - ...
Frangine. - Frangin-euh !
Badinou. - ...
Frangine. - C'est un garçon ou une fille ?
Badinou (la salooooope !) . - ...
Frangine. - J'l'connééééé ?
Badinou. - Mmmmmmh. Nan.
Frangine. - C'est un garçon !!!! Oh ! C'est magnifique ! Je suis tata !
Badinou, mi-sourire . - Pfff, t'es bête.
Frangine. - Pffffffff.
Badinou, s'empêchant de sourire. - Koaaaaa ?
Frangine. - Alllllllleeeeez, koa ! Oh et puis zut ça peut être n'importe qui ça me regarde pas tu sais, je m'en moque, en fait.
Badinou. - Y s'appelle E***.
Frangine. - Non ? Z'êtes connu comment ?
Meeeerde, j'ai fauté. Pardon, mon Chiri. Mais en même temps ça fait tellement de bien de parler de toi à quelqu'un... J'ai pas raconté trop de choses, promis, mais bon. Enfin, pas trop. Presque pas. Juste un peu. Juste... et puis juste... et puis que... et qu'alors... qu'ensuite... et donc que... et qu'en février... et que tu... et que je... puis que nous... enfin... sinon que... mais que... si!!!! .... et alors...
Dis, Chiri, je t'ai dit aujourd'hui que je t'aimais ?
LXXVIII. - Contes modernes (3) : Le baiser du métroCa fait un brin de temps que je ne me suis pas vanté avec une historiette... Et, vu que d'autres s'amusent dans un café à servir les clients, faut bien s'occuper...
La lune devait bientôt mourir. Son œil gris n'avait plus, au-dessus de la paupière, qu'un cil de lumière coincé contre l'iris. L'enfant ne le vit pas en entrant dans le métro.
La rame partit, déjà brûlante malgré la fraîcheur du matin restée collée aux écharpes. La main glissant sur une barre déjà suintante, la jeune fille tressautait avec les roues. C'était une jeune fille, c'était un enfant. C'était en tout cas un de ces animaux indéterminés, pas encore finis, ou trop aboutis. Un corps d'adolescent où la laideur à venir est déjà tout en puissance, plus évidente encore dans la longueur difforme des bras, ou la peau qui hésitait entre plaques graisseuses sur les mains et duvet velouté sur les joues. Quelque chose qui parle fort avec ses camarades, parce que cela croit qu'on est plus grand ainsi, et qui fait comme si la vie était un combat ou un long soupir romantique.
Cela était engoncé, malgré l'automne, dans un pull. Des bretelles de sac pendaient aux épaules, et sur le nez aplati des cheveux coupés à la garçonne tombaient, alourdis par le cosmétique.
Le métro cahotait, tout vibrait. Aux stations, lors du dernier coup de frein, le corps s'écartait, tout juste tenu par la barre, comme pour se plaquer contre une paroi. Elle devait avoir une vague pensée toute concentrée sur les sursauts du moteur. Ou tout simplement comme un souvenir abruti de ce qu'elle était là, et qui lui rappelait de serrer le poing sur le métal à chaque fois qu'il le fallait. Sa tête butée penchée, elle se laissait emporter machinalement, sans même compter les arrêts certainement.
À Temple, quelqu'un qui sortit la bouscula. Et en bousculant l'embrassa sur les lèvres.
Elle sursauta, complètement terrifiée. Il n'y avait personne, et autour personne ne la regardait. Ceux qui avaient vu étaient déjà en train d'étudier les publicités avec attention. Le quai s'éloignait déjà, elle était entièrement ruinée de peur. Sa main se tordait sur la tige de métal. Elle n'osait essuyer la bulle de salive qui lui semblait rester sur la lèvre, par crainte de se faire remarquer.
Elle s'enfonça ses ongles sales dans la paume. Elle mourait d'envie de s'asseoir, dans un coin, jusqu'à la fin. Puis alors qu'elle sentait l'odeur de la salive, elle se mit à dévorer sa lèvre, à la mordre et la tordre. Elle la creusait des dents, comme pour râper les derniers restes, et les cacher au plus profond d'elle.
Ses doigts maintenant sans arrêt se portaient à sa lèvre. L'autre main serrait la sangle de son sac, quelque chose comme la caresser et l'étrangler. Un de ces gestes répétitifs, comme pour ramener
tout le pull autour de son cou, ou pour éviter de se balancer convulsivement d'avant en arrière. Elle sentait la sueur l'étouffer, l'eau couler de son dos entre ses fesses, couler plus vite avec les cahots.
Elle ne cherchait plus un regard autour d'elle. Elle se contentait de n'exister plus qu'autour de sa lèvre, et de sa sueur. Son odeur l'envahissait, perlait entre les mailles du pull, plaquait ses cheveux. Petit animal terrorisé, elle serrait les jambes de son pantalon, frottait ses genoux l'un contre l'autre pour les laver.
