31/12/2005

31/12/05 - 13:18

XXXI. - Scènes professionnelles de fin d'année

Au turbin, c'est l'inventaire depuis début décembre, et jusqu'à la présentation des comptes à notre Direction Générale bien-aîmée le 7 février. Stress qui monte, retard sur le planning, plantages informatiques, la Comptabilité qui essaie de nous chier dessus et de nous aider, selon ses humeurs, pour avancer ses pions dans la guéguerre des chefs qui se trace au sommet. Rien que de très normal...

Sauf que cette année, sur une équipe de 25, nous ne sommes plus que 20. Sans compter que ceux qui sont partis - soit par démission, soit pour congé maternité - ne sont pas forcément les plus glandus. Emmerdant de se dire qu'en fait on pourrait aller plus vite, si et seulement si des branleurs qui vont à la machine à café toutes les demi-heures pour y brailler qu'ils bossent trop se mettaient face à leur écran et réfléchissaient un peu.

Pensez. Deux heures jeudi avec une employée pour lui expliquer des notions de base : ce qu'est une provision, un chiffre d'affaires... J'en suis venu à utiliser de petits schémas, et à parler du Livret A et des impôts pour qu'un mouvement se fasse dans le neurone et qu'elle arrête de dire d'office que de toute façon c'était un truc de mec qui a fait des études et qu'elle comprendra jamais dans sa petite tête.

Et le tout à l'avenant. Avec la restructuration qui s'annonce, tout le monde chie dans son froc, moi le premier. Ma patronne a démissionné, elle part fin janvier. Son chef, le Directeur technique, a été mis dans un placard doré. La Directeur Vie, placardisée aussi. Le Directeur général de la boîte a buté cet été son propre chef et est monté d'un cran dans le groupe. Conséquence : je n'ai plus de responsable pour valider mes options et signer les millions, si ce n'est directement tout en haut de l'échelle du groupe, où ils n'en ont rien à branler, tant que le ROE est là.

On pourrait vivoter, sans eux, néanmoins. On est deux à pouvoir tenir le service et faire l'inventaire... D'toute façon, on va faire un petit diumvirat dès janvier pour mener tout ça. S'il n'y avait pas le problème de l'exemple : comment voulez-vous donner motiver 18 personnes quand leurs chefs actuels, parce qu'ils ont démissionné ou ont été mis de côté, se moquent des problématiques et se barrent à 15h45 ? C'est ce qu'à fait ma vénérée cheffe hier... Ce qui fait qu'à 16 heures nous n'étions déjà plus que trois à rester.

Et elle vient de m'annoncer qu'elle ne sera plus là le lundi, le mercredi matin et le vendredi... Remarque, je la comprends. Elle part du groupe. Elle déménage. Elle a un stock phénoménal de congés à prendre... Mais j'envisage avec effroi les jours d'absence. Va falloir encadrer encore plus, faire jouer le régime de terreur pour que l'équipe bosse, et j'ai horreur de ça.

Je ne vois rien d'autre, quand de toute manière ils ne voient pas les conséquences de leur erreur. Cette semaine, une des filles avait fait une connerie de... 47 millions d'euros. Je m'en suis aperçu par hasard - ce n'est pas un domaine dont je suis supposé me mêler. Elle avait confondu des centimes avec des euros, et rajouté des zéros en complément pour faire joli. Sa réponse : 47 millions ? Boaf, ce n'est rien, ça... Meubiensûr. 47ME, c'est juste le résultat de ta filiale, connasse, et 10% du chiffre d'affaires que t'as lourdé, et tu t'en tapes la moule ? Terrible dans ces cas de ne pas hurler, mais de rester calme et pédagogue. Ni de s'en ouvrir aux collègues, pour ne pas s'entendre dire ensuite qu'on tire des balles dans les pattes de pauvres employés sans défense qui n'ont pas, bien sûr, mes capacités ragnagna.

Courage... Y'a plus qu'à savoir qui va aller présenter les comptes à la DirGé début février. Je sens trop que ça va être bibi qui va s'y coller. Ué. Trop bien. 26 piges, 3 ans de boulot, et je vais me trouver face à de vieux loups qui ne pensent qu'au pouvoir et vont tout faire pour me pousser à la faute.

9h-20h quasi tous les jours depuis début décembre… Et je ne suis pas à plaindre : mon diumvir arrive plus tôt, part plus tard, et bosse chez lui. J’avoue que je m’y refuse, je n’ai pas sa résistance.

Hier soir, à côté de l’imprimante couleur, j’ai craqué.

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"Nel mezzo del cammin di nostra vita
mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.





"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.





"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov,
Le Maître et Marguerite, II.





"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7.
Trad. toute perso.





"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.





"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima,
Les Amours interdites, VIII.





"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.





"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.





"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec,
W ou le souvenir d'enfance, I.





"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.





"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.





"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi,
duc de Palma de Montechiaro,
prince de Lampedusa, Le Guépard, I.





"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne,
Le Château des Carpathes, I.





"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole,
La Conjuration des imbéciles, Un.



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