Ses mains étaient plaquées entre ses cuisses.
Lorsque le métro arriva, elle courut jusque chez ses parents. Courbée les mains au ventre. Un jus poisseux commençait d'humidifier sa culotte. Seule dans sa chambre, elle y enfonça la main, et commença de gémir.
12/02/2006LXXVII. - Mais pourquoi pourquoi pourkoaaaaaaaaHein ? Pourquoi demain c'est lundi, hein, hein, hein ?
En attendant, Gode save Belgerie...
Amsterdam, Jacques Brel, 1964.
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent
Au large d'Amsterdam
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui meurent
Pleins de bière et de drames
Aux premières lueurs
Mais dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui naissent
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants
Ils vous montrent des dents
A croquer la fortune
A décroisser la lune
A bouffer des haubans
Et ça sent la morue
Jusque dans le cœur des frites
Que leurs grosses mains invitent
A revenir en plus
Puis se lèvent en riant
Dans un bruit de tempête
Referment leur braguette
Et sortent en rotant
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes
Et ils tournent et ils dansent
Comme des soleils crachés
Dans le son déchiré
D'un accordéon rance
Ils se tordent le cou
Pour mieux s'entendre rire
Jusqu'à ce que tout à coup
L'accordéon expire
Alors le geste grave
Alors le regard fier
Ils ramènent leur batave
Jusqu'en pleine lumière
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore
Ils boivent à la santé
Des putains d'Amsterdam
De Hambourg ou d'ailleurs
Enfin ils boivent aux dames
Qui leur donnent leur joli corps
Qui leur donnent leur vertu
Pour une pièce en or
Et quand ils ont bien bu
Se plantent le nez au ciel
Se mouchent dans les étoiles
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles
Dans le port d'Amsterdam
Dans le port d'Amsterdam.
10/02/2006LXXVI. - Les petites douceurs qui font plaisir- Savoir au moment où j'entre dans mon appartement que je pourrais ôter le costume, et rester plusieurs minutes dans la salle de bain, à m'inonder de l'eau brûlante de la douche, et sentir à mes pieds les gros bouillons de la mousse et de liquide tenter avec peine de s'échapper par la bonde.
- Tirer le tiroir du réfrigérateur pour y trouver, tout au fond, deux dernières canettes de Perrier qui me feront toute la soirée devant l'écran.
- Trouver tous les mardis (quand la Poste fait son boulot) la lettre que Maman m'a envoyé lundi, et ce, depuis bientôt six ans. Ce qui fait déjà plus de six cent pages.
- En repassant, me mettre brusquement à repenser à une histoire, une petite scène d'un livre. Ce soir, c'était deux passages de Noé, de Giono.
- À propos de livre, quand je n'ai plus rien à lire, cette longue interrogation devant mon mur pour hésiter entre plusieurs tomes, et piocher, enfin, un livre tout écorné pour le redécouvrir avec plus de plaisir encore. Le pire est que, le plaisir augmentant avec la relecture, j'en viens rien que pour celui-là, à me coucher plus tôt et éteindre plus tard. La petite culpabilité qui accompagne une relecture, plutôt que découvrir des univers inconnus dans des bouquins qu'il FAUT lire.
- Prendre dans un pot de Nutella toute une cuiller de crème, et pouvoir la lécher pour finalement l'enfourner et mâcher à grandes dents.
- À la fin d'un repas un peu trop arrosé, me dire que je suis chez moi, et que je n'aurai pas, moi, à prendre le métro, ni à sortir dans le froid.
- Pouvoir me caler dans le canapé et regarder par la fenêtre, les mains sous les cuisses, pendant que le café monte dans la Bialetti.
- Aller chez quelqu'un qui n'habite pas trop loin du métro. Ce n'est pas toujours agréable, sinon, de marcher dans la rue, en slalomant dans la foule.
- Trouver une formulation mathématique et en plus solvable à un problème chiant et pratique, en général relevant du boulot.
- Traverser la Seine sur le Pont des Arts et sentir le bois résonner. Ce qui est encore mieux, c'est quand c'est en direction de Saint-Germain : c'est soit que je vais rentrer chez moi et me faire un thé, soit que je vais aller au pub, et boire de la Chimay.
- Pouvoir, le dimanche matin, me lever vers 10h, siroter un thé brûlant debout devant l'évier en piochant dans une boîte de Sprits, puis me recoucher pour allonger des bédés et en fin de compte me réveiller de nouveau bien après midi, sous une couette toute chaude.
- Le ouiquennede toujours, après le déjeuner, rallonger le café d'un trait de cognac.
- Vaciller en marchant sur des têtes de chat ou de gros pavés.
- Voir dans l'enfilade des rues un matin de climat lyonnais : il fait très froid et très sec, et le soleil fait des traînées roses et jaunes dans le ciel de Paris.
- Attendre en grelottant sur un quai de la Gare du Nord, en me serrant avec les autres autour des pylônes calorifères. Le plaisir est même plus grand que celui de me coller à une bassine de braises en sirotant du vin chaud, parce qu'en plus on attend quelqu'un, et qu'il ne va pas tarder.
LXXV. - Ce soir !Bah...
Mais...
07/02/2006LXXIV. - Ayé ça va être bon oulaaaaaah que ça va être bonRendez-vous RH mardi prochain...
Ca va saigner !!!!! Yeah, baby, yeah !
Remarque pour moi-même : Pourquoi depuis que je suis primesautier, le nombre de consultations et de commentaires d'icelui blog a-t-il baissé ? Les gens ne s'intéressent-ils qu'au malheur, pour se repaître d'une illusion de bonheur ? 06/02/2006LXXIII. - Une p'tite lettre...Mon bon et brave J***,
Je me croyais encore en hiver, et je me rends compte que le calendrier de mon bureau est déjà dépassé d’un bon mois. Janvier est passé comme une flèche et février a débarqué sans que je m’en aperçusse (yeah !). Bref… te voici parti alors que je m’étais à peine fait à ton retour, et que je n’ai fait que t’entr’apercevoir. C’est dommage, on ne cherchera pas de faute, mais j’en ai une grande part je pense.
Donc, pendant que ma tarte patates-poireaux-oignons-lardons cuit et m’empeste l’appartement (je sens que ça va encore être une soirée où je ne mangerai pas avant 22h, faiche), je m’occupe en t’écrivant cette bafouille. Pour une fois que je suis devant un écran pour des raisons plus morales que celles du Grand Capital, profitons-en un brin. Et pour une fois que je suis chez moi…
Argh. Tu te doutes bien que cet élément de rhétorique lamentable n’était là que pour attirer l’inquiétude du lecteur, sa curiosité, et hop-là, passer sur un sujet qui m’est cher : moi. Parlons donc de moi. Le soliloque du courrier facilite cet exercice tout de pur égocentrisme. Dire qu’on a même pas pu s’offrir cette fois-ci le plaisir d’une tasse de thé à se faire des confidences, à parler de cul à faire rougir tout le quartier et dire du mal de tout le monde en s’épanchant de nos peines de cœur, tout se perd, mon brave monsieur.
Moi… Ben… Euh… où qu’on en était ? Chuis perdu. Guère loin. Si : je pense qu’il y a de très fortes probabilités que je change de boulot, ou presque, d’ici quatre mois. Les négociations sont très bien parties, pour un poste qui m’intéresse, et semble plus large que celui que j’occupe. Je vais essayer de voir la DRH de ma boîte cette semaine pour lui annoncer la nouvelle. Et j’attends avec impatience la convocation en catastrophe dans le bureau du directeur pour voir comment il va tenter de me séduire, tonner, exiger des explications, puis redemander que je ne parte pas… Gniark (même si je sais qu’ensuite durant trois mois ils se vengeront en me surchargeant de travail…).
Pause pour aller surveiller la cuisson de la quiche. Ouaite ouane minioute.
Courage, je vais arriver à manger avant minuit ! Il n’est que 22h, après tout…
Oukedonjenétions ? Ah, pour le sujet bateau n°2, le cul / le cœur… Après les égarements récents, ben, euh… Comment dire ? je fais pas mal de Thalys ces temps-ci. Va falloir d’ailleurs que tu me dises si tu connais coins sympatoches à Bruxelles… Voilà plusieurs fois que j’y vais, et les trucs touristiques, ça va, mais bon. Même si Grote Markt, avec les binouses au coin du feu, la cathédrale sur sa place mochissime et le Mammouth sur sa colline valent le détour, au bout d’un moment ça a du répétitif. Il y a d'autres choses plus belles à Bruxelles que le parc du même nom et ses trous. La maison d'Erasme, naaan ?
La raison ? Meuh-oui que je crève d’envie de te la dire, tu penses bien. Je crois que lors du concert de Juliette je t’avais parlé d’un sacripant de pianiste bruxellois. Je l’ai rencontré, et, broum, tagada tsoin tsoin, le Badinou tout flappi, violons et violoncelles sans compter les confettis, les feuilles d’automnes soulevées par le traveling de la caméra. Ouaouh ! Ze coup de foudre ! Ca existe !!!!! Ca existe !!!! CA EXISTE !!!! J’voulais pas trop en parler, mais alors là… Il est génial, il est beau, il est un sourire splendide, il est grand, il est toujours de bonne humeur, il est absolument pas con ! Ca durera ce que ça durera, ça finira comme ça finira, mais pour l’instant c’est des allers-retours tous les ouiquennedes, soit lui, soit moi. Et pis il joue du piano… Genre pendant la douche j’ai droit à du Goldman. Ué, du Goldman. C’est nul, Goldman. Mais t’imagine du Goldman un dimanche matin joué sur un quart de queue ouvert en plein appart pendant que tu te brosses les dents ? Hier j’ai eu droit pendant la sieste à du Bach, si mossieur, et pis la Pathétique de Beethoven (un peu foirée, il s'en souvenait mal, mais je m’en tape). Tiens, rien que d’y penser j’ai encore un sourire stupide et béat genre banane. Quel homme… raaaaaah… oui, tu peux me féliciter, merci, merci, n’empêche, je l’adooooore ! Je me marie !
Bon, foin de l’excitation. Allons nous occuper de la tarte paysanne… De la salade avec, ce serait raisonnable, vraiment ?
Je t’embrasse goulûment, sur les deux joues.
Bad.
05/02/2006LXXII. - Imaginez...Un sourire béat, format banane.
Ben voilà...
Vive la Belgerie !!!!
Bon, zou, je rejoins ma prison parisienne et la Défense dès demain. Jo-â. 04/02/2006LXXI. - De Belgerie profonde...J'vais avoir mes crèpes ! J'vais avoir mes crèpes !!!!!
Yeah !!!!!
Bon, je vais tout de même l'aider pour le faire... Mais je le vois de là, il est tout mimi, debout devant la table, en train de battre les oeufs, dans l'enfilade des échelles du lit, du piano, et des portes...
Je l'aime. 03/02/2006Septante. - "Je dirais même plus : Cules Jésar est arrivé en..." (Goscinny & Uderzo)Zou, ce ouiquennde, flammand rose attitude !!! Oulaaaah que ça va faire du bien.
Fais chauffer la Duvel, ça va mousser !
(Roooooh que j'ai honte de dire ça, oulaaaaalah que j'ai honteuh !)
02/02/2006LXIX. - Je vais m'en enfourner, z'allez voar !J'ai oublié.
Ce soir, c'est la Chandeleur.
Si j'ai pas un stock de crèpes sur la table samedi soir, je fais une scène... LXVIII. - Homère, Odyssée, XVII.Odysseus, transformé en vieillard par Athénè, se rend à son ancienne demeure d'Ithakè, accompagné par son porcher Eumaios, qui l'a recueilli sur le rivage, mais ne l'a pas reconnu.
Et ils se parlaient ainsi, et un chien, qui était couché là, leva la tête et dressa les oreilles. C'était Argos, le chien du malheureux Odysseus qui l'avait nourri lui-même autrefois, et qui n'en jouit pas, étant parti pour la sainte Ilios. Les jeunes hommes l'avaient autrefois conduit à la chasse des chèvres sauvages, des cerfs et des lièvres. Maintenant, en l'absence de son maître, il gisait délaissé sur l'amas de fumier de mulets et de boeufs qui était devant les portes. Il y restait juqu'à ce que les serviteurs d'Odysseus l'eussent emporté pour engraisser son grand verger.
Et le chien Argos gisait là, rongé de vermine.
Aussitôt il reconnut Odysseus qui approchait, et il remua la queue et les oreilles. Mais il ne put aller au-devant de son maître, qui, l'ayant vu, essuya une larme en se cachant bien d'Eumaios.

Ca fait vieux con, mais je relis régulièrement mon Homère, et j'y trouve de plus en plus de plaisir... 01/02/2006LXVII. - UUUUUEEEEEE !!!Désolé pour ce bref moment de chauvinisme (moi qui ai horreur du sport, bouh, caca le sport), mais hier soir Lyon La Duchère, club d'amateurs, a exterminé au tir au but Strasbourg, club professionnel.
Entre l'OL première équipe du championnat et maintenant une équipe de quartier qui réduit à néant les fiers à bras qui couraient à Reichshoffen, Lyon, ma ville natale namoi (fondée en 43 avant notre ère par Munatius Plancus, on le répètera jamais assez), demeure l'Impérière des Gaules.
Yeah !!!!  |
|
"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.
Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !
Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."
Dante Alighieri, Inferno , I.
"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."
François Villon, Epitaphe, 1-4.
"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."
Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.
"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.
Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"
P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.
"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."
Albert Cohen, Les Valeureux, I.
"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."
Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.
"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."
Homère, Iliade, XXIV.
"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."
Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.
"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.
Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.
" Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."
Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.
"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."
Herman Melville, Moby Dick, I.
"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"
Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.
" Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."
Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.
"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."
Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."
John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.
 |